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Bruno
Latour, Libération, 8-11-2007
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Bruno Latour, Sciences Po
Haraway, D. (2007) Le
Manifeste Cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes
(anthologie établie par Laurence Allard, Delphine
Gardey et Nathalie Magnan), Exils Editeur, Paris.
Donna Haraway n’a pas eu de chance avec les Français.
Formée aux sciences, puis devenue historienne et professeure
au centre pour l’histoire de la conscience à l’université
de Santa Cruz en Californie, elle a formé des dizaines de
chercheurs dans ce domaine hybride qu’on appelle encore d’un
mot anglais les « science studies ». Très célèbre
aux Etats-Unis, elle attire, pour chaque conférence, des
foules d’amateurs d’idées originales dans une
vie universitaire devenue terriblement convenue. Mais à chaque
fois qu’on a voulu la traduire on s’est heurté
à la difficulté de son style et à la dispersion
apparente de ses centres d’intérêt: la vie des
singes et de leurs primatologues, la science fiction, la politique
radicale aux Etats-Unis, la question du genre et de ses liens avec
la vie des sciences, la biopolitique, la collaboration entre les
espèces, le posthumain, les cyborgs, etc. C’est pourquoi
on ne peut que se réjouir de voir six de ses articles enfin
traduits qui permettent de comprendre, en un sens, que Haraway n’a
jamais vraiment poursuivi qu’un seul sujet: comprendre la
biologie hors de tout réductionisme biologique.
Les articles réunis ici sont de deux types: trois portent
sur l’histoire culturelle des sciences biologiques (et sur
les problèmes de méthode que peuvent poser une telle
histoire) et sont d’une facture tout à fait classique
que reconnaîtront sans peine les amateurs des « cultural
studies ». Ils montrent à merveille que le développement
des sciences naturelles a toujours servi de chaudron de sorcière
pour y mélanger bien d’autres ingrédients, l’empire
et la race parmi bien d’autres.
Les trois autres portent sur la question clef de Donna Haraway:
peut-on parvenir à réintéresser la gauche à
la question de la vie, sans tomber aussitôt dans des versions
simplificatrices de la nature ? Question triplement importante.
Pour les féministes d’abord. Haraway est en effet l’une
des rares chercheuses qui ait pris sérieusement la biologie
non pas pour montrer combien le devenir femme « échappait
» à ses déterminations, mais, tout au contraire,
pour montrer qu’il fallait d’abord libérer la
biologie elle-même des conceptions trop étroites qu’elle
se fait d’elle-même. En un sens, le projet de Haraway,
est de toujours « biologiser » davantage le devenir-femme
à ceci prêt que la biologie dont elle dessine l’histoire
ne ressemble en rien à cette destinée inéluctable
dont il faudrait savoir s’extirper. D’où les
difficultés de situer ses positions dans les traditions féministes
françaises qui se sont plutôt développées
dans une relation de rejet à l’égard de toutes
les prétentions biologiques assimilées à la
« naturalisation ». Paradoxalement le biologique, pour
Haraway, c’est l’anti-destin.
Même chose avec la question épineuse des « cyborgs
» introduits en philosophie par son « Manigeste Cyborg
» et reproduit dans ce recueil. Pas plus qu’elle n’associe
biologie et déterminisme, Haraway ne se complait dans une
description « posthumaniste » des cyborgs. Elle ne cherche
pas du tout –même si le vocabulaire déjà
un peu daté peut le laisser croire par moment- à célébrer
la confusion introduite par les prothèses dans les barrières
entre l’humain et le mécanique. Ce qu’elle cherche
à renouveller, une fois encore, c’est la notion même
de mécanique. Même chose dans son intérêt
passionné pour la science-fiction qui ne lui sert pas à
développer une sorte de technophilie, mais, au contraire,
à explorer de combien de façons possibles on peut
enfin séparer les questions de technique et celle de nécessité.
Plus on introduit d’artifices, plus on introduit de possibles.
Et pourtant, troisième élément important à
prendre en compte, sa célébration des possibles ne
rend pas Haraway insensible au radicalisme politique. Mais, là
encore, elle se méfie des automatisme. Son personnage favori
c’est le trickster, sorte d’Hermès qui fait bifurquer,
au coin des rues, les habitudes les mieux établies. C’est
ce qui la conduit, depuis une dizaine d’années, à
une enquête étonnante dans l’analyse des attachements
innombrables entre les humains et les chiens. Après les singes
en effet (auxquels elle a consacré un livre important Primate
Visions) c’est en s’entrainant à sauter des obstacles
avec son chien qu’elle affirme pouvoir renouveller les questions
du vivre ensemble… Et sous la plume de Haraway, le mot «
vivre » prend un sens qui n’est en rien familier mais
qui entraine dans tous les méandres associés dorénavant
à la biopolitique.
On voit qu’une auteure capable de prendre à contrepied
tellement de réflexes automatiques de la pensée, méritait
d’être traduite. Haraway nous apprend qu’il y
a bien d’autres tâches politiques que de chercher à
s’échapper des mécanismes vivants puisqu’il
y a « beaucoup de demeures différentes dans le Royaume
de la Vie».
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