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Bruno
Latour, L'Humanité 4 Mai 2006.
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L’argument est très simple et il n’est pas sans
importance pour ceux qui veulent passer du communisme à la
composition du monde commun. La notion de révolution vient
de l’astronomie, passe en histoire des sciences pour décrire
la grande coupure entre, par exemple, alchimie et chimie, et se
retrouve enfin en politique[1]
. On l’utilise alors pour décrire les bouleversements
du corps politique depuis la révolution anglaise, américaine
et, en partie française. C’est donc un terme du 18°
siècle, pour désigner l’invention douloureuse
du gouvernement représentatif ; c’est ainsi qu’on
l’utilise encore pour parler de révolution à
Kiev ou à Minsk.
Le problème c’est qu’au 19° siècle,
s’invente une autre notion que celle de corps politique :
la grande idée d’une société, d’un
système social, fusionnée d’ailleurs en France
avec l’idée de l’Etat, lui-même héritier
du roi, et, plus loin encore de l’Eglise. Or, cette société
a ceci de particulier qu’elle est inventée précisément
pour court-circuiter l’idée de composition politique
: la société est toujours déjà là
; elle nous déborde de toutes part ; elle est d’un
bloc ; elle détermine nos actions. L’immense avantage
de la notion de société, par exemple chez Comte, chez
Durkheim, c’est qu’elle est déjà composée
et qu’elle explique les comportements de tous ses membres.
Elle permet donc de faire l’économie de toute révolution.
Et c’est là où les choses se compliquent pour
finir tragiquement : les progressistes du 19° vont reprendre
la notion de révolution, qu’on appliquait jusqu’ici
avec un certain succès à la subversion du corps politique,
pour essayer de « renverser la société »
—société conçue tout exprès pour
éviter de payer le prix politique de sa composition ! L’échec
était inévitable : au contraire, la résistance
même du système social à tout bouleversement
semblait militer pour qu’on le renverse encore plus fortement.
Ce fut alors qu’on inventa ce que Bernard Yack appelle la
révolution totale [2].
On ne peut rien changer sans tout changer. Conséquence inattendue
: donc on ne peut rien changer… Ceux qui ont essayé
malgré tout, ont payé en déception le prix
amer que connaissent bien les lecteurs de ce journal.
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un
concept fait pour éviter la politique empêche la reprise
de la politique. C’est le contraire qui serait surprenant.
La situation est d’ailleurs la même avec les écologistes
qui ont essayé de reprendre la notion de nature, faite, elle
aussi, pour court-circuiter la composition politique, et qui, pour
les mêmes raisons ont échoué [3].
Inutile de remâcher le passé : laissons le terme de
révolution à son siècle –le 18°-,
la notion de société à son siècle –le
19°- la notion de nature à son siècle –le
20°-, pour nous intéresser à cette troisième
forme d’existence commune, que j’appelle le collectif
(je simplifie cela va de soi). Or l’immense différence
entre la notion de collectif et celle de société c’est
qu’il n’est pas déjà là, il ne
forme pas système, il n’explique pas nos comportements,
il ne définit pas d’avance nos attitudes et nos alliances.
Le collectif oblige à prendre en compte les incertitudes,
les combinaisons nouvelles –en particulier les associations
si surprenantes entre ce que j’appelle les humains et les
non-humains. Mais surtout, comme le collectif n’est pas l’Etat
–et pas le marché-, comme il n’est pas déjà
là, il faut le faire exister, il faut donc le composer.
On pouvait révolutionner le corps politique –pour inventer
des formes plus ou moins bricolées de gouvernement représentatif-
; on ne peut pas révolutionner la société –elle
était faite pour immuniser contre toute révolution
totale ; mais on doit toujours recomposer le collectif et cela radicalement.
A une petite condition toutefois : qu’on refasse de la politique
! Mais c’était déjà le cas, dira-t-on
? Non, puisque le monde commun était déjà constitué
et qu’on savait plus ou moins de quoi il était composé
et où il allait. On pouvait prendre des positions qui avaient
l’apparence de la politique, et même de la politique
radicale, mais qui, comme le Canada Dry, était au fond sans
alcool. C’est ce que montre bien John Dewey [4]:
faire de la politique est infiniment plus exigeant et plus radical
que « faire la révolution », car il va falloir
constituer un Public, une chose publique qui n’existe pas
encore. Communistes, c’est le monde commun qu’il vous
faut apprendre à composer !
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[1]
Rey, A. (1989). "Révolution" histoire d'un mot.
Paris: Gallimard.
[2] Yack, B. (1992). The Longing
for Total Revolution: Philosophic Sources of Social Discontent from
Rousseau to Marx and Nietzsche. Berkeley: University of California
Press.
[3]
Latour, B. (1999). Politiques de la nature. Comment faire entrer
les sciences en démocratie. Paris: La Découverte.
[4]
Dewey, J. (2003). Le public et ses problèmes Traduit de l'anglais
et préfacé par Joelle Zask. Pau: Publications de l'Université
de Pau/Léo Scheer.
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