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La République dans un foulard
Bruno Latour, CSI-ENSMP

© (le 10 janvier 2003)

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Le foulard islamique engage peut être l’avenir de la République mais je ne crois pas que ce soit pour les raisons invoquées par ceux qui souhaitent l’interdire. Si l’on veut mettre fin à l’histoire de la Nation, alors on peut se permettre, en effet, de définir le ‘type français’ par un code vestimentaire. Le citoyen ‘de souche’ sera enfin reconnaissable, comme sur les photos exotiques des vieux livres de géographie : ‘la Française’ tête nue cotoiera ‘l’Algérienne’ voilée ou ‘l’Abyssin’ en peau de lion. A ce compte, pourquoi ne pas légiférer sur le port obligatoire du béret basque —sans oublier la baguette? Il faut que l’extrême droite soit devenue bien influente pour que tant de gens de bonne foi prennent pour un ‘sursaut républicain’ cette ethnicisation de l’appartenance française.
Mais si la République a encore le goût de l’avenir, alors elle ne peut définir une fois pour toutes le prix à payer pour lui appartenir. Si elle veut reprendre son mouvement séculaire, elle doit plutôt se mettre à la recherche de l’universel nécessaire à la cohabitation. Nul n’a le droit d’interrompre cette enquête collective, surtout pas ceux qui, depuis des années, sous le manteau de ‘la neutralité scolaire’, acceptent sans broncher les marques de l’inégalité sociale, raciale et culturelle. Ceux que le foulard islamique terrorise aujourd’hui se sont-ils souciés de la menace que faisait courir à la France le port du foulard Hermès?
L’argument sur la nécessaire neutralité de l’espace public ne devient juste que s’il permet d’avancer dans cette exploration de l’universalité. En suspendre brutalement le cours revient à donner aux premiers arrivants un avantage indu. Pour l’instant, dire de l’Ecole qu’elle est neutre, c’est affirmer, fort hypocritement, qu’on accepte de figer les appartenances et les inégalités en place.
Je sais bien la difficulté: comment permettre aux nouveaux arrivants de participer à l’invention de l’universalité future? Il me semble que le seul principe vraiment républicain consiste, pour les représentants de l’Etat, à ne prendre l’initiative ni d’imposer une appartenance, ni d’en refuser une. Si l’on trouve infamante une loi qui oblige à porter un signe d’apppartenance, comment trouver admirable une loi qui oblige à n’en ‘pas porter’ ? Au négatif comme au positif, n’est-ce pas la même infâmie puisque, à chaque fois, l’Etat se mêle d’imposer ou d’interdire la marque d’un groupe donné ? Dans le premier cas, il stigmatise en interdisant de s’extraire du groupe pour devenir un simple citoyen; dans le second, il stigmatise encore puisqu’il oblige à se présenter comme simple citoyen ceux à qui on refuse, au sens littéral, tout ‘signe de reconnaissance’.
L’Ecole est neutre parce qu’elle doit se garder toujours prête à accueillir les élèves sous ces deux formes contradictoires qu’elle est seule, par un long apprentissage de la vie en commun, à pouvoir rendre complémentaires : soit comme les membres de groupes auxquels ils sont fiers d’appartenir, soit comme des individus fiers de ne plus appartenir à leur groupe d’origine. Il est vrai qu’accepter le premier sans le second, c’est tomber dans le communautarisme et abandonner l’idée de République; mais il est vrai aussi qu’accepter le second sans le premier, c’est créer l’utopie d’une universalité vide qu’aucun Français n’a jamais habité. Sous le couvert d’un respect des individus détachés, on n’accorde le privilège de définir la France qu’aux immigrés les plus anciens.
Il faut reconnaître que l’inconscient collectif a bien choisi son nœud : quel merveilleux chiffon avec tous ces plis et ces replis! Ces jeunes filles qui souffrent depuis des dizaines d’années d’une discrimination incessante, deviennent enfin visibles dans l’espace public grâce au voile qui leur dissimule les cheveux et parfois le visage… Comment réagit d’abord la vieille République? « Enlevez ce voile qui vous dissimule afin que vous redeveniez invisibles et que nous puissions à notre tour, nous les bons français, nous voiler la face sur l’ampleur des discriminations que vous subissez ! Ou bien vous devenez visibles en vous voilant, et alors nous vous excluons de l’école; ou bien vous vous dévoilez, et alors vous redevenez invisibles afin que nous puissions vous exclure comme avant… sans avoir même la gêne de vous apercevoir. » A Tartuffe, Tartuffe et demi: « Couvrez ce voile que je ne saurai voir afin que je puisse vous ignorer comme avant ». Si la métaphore du fichu cache quelque chose, ce n’est pas seulement l’archaïsme possible d’une religion, c’est surtout l’oubli de la tâche politique qui incombe aux républicains véritables.
Je n’ai pas la solution, mais, comme beaucoup de Français, j’ai le sentiment qu’il est périlleux de se retrancher derrière le petit doigt d’une règle inapplicable. Surtout au moment même où la République doit absorber les émigrations actuelles tout en explorant à tâtons la future identité européenne. S’il faut lutter contre le terrorisme, que la police fasse son travail. S’il faut mettre fin au ‘malaise des profs’, qu’on revalorise leur métier. S’il faut faire respecter l’assiduité aux cours, qu’on applique le règlement intérieur. Si l’ordre public est menacé, qu’on le défende. Mais, par pitié, qu’on n’exige pas des enfants qui nous sont confiés de choisir entre l’appartenance et la citoyenneté, alors que ce choix on ne l’a demandé à aucun des Français plus anciennement installés. Le travail de la République laïque c’est de détricoter et de retricoter des identités multiples, ce n’est pas d’imposer un habit. Entre le voile et le code vestimentaire, faut-il vraiment choisir? Si l’on décide de s’attaquer pour de bon au sexisme, n’est-ce pas toute la politique des corps qui demande à être dévoilée ?
Ceux qui demandent une loi affirment que cela « mettra fin aux interminables discussions ». Bel apprentissage de la démocratie! Ne plus discuter, ne plus explorer, ne plus douter, est-ce cela que nous devons enseigner? Dites plutôt que vous ne voulez plus faire de politique, que l’aventure française est terminée, que la ‘chose commune’ n’est plus à composer. Mais alors retournez dans vos foyers et rendez-nous cette France dont vous ne souhaitez plus explorer l’avenir. Non, décidemment, si je vois bien ce que la droite extrême peut tirer de cette loi cache-misère, je ne vois pas comment un républicain, de gauche ou de droite, peut choisir de la voter.