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Le
Public et ses Problèmes (titre du
Monde: Pourquoi Marianne n'a plus de lait...)
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© (le 27 septembre 2003)
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Bruno Latour
On dit la France paralysée, le peuple désespéré,
les élites épuisées. Il paraît que notre
Marianne aux seins de marbre n’a plus assez de lait pour abreuver
ses enfants. C’est le moment de prendre un peu de recul et d’aller
chercher ailleurs des outils à la mesure de la tâche.
Justement, l’occasion s’en présente grâce
à la parution en français du livre de John Dewey, vieux
de quatre vingts ans, dont le titre nous va toujours comme un gant
: « Le Public et ses problèmes ».
Qu’est-ce que Le Public ? Presque le contraire de la République.
Celle-ci est déjà constituée ; elle forme un
tout ; c’est une substance à prendre ou à laisser
; elle est incarnée par l’Etat, représentée
par le gouvernement, connue par les savants, rectifiée par
les militants, exprimée par l’administration ; puissance
tutélaire, la volonté générale abrite
les citoyens comme les Vierges médiévales couvraient
de leur manteau le troupeau des fidèles.
Le Public, c’est l’ensemble encore inconnu créé
de bric et de broc par les conséquences inattendues de nos
actions —et par les conséquences également inattendues
de nos efforts pour remédier à nos errements…
L’Etat n’est que l’ensemble des spécialistes
désignés pour s’occuper à plein temps de
sonder ces surprenants effets : un moment d’inattention, et
il cesse de représenter le Public pour devenir un lobby parmi
d’autres. La République connaît le bien commun
; le Public l’explore à tâtons. Comme le Roi de
jadis, « l’Etat ne peut mal faire » alors que le
Public, ce sont des aveugles menés par des aveugles.
Ainsi, deux conceptions de la démocratie s’opposent radicalement
: l’une qui sait de source sûre ce qui doit nous réunir,
l’autre qui l’ignore. La première est royale et
religieuse, la seconde civile et laïque. Alors que la République
ne conçoit l’action politique que comme l’application
plus ou moins aisée de ce savoir, le Public doit se composer
peu à peu ; il ne se manifeste à lui-même que
par une expérience toujours reprise. Alors que la République
s’exprime par ses porte-parole autorisés, le Public doit
se représenter par l’invention continuelle de nouveaux
canaux et de nouveaux modes d’expression. Devant le Public,
il faut prouver à chaque fois la source de l’autorité.
Ce livre est encore brûlant parce qu’il est écrit
entre les deux guerres dans une période terriblement semblable
à la nôtre : Dewey appelle ‘Grande Société’
ce que nous appelons globalisation, ‘presse et radio’
ce qui nous vient par internet, ‘montée des fascismes’
ce qui nous effraie dans le fondamentalisme. Comme Walter Lippmann
auquel il répond, il sait que, si la démocratie doit
survivre, il faut en modifier en profondeur sinon l’idéal
du moins le mode d’exercice. Sans cela, le peuple devient un
fantôme. Toutes les théories politiques fondées
sur l’application d’un savoir échoueront —au
pire dans un bain de sang, au mieux dans la désillusion. Il
faut les fonder sur l’ignorance, ou plutôt sur le tâtonnement
attentif, ce qu’on appelle la recherche. Nous ne savons pas
encore ce qui nous rassemble ni les effets lointains de nos actions
Comment nous organiser pour les apprendre ? La réponse est
révolutionnaire: par une attention nouvelle aux choses. Avons-nous
oublié que dans le mot République il y a le mot ‘chose’
? Qu’est-ce donc qu’une chose publique ? Ce qui nous concerne
tous sans que nous sachions encore exactement comment nous lui sommes
attachés. Ce peut-être la pollution atmosphérique
aussi bien que le dossier des retraites, le voile islamique autant
que le virus du SARS, les fermetures d’usine autant que les
sacrifices faits aux divinités. « Pragmatiste»
cela ne veut pas dire « pragmatique ». Dewey est beaucoup
plus radical que toutes les traditions révolutionnaires de
gauche et surtout de droite, fondées sur l’application
dans la réalité d’un savoir ou d’une utopie.
Le pragmatisme c’est d’abord l’attention aux pragmata,
c’est-à-dire aux choses bizarres, incertaines, fluctuantes,
tentaculaires, ce qui montre l’étendue de nos soucis,
donne la mesure de notre ignorance, offre la possibilité d’un
accord.
Deux radicalismes s’opposent donc : celui du savoir assuré,
celui de la composition. En 1914 déjà, Emile Durkheim
trouvait cette théorie si dangereuse pour la République
qu’il y consacra tout un cours : « C'est tout l'esprit
français qui devrait être transformé si cette
forme de l'irrationalisme que représente le Pragmatisme devait
être admise ». Il avait raison, sauf que c’est justement
par excès de national-rationalisme que la République
exsangue semble aujourd’hui périr.
Comme l’avait bien vu Dewey, c’est par le totalitarisme
économique que le Public a été éclipsé
: celui des Marxistes de droite comme des Marxistes de gauche qui
prétendent tout changer au nom des lois naturelles de l’économie.
Aussi sûrement que la modernisation totale, le mythe de la révolution
totale permet de faire l’économie totale de la politique.
Et pourtant, le courage, la volonté, la radicalité semblent
encore dans le camp de ceux qui agitent sempiternellement les drapeaux
—pourtant rouges de sang— de l’inévitable
transformation. Du coup, ceux qui ont la rage au cœur, et ils
sont nombreux, et ils ont de bonnes raisons, se réfugient sous
la bannière de ceux qui sont les plus à même de
les décevoir. La scène est donc dressée : les
deux révolutions impuissantes, face à face avec la réforme
impuissante. Qui tirera les marrons du feu ? N’en doutez pas
: le borgne à face de tribun qui est au courage politique ce
que le Canada Dry est à l’alcool.
Or, la rage a bien d’autres canaux, la totalité bien
d’autres façons de se boucler, la radicalité bien
d’autres exutoires. La totalité a changé de sens
: elle n’est pas celle du système social à renverser
ou à moderniser, mais celle du public à composer. «
Tout » ne renvoie pas à la religion du Marché
ni à celle du Grand Soir, mais à l’exigence de
tout explorer, de tout reprendre, de tout essayer, de tout consulter.
Le public n’est pas ce fameux « service public »
que ceux qui devraient le défendre s’efforcent de démanteler,
mais un problème ardu dont la solution exige en effet de tout
reconsidérer. Etre radical ne veut pas dire que l’on
se distingue des réformistes mollassons et pleutres, mais que
l’on a eu le courage de reprendre à nouveaux frais le
travail de totalisation. Oui, en effet, il faut bien « tout
» changer ; mais par quel miracle, par quelle science infuse,
par quel droit divin, auriez vous la connaissance a priori, sans expérience,
sans épreuve, sans démonstration publique de cette totalité
et de ce changement ? Il ne suffit pas de se camper en représentant
de l’intérêt général, encore faut-il
pouvoir le prouver par une démonstation renouvelée.
Rien qui vieillisse plus vite que la légitimité.
Si Marianne n’a plus de lait, c’est que nous avons tout
simplement perdu l’habitude de parler politique en confondant
l’expression virulente ou blasée d’une position
arrêtée avec l’exploration du Public. « Arrétée
» tout est là : il n’y a pas en France de positions
extrêmistes et d’autres raisonnables, réalistes,
réformistes, subtiles. La différence passe ailleurs
: entre ceux qui parlent pour composer le bien commun et ceux qui
parlent pour interrompre le mouvement d’exploration parce qu’ils
connaissent déjà le bien commun. Les premiers sont à
la recherche d’un modus videndi, les autres de ce qu’il
faut bien appeler un modus moriendi. On peut très bien «
parler politique », comme on dit, sans en parler pour autant
« politiquement ». L’expression des intérêts
est une chose, la recherche de leur composition en est une autre.
Le Public n’est pas donné : il faut le faire exister.
Dewey est un pragmatiste non pas au sens d’un social-traître
en puissance, mais au sens, ô combien radical pour nous autres
Français, de celui qui soumet tous les pouvoirs à cette
fière demande : « Qui t’a fait roi ? ».
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