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12 thèses pour sauver les Verts d'eux-mêmes
Bruno Latour
Le Monde, 6 décembre 2001

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Au moment où plus d'un tiers des Français semblent donner leurs suffrages à leur trois compatriotes les plus archaïques –Jean-Pierre Chevènement, Jean-Marie Le Pen et Arlette Laguiller–, il n'est peut-être pas tout à fait inutile de secouer l'un des seuls mouvement, celui des Verts, qui a quelque espoir d'animer les futures élections.

Thèse N°1 : L'écologie politique ne porte pas sur la défense de la nature ; elle prend acte, au contraire, de la fin de la nature comme " autre " du politique. Depuis les " crises de l'environnement ", il n'y a plus d'extérieur qui puisse servir de réservoir, de reposoir ou de repoussoir pour ce que les humains doivent publiquement débattre.

N° 2 : L'écologie politique considère comme ses adversaires aussi bien ceux qui ne prennent en compte que certains humains que ceux qui se croient les défenseurs de la nature, de ses lois et de ses équilibres. Si elle est entrée dans la conscience commune par les affaires liées à la " nature ", elle considère ce passé comme son enfance. Ce serait une crise infantile que d'y demeurer maintenant attaché. C'est toute la vie publique qu'elle prétend renouveller et pas seulement l'environnement, l'économie solidaire ou la gestion des risques.

N°3 : L'écologie politique reconnaît que la démocratie ne peut s'intéresser au sort des humains isolés de la mutitude des êtres avec lesquels ils se trouvent depuis toujours attachés –animaux domestiques et sauvages, paysages, matières premières, climats, villes, industries, fleuves et sol– mais elle se garde de regrouper en un ensemble déjà constitué l'ensemble des êtres humains ou non-humains sous le concept parapluie de " nature ". Au contraire, elle reconnaît que ce qui lie ensemble le sort de tous ces êtres est incertain, instable, risqué, et doit faire l'objet d'une vigilance continue et d'un débat public constant. À la nature, elle oppose la cosmopolitique. À l'évidence naturelle, elle oppose l'institution publiquement réglée des liens entre humains et non-humains.

N°4 : On a accusé l'écologie politique de faire le lit de l'extrème droite –en renouant les liens avec le patrimoine et les terroirs– et de l'extrème gauche –en reprenant les thèmes de l'anti-capitalisme et de l'anti-mondialisation– ou d'essayer le vain slogan " ni-droite ni gauche ". Elle porte bien en elle les ferments d'une recomposition de l'échiquier politique. Comme elle refuse de se situer sur l'axe progrès/réaction, il lui est interdit de se dire de gauche à la manière des sociaux-démocrates. Comme elle refuse de relayer les rêves utopiques et modernistes de révolution, cela lui interdit de se dire d'extrème gauche. Comme elle refuse de limiter l'avenir au sort des seuls humains privilégiés de l'Occident riche, cela lui interdit d'appartenir à la droite modernisatrice. Comme elle refuse de limiter les êtres que la politique doit prendre en compte aux bornes étroites des ethnies et nations déjà constituées, il lui est impossible de se dire d'extrème droite. Elle est plus ambitieuse, plus révoltée, plus radicale, plus humaniste, plus aggressive que ces divisions anciennes de l'action publique. Elle aspire à les refonder toutes car elle se fait de l'avenir une tout autre vision.

N°5 : L'écologie politique sait que l'avenir ne peut pas être la modernisation progressive de toute la planète sous l'égide d'une raison définie comme l'empire de la nature, de ses lois d'airain et de son indiscutable équilibre. À la multiplicité des cultures, elle ne craint pas d'ajouter la multiplicité des " natures ". Elle reconnaît qu'il n'y a aucune unité possible qui ne soit pas le résultat future d'une négociation méticuleuse et forcément polémique sur le nombre des êtres qui peuvent se reconnaître comme faisant partie du même collectif. Elle ne voit pas la planète comme un ensemble de luttes politiques sur fond d'unité naturelle, mais comme une lutte de différents cosmos qui ne peuvent accepter de cohabiter ou de s'harmoniser qu'après avoir payé le prix de la négociation. Telle est la forme que prend à ses yeux la raison.

N°6 : Alors que les autres composantes du débat public envisagent l'avenir à la façon moderniste comme l'arrachement aux contraintes du passé, comme l'externalisation progressive d'un plus grand nombre de soucis, comme l'omission d'un plus grand nombre d'êtres, l'écologie politique reconnaît comme son seul avenir possible l'accroissement vertigineux des êtres à prendre en compte. Elle n'a pas l'émancipation et le détachement comme horizon, mais l'attachement et le souci. Elle entre donc en dialogue avec toutes les autres cosmopolitiques de la planète qui, elles non plus, n'ont jamais eu ni le progrès, ni la nature, ni la modernisation comme buts. Si elle refuse d'être réactionnaire au sens d'un retour illusoire au passé, elle est bien en réaction rageuse contre les utopies modernisatrices –révolutions y compris. Son avenir c'est l'internalisation progressive de ce que les autres projets politiques avaient externalisé.

N°7 : L'écologie politique ne cherche pas dans les sciences naturelles, économiques et humaines la certitude indiscutable qui lui permettrait de court-circuiter le débat public pour accélérer la modernisation. Elle ne limite pas non plus ces sciences à la production de " faits ", se réservant ensuite le débat sur les " valeurs ". Elle a beaucoup plus d'estime et d'intérêt pour les sciences que les autres mouvements, car c'est d'elles qu'elle attend l'exploration des mondes à prendre en compte et la multiplication des objets –le plus souvent invisible à la conscience– dont il s'agit dorénavant de se soucier. Elle a donc, pour la première fois dans l'histoire de la politique, un rapport adulte avec les sciences.

N°8 : L'écologie politique a pour ambition de réussir là où l'économie politique inventée au 18° siècle a échoué parce qu'elle avait autonomisée la politique de l'économie conçue comme une infrastucture matérielle. Pour elle, l'économie n'est pas une ennemie à combattre, mais une alliée à dépasser afin de découvrir des façons moins simplistes de calculer les êtres à prendre en compte et régler la hiérarchie de leur importance respective. L'écologie politique pense l'économie, non pas comme une infrastructure, mais comme l'une des formes politiques de mises en relation des êtres, formes que la simulation par le calcul et la modélisation, permet justement de débattre publiquement. En ce sens, elle hérite bien des ambitions du socialisme.

N°9 : Avec les rêves de la révolution modernisatrice, l'écologie politique a rejeté aussi les oripeaux de l'anti-capitalisme. Elle ne reconnaît pas l'existence d'un capital, ni d'un esprit du capitalisme, mais seulement d'une multitude de dispositifs fragiles pour enregistrer les volontés, les attachements et les intérêts qui lient les humains entre eux et qui les lient aux choses qui leur appartiennent. Ce qu'elle combat vigoureusement c'est l'accaparement par certains groupes, dissimulés sous les apparences indiscutables d'une science économique, qui se prétendent les seuls représentants qualifiés de la multiplicité des organisations et des dispositifs définissant les échanges.

N°10 : Pas plus qu'elle n'a peur des sciences naturelles, de l'économie ou du capitalisme, l'écologie politique ne craint la mondialisation qui constitue, au contraire, son horizon et son ambition. C'est bien du monde qu'il s'agit, de l'impossibilité d'externaliser l'une quelconque de ses composants. Si elle lutte contre la globalisation et ses " globalivernes ", c'est à cause du caractère provincial, partisan, ethnique ou anthropocentrique des définitions usuelles du monde commun. Au contraire, elle aspire de toutes ses forces à la mondialisation, à ce que tout le monde soit représenté dans la composition du collectif.

N°11 : Pour renouveller la vie publique, l'écologie politique ne saurait se limiter à la seule représentation électorale : ce sont tous les dispositifs de représentation inventées par les sociétés contemporaines pour représenter les croyances, les désirs et les intérêts qu'elle veut interroger. Les organisations de marché, les médias, les controverses scientifiques, les sciences sociales, les arts, voilàj autant d'instruments divers pour constituer la forme changeante du public, c'est-à-dire ces imbroglios diffus –ces " cosmogrammes "– où se révèlent progressivement à la conscience les conséquences inattendues et imprévisibles de nos actions risquées. L'écologie politique ne s'en remet donc pas aux experts pour décider mais au tatonnement aveugle de ces instruments fragiles qu'elle a pour vocation de multiplier comme autant de systèmes d'alerte, d'appuis pour la démocratie.

N°12 : Que faire de l'écologie politique ? Rien. Que faire ? De l'écologie politique.