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La gauche a-t-elle besoin de Pierre Bourdieu?
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Bruno Latour
Libération, septembre 1998
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"Faisons comme si la presse avait lancé un débat public pour évaluer l'intérêt de la pensée dominante en sociologie française, celle de Pierre Bourdieu et de ses collègues, sur la recomposition de la gauche. Pour y mettre mon grain de sel, je n'ai aucune autre qualification que celle d'un long intérêt pour les relations entre science et politique.
Pour le moment, il me semble que l'effort d'inventaire a porté sur deux points: ses recherches scientifiques autorisent-t-elle Bourdieu à prendre des positions politiques? Peut-on, en s'appuyant sur la sociologie de la domination développée par lui, développer une gauche plus authentique que celle des sociaux-démocrates actuellement au pouvoir? Aussi intéressantes qu'elles soient, ces deux discussions prennent pour acquis que la sociologie de Bourdieu serait scientifique et qu'elle serait de gauche. Or, ni l'une ni l'autre de ces deux affirmations ne me paraît suffisamment établies.
Il ne suffit en effet pas de parler des dominés pour être de gauche. Tout dépend de la façon dont on les laisse parler et formuler dans leurs propres termes les effets de pouvoirs. La sociologie de Bourdieu, après un moment de description souvent remarquable, remplace aussitôt la multiplicité des termes et des situations par une petit nombre de notions, toujours répétées, et qui décrivent, sous une forme plus ramassée, les forces invisibles par lesquelles les acteurs n'ont pas conscience d'être manipulées. Or, il existe une différence essentielle entre les termes inventés par les personnes elles-mêmes pour définir les forces invisibles auxquelles elles se trouvent confrontées, et les "invisibles" révélés par le sociologue. Alors que les premières sont élaborées par les acteurs et qu'ils peuvent donc "traiter" avec elles, les seconds, connus par le sociologue et seulement par lui, échappent totalement aux personnes. Une fois que le discours dominant de la domination a passé, les personnes ordinaires ne sont-elles pas réduites, encore davantage, à l'impuissance? Peut-on nommer, en tous cas, "de gauche" cette réduction des capacités de parole, d'invention et de résistance, de ceux au nom desquels on prétend parler?
Bourdieu a bien sûr une excellente raison pour définir, à la place des acteurs, les forces invisibles qui les manipulent en secret: il fait oeuvre de science. De même qu'un biologiste, par exemple, a le droit de montrer qu'un patient se trouve manipulé à son insu par l'action invisible d'un virus, de même le sociologue a bien le droit de révéler les ressorts cachées de l'action, même si les acteurs eux-mêmes n'en ont nulle conscience. Certes, mais ce que nous acceptons du biologiste, sommes-nous prêts à l'accepter du sociologue? Si nous laissons le biologiste découvrir en nous des entités que nous ne voyons pas, nous exigeons de lui qu'ils nous rendent ces invisibles sous une forme modifiée et maîtrisée par exemple sous la forme de diagnostics, voire de vaccins. Or, il serait quelque peu cruel de demander à Bourdieu qu'il nous montre ce qu'il a fait, dans son laboratoire, depuis trente-cinq ans, avec toutes ces forces invisibles à notre conscience et qui nous tiennent pieds et poings liés. Les "champs" sont-ils devenus plus perméables? Le "capital symbolique" plus fluide? La "reproduction" moins répétitive?
Du rêve de la science, Bourdieu a conservé le désir de maîtrise, mais il n'a gardé ni l'exigence de décrire le monde social dans les termes mêmes des acteurs, ni l'obligation de modifier les forces invisibles pour en limiter l'effet de domination. Pour faire oeuvre de science, il ne faut pas se contenter de dominer son objet en le maîtrisant pour qu'il répète exactement ce qu'on attend de lui, mais trouver les circonstances rares où l'objet échappe à la maîtrise en vous obligeant à lui poser ses propres questions. Les sciences "dures" sont souvent capables de produire artificiellement ces circonstances (pas toujours); la qualité des sciences "souples" se juge à leur habileté à modifier leurs questions et leurs explications en fonction des sujets et des lieux. La sempiternelle répétition des lois du monde social ne suffit donc pas pour faire de Bourdieu un savant sociologue.
Si sa position demeure aussi fragile, pourquoi peut-elle passer aussi aisément pour une théorie scientifique de gauche qui donnerait enfin la parole à ceux qui en furent si longtemps privés? Je ferai l'hypothèse suivante, fondée sur les difficultés anciennes des Français pour parler politique dès que le pouvoir scientifique vient s'en mêler.
L'intérêt soudain pour cette assimilation de la science, de la France et de la gauche autour du travail rendu indiscutable de Bourdieu a un avantage certain: elle permet de limiter à un tout petit nombre d'ingrédients bien connus les éléments dont se compose la vie sociale et politique. Grâce à la synthèse bourdieusienne que je ne confonds pas avec Pierre Bourdieu on connait les composants essentiels de l'histoire: il n'y aura pas de surprise. En tous cas on n'a pas à recomposer peu à peu, par l'enquête sociologique, par la vie politique, par la parole publique, par l'exploration du marché, par l'expérimentation scientifique ce que veulent, ce que sont et ce que peuvent les Français. On peut donc court-circuiter la vie politique, donner des leçons de morale aux pouvoirs, et s'indigner à bon compte de leur manque d'audace. On sait: ils ne savent pas.
Cette idée que l'on peut court-circuiter la vie publique parce que l'on possèderait une science qui donnerait les lois de l'histoire et qui permettrait de se situer à la gauche de la gauche a un précédent bien connu, celui du marxisme. Bourdieu n'a bien sûr rien d'un Lénine, mais il autorise les Français qui voient en lui une planche de salut, à retarder encore davantage la réflexion indispensable sur les liens entre la science, la France, la gauche, la modernisation, la société et l'économie, en imaginant que l'on pourrait simplifier le monde social et en connaître les composants, sans se donner de moyens compliqués et coûteux pour donner la parole aux acteurs ordinaires et pour leur laisser déployer, dans leurs propres termes, leurs propres mondes.
Si l'on tient vraiment à renouveller la gauche, on ne le fera pas, me semble-t-il, en rêvant à nouveau d'une science de la société après avoir rêvé d'une science de l'histoire, mais en décidant de traiter comme également réactionnaires les trois formes actuelles qui prétendent court-circuiter, en France, la vie politique: le premier mouvement est bien connu, c'est le libéralisme à la française, qui prétend réduire à quelques lois d'airain d'économie américaine mal assimilée la complexité des organisations de marché; la deuxième, aussi dévastatrice que la précédente, prétend réduire la France aux seuls français "de souche", au nom d'un darwinisme aussi mal compris par les néofascistes que l'économie par les néolibéraux. L'irruption de la synthèse inspirée de Bourdieu a les mêmes traits réactionnaires: une science simplifiée, un court-circuitage de la politique, une réduction des composants du monde social.
Ce troisième mouvement n'est pas plus surprenant, au fond, que le retour en grâce, dans tous les pays de l'Est, des communistes qui apparaissent, par rapport aux exigences nouvelles du monde, comme rassurants et confortables. "Ils sont sinistres, peut-être, mais avec eux au moins on sait où l'on en est et l'on évite à la fois le libéralisme et le fascisme tout en gardant son sens critique." Sur les deux mouvements auxquels il ressemble, le bourdieusisme a un avantage certain qui empêche de le prendre à la légère. Moins paré de scientificité que le premier, moins violent que le deuxième, il se prétend de gauche.
Ne tombons pas dans le piège qui consiste à faire croire que critiquer le bourdieusisme reviendrait à embrasser le libéralisme. Si l'on souhaitait encore être de gauche, il faudrait s'opposer vaillamment à tous ceux qui veulent courtcircuiter les exigences de la vie publique, au nom de sciences qui imiteraient la puissance des sciences naturelles sans en imiter les vertus: économie, eugénisme, sociologie. Peu importe, au fond, quelle est la science indiscutable qui fonde ces prétentions, du moment qu'elle est indiscutable: on ne peut pas être de gauche et croire qu'une science quelconque va nous épargner les tâches de la politique. Les crimes commis au nom d'une "politique enfin scientifique" sont trop frais pour qu'on en revienne déjà à ce travers et la sociologie trop fragile pour qu'on lui délègue un tel pouvoir de simplification...
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