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La modernité est terminée
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Bruno Latour, CSI, Ecole des Mines de Paris.
© Le Monde (28 août 1996)
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Il faudrait peut-être faire pour la modernité ce que François Furet a fait pour la Révolution française: montrer comment l'idée de révolution fut active en 1789 mais ne suffit pas à définir le sens des évènements qui s'y déroulèrent. Il semble qu'il en soit de même pour ce "progrès" que Le Monde a pris l'initiative heureuse de mettre en débat. On a longtemps défini la modernité par une flèche du temps bien orientée qui nous arrachait à notre passé archaïque pour nous acheminer vers un avenir plus ou moins radieux. Cet avenir, on le définissait toujours par une séparation plus grande entre, d'une part, les sentiments, les valeurs, et, de l'autre, les trois divinités de l'Efficacité, de la Vérité, de la Rentabilité. Le sentiment du progrès dépendait donc étroitement de la certitude que, plus tard, nous serions enfin capables de distinguer nettement les faits et les valeurs, même si, dans notre passé lointain, nous mêlions encore les deux. La modernisation était à ce prix: "faisons table rase du passé, devenons enfin résolument modernes".
Or, plus personne aujourd'hui ne prononce le mot de "modernisation" sans interrogation, remords, scrupules. On se demande ce que l'on va perdre avant de saisir ce que l'on va gagner. J'ai entendu des agriculteurs qui appelaient "agriculture moderne" celle de leurs parents, et désignaient ainsi une forme dépassée, démodée de productivisme et d'aménagisme. Les post-modernes ont eu raison de s'emparer de ce sentiment. Ils ont senti que la flêche du temps n'allait plus droit. Qu'elle se tordait dans tous les sens et ressemblait davantage à une spaghetti dans un plat de spaghettis qu'à l'escalier du progrès "qui toujours monte et jamais ne descend", comme le dit Péguy dans Clio, la plus belle méditation jamais écrite sur le sens du progrès.
Mais si les post-modernes ont un sentiment juste de ce qui est terminée -la modernisation est nécessaire et elle va droit- ils ne savent comment désigner ce qui commence, ou ce qui, peut-être, n'a jamais fini. C'est à ce point que la solution de Furet peut être utile. Bien que l'idée de progrès ait été efficace, qu'elle ait servi pour choisir certaines combinaisons de facteurs, pour accélérer certains choix techniques ou économiques, elle ne saurait décrire ce qui s'est passé en Europe depuis trois siècles. Les sciences, les techniques, les marchés, n'ont jamais eu l'aspect lisse, objectif, progressif, inhumain, que les Européens ont souhaité leur donner afin de construire leur idée de progrès. Au lieu de nous arracher à un passé archaïque, les sciences et les techniques, nous ont au contraire plongé, toujours davantage, dans une riche matrice anthropologique que Michel Serres, parmi beaucoup d'autres, à magnifiquement décrit. Plus personne n'attend des chercheurs travaillant sur la vache folle qu'ils simplifient enfin pour nous l'incroyable imbroglio qui brasse le marché de la viande, la construction de l'Europe, la structure tridimensionnelle des protéines et l'étal des bouchers. Derrière nous peut-être, dans le passé, nous confondions les faits et les valeurs, les sciences et les politiques, mais devant nous, à coup sur, le noeud qui relie les faits, ce que sont les choses, et les valeurs, ce que veulent les humains, se trouvera plus serré encore, plus indémélable.
Du coup, nous pouvons faire une tout autre hypothèse que celle de "la fin du progrès". Nous n'avons jamais été modernes à la manière dont les modernisateurs l'ont pensé. Nous n'avons jamais avancé vers un surcroît d'efficacité et de rentabilité qui nous éloignerait toujours davantage d'un passé archaïque. De ce fait, nous n'assistons pas à la "fin du progrès", mais seulement à la fin de l'idée de progrès comme seule analyse de l'histoire européenne.
Des peuples qui n'osent plus manger de la viande de peur de devenir fous, qui n'osent plus faire l'amour de peur de se rendre malades, qui n'osent plus presser le bouton d'un aérosol de peur que le ciel ne leur tombe sur la tête, ne sont plus ni modernes, ni post-modernes, ni barbares; ils sont revenus à la commune humanité, à ce que l'anthropologie a toujours décrit chez "les autres". Lorsque l'on se décide à mêler, dans une même vie collective, des sociétés d'humains et une société plus vaste encore d'objets, de prions, de neutrinos, de virus, de puces et de réseaux cablés, il faut "faire gaffe", il faut prendre soin de toutes les connections. L'ancienne idée de progrès, celle que nous avons quitté récemment, permettait de ne plus faire attention, elle libérait de toute prudence, de toute précaution; la nouvelle idée apparaît plutôt comme ce qui oblige à la prudence, au choix sélectif, à un triage minutieux des possibles. Ce qu'Ulrich Beck et Anthony Giddens appellent "la modernité réflexive", ou la "seconde modernité", celle qui commence sous nos yeux et qui rend l'Europe beaucoup plus intéressante que naguère quand elle se croyait naïvement moderne.
Alors que l'ancienne idée de progrès permettait d'échapper aux complications inutiles du passé, voici que la nouvelle nous replonge toujours plus profondément dans les complexités de l'anthropologie classique. En redevenant comme les autres après la fin d'une parenthèse de trois siècles pendant laquelle les Européens se sont crus radicalement différents des "autres", nous ne perdons pas notre âme, nous retrouvons notre humanité. Nous allons enfin comprendre le sens du mot "civilisation" qui ne voudra plus dire "balayer le passé pour se moderniser à l'européenne", mais "trier parmi les possibles" et surtout "rendre la vie invivable aux simplificateurs". La fin de l'idée de progrès n'est que l'effet lointain sur les Européens de cet immense soulèvement de l'Asie qui clôt bien sûr la parenthèse de la modernisation, mais qui ouvre aussi à une négociation, de dimension planétaire, sur la nature d'une vie civilisée. En ne perdant qu'une fausse idée de notre propre histoire, nous contribuerons davantage à celle qui reste à faire qu'en nous désespérant de ne plus voir darder la flêche du temps.
B. Latour
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