 |
(contribution
de Bruno Latour préparé pour le “banquet républicain”
servi lors de la clôture de l’exposition Making
Things Public- Atmospheres of Democracy le 2 octobre 2005,
Karlrsruhe –version 2.1) (paru dans Le Monde 22
Octobre 2005)
Avertissement:
Surpris par le résultat du référendum,
qui contrastait tellement avec la grande exposition internationale
sur le renouveau de l'intérêt politique que j'avais
assemblée en Allemagne, je me suis demandé si une
rédaction différente aurait pu modifier le jugement
de mes compatriotes sur l'avenir de l'Europe que le "non"
semblait si clairement abandonner. D'où un petit essai de
rédaction collective (chacun n'avait droit qu'à 6000
signes) au cours du banquet de clôture.
-----------------------------------------------------------------------------
Situation historique de l’Europe:
Nous, vieilles nations européennes, fières d’un
immense héritage qui comprend la pensée Grecque autant
que le droit romain et les religions du Livre, nous avons mesuré
la planète, conquis pour un temps des empires, inventé
le globe, défini pour le reste du monde l’universel
mais nous avons également déclanché les plus
effroyables guerres territoriales, coloniales et mondiales. Parce
que nous sommes persuadées à la fois de la grandeur
de notre tradition, des crimes commis en son nom et de notre affaiblissement
relatif, nous avons juré solennellement d’unir nos
destins, à la fois si divers et si communs, dans une aventure
politique sans équivalent dans l’histoire pour redécouvrir
ensemble quelle sera dorénavant notre part dans cette mondialisation
que nous appelons de nos voeux.
Formation d’un peuple européen encore à venir:
Nous, vieilles nations européennes, toujours divisées
par les intérêts, les religions, les cultures et les
langues, jurons, malgré ces divisions et à cause de
ces divisions, de contribuer de toutes les manières possibles
à la création d’un peuple européen lequel
sera seul habilité, dans un avenir que nous espérons
proche, à voter une Constitution véritable rédigée
par une Convention européenne enfin légitime. C’est
dans l’attente de cette Constitution et pour faire émerger
un tel peuple que nous avons décidé de signer ce traité
solennel.
Redistribution des attributs de la souveraineté:
Nous, vieilles nations européennes, ayant tiré tous
les avantages de l’Etat-national, mais ayant payé par
des siècles de guerres tout le prix de ces avantages, conscientes
de l’attachement que les peuples accordent à bon droit
à la lente formation de leurs souveraineté, mais plus
certaines encore de la plasticité de ces formes de vie commune,
c’est avec la conviction d’être fidèles
à nos histoires particulières que nous nous sommes
engagées dans la tâche ardue de remettre en question
et de redistribuer un à un tous les symboles et tous les
attributs, y compris militaires, de la souveraineté. Nous
croyons fermement qu’il est possible, malgré le changement
d’échelle, de retrouver le sentiment de sécurité
et d’appartenance indispensable à la vie civique.
Place des religions:
Nous, vieilles nations européennes, ayant tiré de
la religion chrétienne d’immenses bienfaits spirituels
et culturels, mais ayant appris, par des siècles de guerre
de religion et de massacres inexpiables, tout le prix de la tolérance
et de la sécularisation, jurons d’inventer et de protéger
les institutions qui, tout en reconnaissant l’importance des
religions déjà établies, les tiennent à
distance de l’action publique et permettent aux étrangers
que nous souhaitons accueillir sur notre sol de repenser la nature
des attaches qu’ils ont avec leurs propres croyances. Les
religions ne sont ni le passé, ni l’avenir de l’Europe,
mais ce qui peut l’accompagner dans son exploration séculaire
de l’espace public.
Rôle de l’économie politique:
Nous, vieilles nations européennes, parce que nous avons
inventé l'économie politique; parce que nous avons
révélé grâce à elle la source
d'une prospérité inconnue jusque-là; parce
que nous avons, sous le nom de capitalisme, libéré
des passions qui ont ravagé la planète; parce que
nous avons commis, afin de mettre fin à ces ravages, des
crimes plus effroyables encore par les divers totalitarismes qui
sont sortis de notre sein; jurons solennellement de construire les
institutions qui restituent à l’économie comme
à la politique ce sens de la mesure des valeurs et des buts
qu'elle n'aurait jamais dù délaisser. L'Europe sera
libérale parce qu'elle aura recouvré la liberté
d'explorer le bien public contre les prétentions conjointes
de la main invisible des marchés comme de la main visible
des Etats à définir le bien commun sans épreuve
et sans discussion.
Nature de l’écologie:
Nous, vieilles nations européennes, ayant inventé,
par le développement foudroyant des sciences et des techniques,
les plus féconds bouleversements dans les conceptions du
monde; conscientes de l'héritage prodigieux que nous ont
légués de longues lignées de savants et d’ingénieurs
européens; mais conscientes également des destructions
qu’a pu causer l’idée d’une nature extérieure
à posséder et à maîtriser, jurons solennellement
de situer à nouveau les sciences et les techniques au centre
de notre existence afin d’apprendre à cohabiter durablement
avec des formes de vie dorénavant intérieures à
notre espace politique et culturel. Ayant trop longtemps prétendu
moderniser la planète par les seules promesses de l’émancipation,
nous nous engageons dorénavant à l’écologiser
en lui ajoutant les exigences de l’attachement et de la précaution.
Limites de l’Europe:
Nous, vieilles nations européennes, conscientes qu’aucune
limite géographique, ethnique, culturelle, religieuse, ne
suffit à définir le futur peuple européen,
mais conscientes également que seul le sentiment d’un
passé commun peut nous permettre de réussir notre
union, décidons de limiter volontairement les frontières
de l’Europe aux nations proches qui ont contribué directement
à l’histoire de la modernisation, qui ont renoncé
aux tentations de l’empire, et qui acceptent pour ces raisons
de s’engager avec nous dans l’invention d’une
seconde modernité. Ce n’est qu’une fois ses frontières
définies et définitives, que l’Europe pourra
reprendre avec les autres entités politiques en formation
l’invention du global et du mondial dont elle avait cru trop
vite délimiter la forme.
L’Europe et les Lumières:
Nous, vieilles nations européennes, persuadées qu’aucun
autre partie du monde n’accumule sur une aussi petite surface
autant de diversités géographiques et culturelles,
autant de miraculeuses splendeurs,; convaincues que, sans cette
redistribution des attributs de la souveraineté, nous sommes
condamnés à périr ou à nous soumettre
aux empires présents et à venir, nous croyons fermement
que l’Europe y trouvera le rayonnement qu’elle a vainement
cherché, au cours des siècles passés, dans
la conquête et dans l’hégémonie. Ayant
bouleversé le monde par les premières Lumières
que son histoire a profondément obscurcies, ce n’est
qu’assurée d’elle-même qu’elle pourra
reprendre sa tâche historique d’éclairer les
autres peuples en s’éclairant d’abord elle-même
et de leur donner encore, mais cette fois avec plus de raison, l’Europe
en exemple de ce que peut l’humanité sur cette planète.
(Commentaires bienvenus: assisbl@ensmp.fr)
|
 |