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“ Le
concept fondamental véritable et réel de la modernité
n'est pas la révolution mais l'explicitation "
Peter
Sloterdijk Ecumes. Sphères III
p. 77
Je
voudrais commencer par une phrase du grand historien d'art T.J.
Clark dans un livre dont le seul titre nous amènera directement
à notre propos : “ Farewell to an Idea.
Adieu à une idée. Episodes d'une histoire du modernisme ".
Cette phrase est la suivante : “ Le modernisme c'est notre antiquité,
nous en parlons déjà comme quelque chose de passé. " N'ayant ni les compétences,
ni les ressources visuelles des historiens d'art et me méfiant
de l'état local des techniques de projection, je vais vous
commenter cette expression sans illustration et sans image. Malgré
mon ignorance de l'histoire de l'art, je voudrais proposer quelques
pistes de réflexion sur la fin de ce que j'appelle “ la
parenthèse moderniste ". En effet, du point de
vue qui est le mien, celui de l'histoire ou plutôt de l'anthropologie
des sciences, il s'agit bien d'une parenthèse. Mais pour
en saisir l'ouverture aussi bien que la fermeture, il faut suivre
en parallèle, ce qui n'est pas très habituel, l'histoire
des sciences aussi bien que l'histoire de l'art. Non pas, comme
je vais le montrer, parce que nous serions devenus postmodernes
après avoir été modernes, mais parce que, d'après
moi, “ nous n'avons jamais été modernes ". Ma seule légitimité pour m'adresser
à vous ce soir c'est de repérer ce qui change dans
le rapport des artistes avec la modernité si l'on modifie
ce qui en est, d'après moi l'une des sources : la
relation que les artistes entretiennent avec les sciences.
La
périodisation usuelle, toujours critiquée et toujours
néanmoins reprise, impose une flèche du temps qui
définit trois époques successives —prémoderne,
moderne, postmoderne— qui restent relativement stables même
si personne n'est évidemment d'accord sur les dates approximatives
de ces transformations. La question que je veux poser ce soir
est la suivante : que se passe-t-il si nous supposons que
nous n'avons jamais été modernes, que l'aventure
a toujours mené vers de tout autre chemins ? Comme
Catherine Grenier (ce volume) mais cette fois ci du côté
des sciences je vais aller rechercher ailleurs que dans le passage
du temps ce qu'on pourrait appeler le choc ou l'ébranlement
moderniste. Je vais soutenir la position que les artistes aussi
bien que les politiques et les scientifiques, les intellectuels
et le public en général se trouvent toujours déchirés
par l'ambiguïté dont a parlé le professeur
Hofmann (ce volume). Cette ambiguïté ne vient pas
du tout d'un tiraillement entre les forces contraires du modernisme
et du postmodernisme, du passé et du futur, de la réaction
et de l'avant-garde. Une telle position supposerait en effet que
l'on accepte le mouvement de la flèche du temps et la notion
même d'étapes successives. L'ambiguïté
qui m'intéresse provient d'un tiraillement autrement plus
profond entre ce que le modernisme dit de lui-même depuis
l'ouverture de la parenthèse et ce qu'il fait —tiraillement
auquel nous sommes devenus sensibles justement depuis la clôture
de cette parenthèse et qui, auparavant, ne faisait que
nous troubler sans que nous parvenions à saisir l'origine
de ce trouble. Oui, il faut bien l'admettre, les Indiens ont raison :
“ Les Blancs ont la langue fourchue ". Ils
font toujours très exactement le contraire de ce qu'ils
disent. Quand ils affirment purifier, ils mélangent. Et
la question qui se pose donc à tous ceux qui sont saisis
par l'idée moderne, c'est de savoir à qui se fier
et qui croire.
Pour
me suivre dans ce questionnement sans doute un peu sauvage, il
faut que vous acceptiez de prendre pour étalon du modernisme,
non pas, comme on le fait d'habitude, la succession des styles
en histoire de l'art, mais “ l'invention des sciences modernes ",
pour reprendre l'expression d'Isabelle Stengers. Il faudrait être bien ignorant en histoire
de l'art pour douter que les artistes ont toujours été dans une
situation de fascination, d'intérêt, d'emprunt, de rejet, de critique
de l'activité savante. Le lien que j'établis entre les deux histoires
n'a rien d'extravagant. Il ne s'agit donc pas de partir, par exemple
de Baudelaire ou de Pollock, comme on l'a fait ici même, mais
de s'intéresser à la conception que les Européens se sont faite,
autour du xviie
siècle, de l'activité scientifique. Pourtant, c'est à un philosophe,
l'un des plus grands, et non pas à un artiste, que je voudrais
emprunter le principe de délimitation qui se trouve à l'ouverture
de la parenthèse. On peut définir le modernisme par cette expression
d'Alfred N. Whitehead qui peut paraître étrange mais qui va me
permettre d'exposer mon argument le plus rapidement possible :
“ bifurcation de la nature ". Le modernisme s'ouvre quand la nature bifurque ;
il se ferme quand cette bifurcation, bien que toujours présente,
paraît, disons, incongrue.
Pour
Whitehead il se passe quelque chose d'étrange, dans ce moment
qui gravite autour de Galilée, Boyle, Newton, Locke, quand s'inventent
les rationalismes et les empirismes : il y a là une transformation
profonde de la conception et du passage de la nature. La nature
se met à bifurquer aux yeux des savants, penseurs, artistes et
politiques. Pour donner de cette bifurcation une définition extrêmement
simple, il suffit de se rappeler la division à laquelle nous sommes
tous habitués parce qu'elle nous paraît de sens commun entre l'étoffe
dont le monde est réellement fait et ce que nous en ressentons
subjectivement. Ou, pour parler comme les philosophes, entre les
qualités premières et les qualités secondes. Les qualités premières, c'est l'étoffe même de l'univers
telle qu'elle est connue par les sciences, mais par des sciences
qui demeurent hors champ, sans qu'on sache jamais comment elles
parviennent à leurs certitudes. C'est ce sens de qualités premières
que nous utiliserions si nous devions nous mettre d'accord sur
la matière même de cette salle : nous dirions sans hésiter
que nous avons à peu près tous le même équipement physiologique,
le même type de cellules, le même type de gènes, le même type
de neurones, que cette table est faite d'atomes invisibles, qu'elle
se compose principalement de vide bien que nous ne puissions le
saisir, etc. Ces qualités premières sont donc réelles, invisibles,
connues, et pourtant dénuées de signification vécue, c'est là
le point essentiel. Et puis il y a les qualités secondes qui,
à l'inverse, sont bien éprouvées, senties, vécues mais qui malheureusement
ne nous permettent pas d'accéder à la réalité profonde des choses.
Ces qualités sont faites de toute la subjectivité que nous sommes
obligés de rajouter
au monde réel des qualités premières, monde inconnu de
nous (du moins dans la mesure où nous ne sommes pas scientifiques),
afin de le rendre saisissable par les sens. Ce sont ces “ additions
psychiques ", comme le dit Whitehead, qui donnent les couleurs,
le son, la chaleur et, bien sžr, les valeurs. Le paradoxe de cette
bifurcation de la nature qui commence avec l'empirisme anglais
qui est explicitée très précisément par Galilée et qui, d'après
Whitehead, finit avec William James, c'est que, d'un côté, il
y a le monde réel mais sans valeur et connu d'une façon qui n'est
pas elle-même susceptible d'être saisie et, de l'autre côté, il
y a le monde des valeurs, mais qui a l'inconvénient, le léger
inconvénient, d'être sans accroche ou sans ancrage dans la nature
des choses.
L'histoire
du modernisme d'origine européenne va donc être à la fois l'approfondissement
continu de cette bifurcation et, en même temps, la série des efforts,
chaque fois plus désespérés, pour la surmonter. Or cette division
qu'on peut appeler d'un terme assez général le naturalisme
(non pas du tout au sens d'une période de l'histoire de la peinture
mais au sens philosophique de la certitude que nous partageons
un monde commun qui n'a pas a être discuté) définit aussi une
position politique. Je voudrais insister sur ce point qui
ne se trouve nullement chez Whitehead mais qui est au cÏur de
notre problème parce que dans toute cette affaire de modernisme
et de non-modernisme, il est question, au fond, de vie publique.
Pourquoi parler de politique à propos du naturalisme ? Parce
que lorsque vous définissez la nature, les qualités premières,
vous définissez aussi ce que nous avons tous en commun sans avoir
à le discuter, ou pour utiliser le terme technique que je préfère,
sans avoir à le composer. Le monde commun, ce qui nous rassemble, ce
qui nous unit, se trouve déjà assuré par les qualités premières.
Pour le dire d'une phrase : nous sommes assemblés par les
qualités premières et divisés par les qualités secondes. D'où
le cri politique, artistique, moral qui résonne à travers toute
l'histoire moderne : “ Si seulement nos subjectivités,
nos idéologies, nos attaches religieuses n'étaient pas si diverses,
eh bien, au fond, nous vivrions tous dans le même monde, celui
qui nous est donné par la nature et, surtout, nous tomberions
d'accord ". Autrement dit, la raison nous unit, la déraison
nous sépare.
Et
pourtant, ce qui s'invente au cours du xviie
siècle et ce qui disparaît, tel est du moins mon argument, dans
les dernières années du siècle précédent c'est le naturalisme.
Maintenant que la parenthèse est refermée, il a clairement une
histoire, en tout cas une anthropologie qu'on commence maintenant
à bien connaître et qui est très particulière. Philippe Descola
a mis maintenant cet argument sur une base anthropologique solide
en montrant l'étrangeté relative du naturalisme dès qu'on le compare
aux autres modes de liaison avec les êtres du monde. Il montre la franche bizarrerie de ce que
nous prenions pour évident —la distinction entre les qualités
premières et les qualités secondes. Le naturalisme occupe une
partie, certes prestigieuse et importante pour nous, mais un petit
quart malgré tout, des modes d'identification qu'un anthropologue
comme lui peut nous apprendre à dessiner. L'animisme, par exemple,
qui couvre une grosse partie de l'Amérique du Sud se fait une
idée tout à fait différente de la nôtre : pour l'animiste,
tous les êtres partagent le même type de société, le même type
d'existence sociale, mais ils se distinguent par leur corps. Le
modèle par défaut en quelque sorte qui unit tous ces êtres distincts,
c'est le monde social, le monde humain, nous dirions les qualités
secondes ; et ce sont les qualités premières, les corporalités,
les matérialités qui nous divisent, qui nous éloignent, qui font
du jaguar, de l'anaconda ou du Jivaro des êtres distincts, même
si chacun, retourné chez lui vit une vie sociale humaine standard.
Loin d'avoir les corps en commun que les ‰mes viendraient séparer,
les animistes au contraire partagent les mêmes ‰mes mais sont
différenciés par leurs corps. Ce qui est intéressant pour nous ce soir dans
l'argument de Descola, c'est qu'il a été capable d'anthropologiser
non pas les cultures —c'était déjà fait !— mais
la nature —je vous rappelle d'ailleurs le titre de sa chaire
au collège de France : “ Anthropologie de la nature ".
Par conséquent, le naturalisme est non pas l'évidence, le sens
commun, la façon même dont le monde est fait, mais une vision,
déjà un style, déjà une esthétique, déjà un mode de figuration,
déjà une façon d'aborder les rapports entre ce que nous appelons,
lui comme moi, les humains et les non-humains.
Vous
commencez à saisir, je l'espère, le point capital pour l'histoire
de l'art qui nous occupe ce soir : le naturalisme c'est un
style. Il y a en quelque sorte une esthétique de l'empirisme
dont Lorraine Daston, Michael Baxandall et d'autres historiens
ont commencé à tracer l'histoire —et il n'y a plus grand
sens à demander s'il s'agit d'histoire de l'art ou d'histoire
des sciences. Or, d'après moi, cette esthétique de l'empirisme
est en train de changer et c'est ce changement que j'ai voulu
signaler par ce titre un peu hésitant : “ Qu'est-ce
qu'un style non moderne ? "
La conséquence pour l'art est facile à mesurer : selon que
vous considérez que le naturalisme doit être la fonction par défaut
de notre équipement mental ou, à l'inverse, que le naturalisme
lui-même, dans son histoire et dans son anthropologie, est daté,
vous aboutirez à des conclusions opposées.
Non
seulement il n'y a rien de naturel dans la division offerte par
le naturalisme mais, comme je l'indiquais plus haut, elle est
politique de part en part. Le naturalisme propose en effet un mode
de représentation politique très étrange puisqu'il implique une
représentation, une autorité de la nature dont les institutions
ne sont pas visibles. C'est bien une autorité, en ce sens que
la nature clôt la discussion mais selon une procédure mystérieuse
qui demeure hors champ, qui ne reconnaît pas d'institution, de
parlement, d'instrument pour en parler. Autrement dit, le naturalisme
fait de la politique sans politique. Et, bien sžr, de l'autre
côté, il existe une activité politique, des modes de rassemblement,
des modes de discussion, des modes de représentation, mais qui
manquent d'autorité, cette fois-ci parce qu'ils ne sont pas appuyés
sur la nature des choses qui appartient en quelque sorte à l'autre
“ chambre ". Remarquez comme ce “ bicaméralisme ",
comme je le nomme, recoupe exactement la division entre qualités
secondes et qualités premières. Alors que la politique au sens
restreint est fondée sur la dispute, le consensus difficile ou
le conflit interminable, la politique au sens large s'appuie sur
une nature à la fois sžre, inaccessible et dont la décision se
fait hors assemblée.
On
ne comprend rien à l'esthétique de l'empirisme et du naturalisme
si l'on ne rassemble pas ces trois sens politique, scientifique
et artistique du mot représentation. Je laisse de côté le quatrième,
très important mais qui nous entraînerait trop loin : la
représentation religieuse. Représentation politique, représentation scientifique
et représentation artistique, sont tous les trois en crise mais,
en quelque sorte, cette crise continuelle fait partie de la situation
depuis le début du modernisme. Lorsque s'est inventé ce vocabulaire
du naturalisme — je rappelle que naturalisme ici ne veut
pas dire l'évidence des choses mais une certaine conception de
la science inventée au xviie
siècle et qui commence à s'effriter aux alentours des années quatre-vingt
du siècle précédent—, s'invente aussi un langage esthétique.
C'est le grand historien de la gravure, Williams Ivins, qui en
a donné, à mon sens, la meilleure définition. Ivins, mêlant à dessein histoire de l'art
et histoire des sciences, affirmait que cette nouvelle esthétique
de la raison était, tout simplement, l'invention du principe de
relativité, au sens technique du terme. Il suffit de penser aux
images de la perspective, à la géométrie descriptive, à la physique
galiléenne, c'est-à-dire à cette capacité formidable, partagée
à l'époque de la Renaissance à la fois par les savants, les artistes,
les théologiens et évidemment les ingénieurs, de pouvoir dessiner
une forme et en imaginer les transformations dans toutes les positions
en maintenant un certain nombre d'éléments constants. La relativité,
ce n'est pas le relativisme mais la capacité de modifier une forme
et de la déplacer dans l'espace en conservant ses propriétés. C'est à cette invention bouleversante que
tient l'esthétique des matters of fact,
l'imaginaire rationnel —si l'on peut utiliser une telle
phrase— des faits positifs tels qu'ils sont inventés à l'époque
par la triple alliance des représentations politiques, artistiques,
scientifiques. Pensez, par exemple, au beau livre de Svetlana
Alpers sur l'histoire simultanée des matters of fact, de l'optique savante, du paysage et de l'empire hollandais :
la nature morte d'un côté, les matters of fact
de l'autre, un seul style pour les deux. Vous voyez qu'il existe un lien si étroit
entre histoire des sciences et histoire de l'art que l'on pourrait
dire, sans exagérer, que la conception même que nous avons des
sciences (ou du moins la philosophie vulgarisée des sciences qui
va servir ensuite à comprendre l'activité scientifique) provient
au fond déjà d'un emprunt à l'histoire de l'art. A partir du XVII¡ siècle, les philosophes vont imaginer la nature même
de la mimétique scientifique non pas du tout à partir de l'activité
naissante des laboratoires (qui leur auraient apporté un démenti
instantané), mais à partir de la peinture —en particulier
la peinture de nature morte. L'idée même que la science est une
représentation exacte du monde, ce qu'on appelle illusionnisme
ou mimétisme ou force représentationnelle, est déjà une interprétation
de la science empruntée à un certain type d'art. John Locke, par
exemple, ne peut parler des matters of fact sans rêver à la peinture de genre. Et donc la peinture,
ou du moins un certain type très daté de peinture, nous a donné
une définition de la science qui s'est toujours elle-même trouvée,
c'est là le point essentiel de mon exposé, en décalage complet
par rapport à l'activité scientifique elle-même.
C'est
pourquoi la notion de parenthèse est tellement intéressante :
ce qui s'ouvre avec la parenthèse moderniste ce n'est pas le début
de la science naturellement, ce n'est pas le début de la raison,
c'est une certaine interprétation très insolite de l'activité
scientifique en contradiction totale, dès le début, avec sa pratique.
C'est pourquoi, pour tous les historiens du modernisme, se pose
tout de suite la question : Qui croire ? La pratique
scientifique naissante ou bien la représentation, en quelque sorte,
artistique, des matters of facts ?
Selon la réponse que vous donnez à cette question, vous engagez
la politique, l'art, la philosophie, bref les techniques de représentation,
la machinerie de la représentation, dans des directions entièrement
différentes.
Un
exemple simple suffira : lorsque Descartes invente le cogito qui porte son nom, on affirme souvent qu'il s'agit
là d'une nouvelle histoire de la raison, de la pensée,
de l'intériorité, de la théologie et de l'individualisme.
Mais c'est oublier que Descartes invente ce personnage conceptuel
étrange au moment même où se met en place son exact
contraire : le cogitamus
de la communauté scientifique naissante, les académies,
les sciences de laboratoire, les assemblées scientifiques,
les témoins fiables, les instrumentations coûteuses,
l'article scientifique. On pourrait dire que Descartes a plutôt
mal choisi son moment pour son cogito : le moment même où précisément
ce qu'on peut attendre comme certitude du “ je pense "
est en train de disparaître. Comprenez-vous pourquoi les Blancs
ont la langue fourchue ? A l'époque même où,
de son côté, Galilée construit cette grande
scénographie du procès de l'expérience scientifique,
se construit aussi toute une nouvelle histoire des rapports entre
les princes, l'ƒglise, l'interprétation des textes, l'expérience
et les mathématiques. Voilà pourquoi il est si difficile,
si ambigu, si inconfortable, si impossible d'être “ résolument
moderne " ? Que veut dire en effet comprendre l'opération
cartésienne ? Croire au cogito ? Ou bien, à l'inverse, suivre l'émergence
de la nouvelle communauté savante dont ce cogito dénie l'existence même ? Lorsque nous parlons de l'objectivité
des sciences, devons-nous suivre ce que les scientifiques disent
d'eux-mêmes, ou est-ce que nous devons suivre ce que développent
au même moment les scientifiquespar l'invention ? Alors que
l'activité officielle consiste en ce que j'appelle une
purification de la raison qui sort enfin de l'idéologie,
qui s'extrait du passé, qui rompt avec la superstition,
etc., la pratique va obliger à suivre à la trace
une hybridation inouïe, à des échelles toujours
plus grandes, de l'activité humaine. Pas étonnant
que l'on ne sache jamais comment se situer par rapport à
la modernisation — et j'ajouterai : pas étonnant
que les “ autres civilisations ", depuis
quatre siècles, aient quelque peine aussi à comprendre
ce qu'on leur veut quand on leur demande de se moderniser (ou
pire quand on regrette qu'elle se soit moderniséeÉ). Et comme je l'ai montré ailleurs,
le rapport n'est pas simplement du théorique au pratique,
du public au privé, de l'explicite à l'implicite :
c'est, au contraire, à cause même de cette formidable dénégation,
que les sciences se trouvent avoir la permission d'être aussi
inventives —ô oui l'anthropologie des Blancs est compliquée
et par cela même intéressante.
Si
vous regardez l'idéal de la science comme la copie exacte d'un
modèle et que vous entrez dans le moindre laboratoire pour y suivre
la plus petite expérience, vous vous apercevez que cette activité
scientifique se trouve traversée par des séries d'images qui peuvent
compter des centaines d'étapes intermédiaires : jamais vous
n'aurez d'un côté une copie et de l'autre un modèle. Jamais vous
ne pourrez réduire la question à deux étapes seulement. Par conséquent,
si l'idéal de l'énoncé scientifique objectif demeure la peinture
de paysage —un paysage modèle, un tableau copie— il
est clair que pas une seule science ne saurait être objective.
La notion de cascade d'images annule entièrement le modèle qui
sert pourtant de garde fou à la prétendue “ représentation "
scientifique (et tel était d'ailleurs l'un des objets de l'exposition
“ Iconoclash " que nous avons faite à Karlsruhe avec
Peter Weibel). Et pourtant, malgré l'ubiquité des cascades
d'images, c'est toujours le modèle tableau/paysage qui va servir
de pattern pour comprendre
l'activité savante. Autrement dit, alors que le régime d'images
de l'activité scientifique ne va jamais obéir à l'opposition entre
illusionnisme, invention, représentation faussée, ces jeux d'opposition
vont pourtant servir à la fois aux philosophes des sciences (et
parfois aux artistes) de base essentielle à leur raisonnement
pour promouvoir ou pour lutter contre l'illusionnisme. Or il n'y
a pas de science qui soit mimétique dans la mesure où chaque production
d'inscriptions scientifiques multiplie les étapes, laissant dans
leur sillage une sorte de feuilleté.
Vous
voyez donc que les trois sens de représentation sont en crise
continuelle pendant la parenthèse moderniste parce qu'on n'a jamais
cessé d'hésiter entre suivre la théorie des inscriptions scientifiques,
politiques et artistiques, ou suivre leurs pratiques. L'iconoclasme
moderniste n'est rien d'autre que cette continuelle incertitude :
“ Si seulement nous pouvions nous passer d'images ;
hélas, nous ne pouvons pas nous passer d'images ". D'où l'incertitude
où nous nous trouvons aujourd'hui, surtout lors d'un colloque
à l'intérieur d'un musée “ d'art moderne ". Qu'est-ce
qui est fini, passé, historique ? Est-ce le naturalisme comme
théorie ou le naturalisme comme pratique ? En généralisant
davantage : ce qui finit aujourd'hui devant nos yeux est-ce
le modernisme comme étrange interprétation de lui-même ou est-ce
le modernisme comme production assez folle d'hybrides ? Réponse
d'après moi : c'est seulement le modernisme comme interprétation
de lui-même. L'histoire quant à elle continue et, de toutes façons,
elle ne fut jamais réductible à une histoire de la modernisation
—de même que la philosophie, malgré Descartes, ne fut jamais
l'histoire du “ je pense " et de ses avatars et que
l'art dit pourtant “ moderne " ne fut jamais intéressé,
comme le montre Catherine Grenier, par l'avant et l'après mais
par une descente, toujours recommencée, vers l'origine. Vous m'admettrez
volontiers, comme, selon moi, nous n'avons jamais été modernes,
la fin de la parenthèse moderniste ne change pas grand chose aux
pratiques d'hybridation. Les conquêtes, les empires, le développement
technique, les révolutions industrielles, l'écologie, rien de
tout cela n'a jamais tenu à l'aise dans une version, disons, classique
de l'histoire de la raison. Si vous acceptez de définir la modernisation
par la pierre de touche de l'histoire des sciences et non celle
de l'histoire de l'art, le problème se ramène maintenant à celui-ci :
suivre la théorie de la Science avec un grand esse ou suivre les
sciences au pluriel et avec un petit esse dans leur travail complexe
d'hybridation. Voilà l'origine, à mon sens, de cette instabilité
fondamentale du modernisme : toute personne qui se prétend
moderne se trouve comme l'‰ne de Buridan obligé à mourir de faim
entre deux versions également attirantes mais totalement contradictoires
de ce qui doit convenir à son estomac.
Ce
problème n'est pas que celui des philosophes ou des politiques,
il est aussi bien sžr celui des artistes. Je ne signalerai qu'un
moment tout à fait intéressant de ce ratage, ou de cette hésitation.
C'est celui, admirablement raconté par John Tresch, un jeune historien
des sciences, que choisit Baudelaire pour traduire/trahir Edgar
Poe. Alors que toute l'ambition d'Edgar Poe, ingénieur,
ancien élève de West Point, est d'absorber la partie étrange et
cachée du modernisme scientifique, c'est-à-dire l'hybridation extraordinaire
produite par les êtres humains et non-humains, Baudelaire va le
transformer complètement pour suivre la version classique des
sciences et des techniques et inventer, par conséquent, ce moment
clé du modernisme —au sens artistique cette fois—
dont nous avons souvent parlé dans ce colloque. La comédie des
erreurs entre art et science prend un nouveau tour : de même
que la philosophie des sciences avait confondu l'art du tableau
hollandais avec la définition des matters of fact, voici qu'un grand poète se croit tenu de créer une définition
de l'art dont la science serait le repoussoir —tout en traduisant
l'écrivain américain le plus proche d'une version disons anthropologique
des pratiques savantes ! Autrement dit, le moment baudelairien
parvient à dénier de nouveau la multiplicité des hybrides que
l'activité scientifique et technique avait déchaînée en quelque
sorte sur le monde en lui préférant l'interprétation officielle
en terme de raison, d'objectivité, d'industrialisation, etc —que
d'innombrables artistes ont appris depuis lors à adorer détester...
On voit combien il est difficile, même pour les plus grands, de
suivre les deux côtés du modernisme.
Un
autre cas tout à fait étonnant se trouve dans le livre d'Adolf
Max Vogt sur Le Corbusier. Alors que ce dernier passe pour un parangon
du modernisme (au sens architectural du terme), en reconstruisant
la psychogenèse de son style, Vogt dessine le portrait d'un primitiviste
foncier. Voilà un assez bel exemple à rajouter à la liste d'ambivalences
proposées par le professeur Hofman (ce volume). D'après Vogt,
Le Corbusier n'a jamais rêvé que d'une chose : reconstruire
la cabane sur pilotis des pêcheurs néolithiques du lac de Neuch‰tel
dont, enfant, il avait visité les fouillesÉ Voilà donc encore
une fois un modernisme qui est, en même temps et par le même mouvement,
un primitivisme. Je
ne dis pas du tout qu'il s'agit d'une contradiction, comme si
le Corbusier était partagé entre deux tendances opposées, l'une
qui le tournerait vers le primitif et l'autre vers le modernisme.
Ce serait là, en effet, accepter la scénographie officielle du
modernisme. J'affirme au contraire qu'il n'y a là aucune contradiction,
puisque se penser comme moderne alors qu'on ne peut jamais l'être,
c'est, de toute nécessité, se trouver obligé à hésiter, non pas
entre le passé et le futur, mais entre la théorie du modernisme
et sa pratique. Il ne s'agit pas d'une contradiction dont on pourrait
sortir en devenant enfin résolument moderne, mais de l'ambiguïté
fondamentale d'une situation impossible créée par cette parenthèse
qui se referme aujourd'hui.
Je
voudrais finir sur cette étonnante situation des modernistes :
leur impossibilité à être de leur temps.
Comme Nietzsche et Péguy l'avait bien senti, il est extrêmement
difficile pour un moderne d'être contemporain de son époque. Et, au fond, c'est ça la question qui
nous intéresse, je crois, ce soir, frappés, comme nous le sommes
tous, par l'énormité du problème : l'histoire —et donc
la mise au musée d'histoire— aurait-elle rattrapé le Centre
Pompidou, au point d'en faire un monument historique de plus,
un musée du XX¡ siècle, de ce XX¡ siècle que la plupart d'entre
nous ont assez bien connuÉ ? Pour répondre à cette question,
il me semble qu'il est indispensable de comprendre la machine
à remonter le temps des modernes. Or, si vous avez suivi mon argument,
le modernisme, pour le dire de façon trop simpliste, se
trompe sur son temps, en ce
sens qu'il croit le contraire de ce qu'il dit, ou plutôt qu'il
a toujours pris beaucoup trop au sérieux son propre discours sur
lui-même. Autrement dit, le modernisme est par définition, toujours
en décalage avec lui-même, puisqu'il ne parvient jamais à se situer
à la fois dans la temporalité que dicte sa théorie et dans la
temporalité que lui autorise sa pratique. Dans sa partie idéale
et lumineuse il se vit en rupture continuelle avec le passé, alors
que dans sa partie souterraine et anthropologique il ne peut rompre
avec rien du tout puisqu'il n'a jamais été moderneÉ On comprend un peu son embarras.
Il
faudrait faire pour l'art moderne ce que François Furet a fait
pour la Révolution française elle-même . Furet a montré comment l'interprétation
de 1789 sous la forme d'un “ épisode révolutionnaire "
avait joué un “ certain rôle " pour accélérer ou modifier
le cours des évènements, sans qu'on puisse pour autant prétendre
que les épisodes innombrables que l'on qualifiait ainsi étaient
“ en eux-mêmes " révolutionnaires. Pour tout dire, ils
allaient dans tous les sens, et l'inventaire n'est pas fini aujourd'hui,
comme on le voit encore il y a trente ans avec le thème de “ la
fin de la Révolution " et comme on le voit encore aujourd'hui
avec la redéfinition par Peter Sloterdijk du thème de la révolution
sous le mode de “ l'explicitation ". Alors que la rupture passé/futur a eu une
importance qu'il faut apprendre à respecter, il serait absurde
de considérer que la Révolution a introduit une rupture radicale
entre le passé et l'avenir. Les interprétations en terme de rupture
jouent un rôle, certes, mais elles ne sauraient définir la situation
d'ensemble. Les ruptures radicales servent peur être à couper
les têtes mais pas à trancher le cours, autrement résistant, de
l'histoire.
Or,
ce qui est vrai de la Révolution française entre
les mains de Furet, l'est plus encore de la question de l'art
contemporain. L'interprétation en terme de contemporanéité
—l'horrible mot— joue, bien sžr, un rôle actif
dans la compréhension que les artistes ont d'eux-mêmes
mais ne saurait qualifier la période, ni aux yeux des historiens
ni, évidemment, aux yeux des artistes eux-mêmes.
Autrement dit, la question que je voudrais poser, en m'excusant
de l'absurdité apparente de la formulation, est celle-ci :
pourquoi le modernisme est-il tellement obsédé par
le passé au point de ne jamais pouvoir être “ de
son temps " ?
L'idée peut paraître paradoxale mais il y a bien
un véritable tropisme pour le passé dans toute la
question du modernisme, malgré son apparente fixation sur
l'avenir, tout simplement parce que l'on veut toujours “ rompre "
avec ce passé — d'où le thème maintenant
daté mais toujours repris de “ l'avant-garde ".
Le thème de la révolution hante toujours l'art contemporain,
comme il hante la politique et bien sžr la science et la technique
sous la forme galvaudée de l'enthousiasme de commande,
ce que les anglais appellent hype.
Il n'est d'ailleurs pas sans intérêt de rappeler
que le thème de la rupture radicale, la notion même
de révolution commence avec la science avant de passer
à la politique, puis à l'art. Et quand je dis qu'il est passé d'un
domaine à l'autre, cela veut dire qu'il n'a cessé
d'accumuler les ambiguïtés, au point de devenir à
chaque fois plus indémêlable. Déjà, chez Lavoisier, le rapport
des chimistes naissants avec l'alchimie rendue obsolète
était bien délicat ; que dire alors des efforts
parfois désespérés pour définir l'art
“ contemporain " ? Le thème même
de la révolution, à la fois thème central
et impossible, nous ramène à la triple question
de la représentation en science, en politique et en art.
Maintenant que la parenthèse moderniste est refermée,
comment la représentation peut-elle, au fond, se réconcilier
avec son temps ?
Ou
pour le dire encore autrement : que faudrait-il que l'art
subisse pour devenir enfin contemporain de lui-même ? C'est
ce que j'essayais de capter avec un titre, je le reconnais assez
bizarre : “ Qu'est-ce qu'un style non moderne ? ".
Mais si vous avez compris ma tentative de démonstration, si le
naturalisme fut toujours un style ; si le modernisme, en
science, en art, en architecture, en politique, en morale même,
fut toujours un style, alors, maintenant que nous en sommes sortis,
il doit bien y avoir, il faut bien qu'il y ait, un style non
moderne. C'est-à-dire, dans
ma définition, un style qui accepte que l'histoire européenne
ait toujours été le contraire de ce que le modernisme en a fait ;
un style , pour le dire de façon simple, qui accepte que le thème
de l'objectivité, la grande scénographie, la grande esthétique
de l'objectivité, ne soit qu'une partie seulement de ce qui s'est
passé dans l'aventure scientifique, technique, politique et artistique
de l'Europe.
Je
vais prendre un exemple trivial mais qui vous fera sentir aussi
exactement, aussi rapidement, que l'exemple de Descartes de tout
à l'heure, ce que j'essaye de désigner par la différence entre
matters of facts et ce qu'on pourrait appeler, matters of concern. Prenez le cas des OGMs, dont on discute beaucoup, et
dites moi, je vous en prie, s'il s'agit d'un fait scientifique
établi ou d'une dispute ? Il s'agit assurément des deux,
en ce sens qu'il y est bien question de faits
tels que nous aurions pu les apprendre à l'école —la capacité
de faire des transformations de plantes, non plus par la méthode
ancienne du croisement, mais par les méthodes beaucoup plus avancées
de la manipulation génétique et de l'insertion d'un gène jugé
utile—, mais en même temps, en parallèle, on se dit aussitôt
qu'il s'agit d'une question compliquée de morale, de droit, de
géopolitique, de subvention, de souveraineté, bref d'une affaire. On va parler “ de controverses "des OGMs
au point que j'aurais beaucoup de peine à obtenir de vous que
vous partagiez la question selon le clivage des qualités premières
et des qualités secondes, comme j'avais pu vous le proposer tout
à l'heure. Autrement dit, autour de ces OGM, se trouve rassemblés
d'une façon évidemment très controversée, toute une politique,
toute une assemblée, tout un gouvernement, toute une masse d'éléments
qui participent, mais d'une façon très obscure, à la définition
des faits positifs. Nous pouvons peut-être, en fin de compte,
nous mettre d'accord sur la nécessaire existence des OGMs, mais
sžrement plus selon le modèle antique du naturalisme. La nature
a cessé de bifurquer et donc nous avons cessé d'être modernes
—c'est-à-dire de nous croire modernes.
Pour
prendre encore un exemple : si vous traversez le boulevard
Sébastopol et que vous allez voir les quatre maquettes
installées qui permettront de décider de l'avenir
du forum des Halles (en espérant, ce qui est assez peu
probable, qu'il peut avoir un avenir), vous aurez un autre exemple
de la transformation entre un objet, au sens classique du terme,
et un projet avec toutes les ramifications politiques, légales,
affectives que ce mot entraîne. Mon interprétation générale
de l'histoire actuelle, c'est qu'on est passé du monde
des objets au monde des “ choses " au sens
des “ affaires ", des concernements, des
soucis. C'est ce que j'appelle Dingpolitik, en inventant un terme allemand qui fasse pendant au
terme de Realpolitik.
Si
la grande question qui a obsédé le modernisme (cette fois-ci dans
sa version artistique), de Baudelaire aux cyborgs, fut de se situer
par rapport à l'objectivité, que devient alors cette question
si l'objectivité ne fut jamais, selon mon interprétation, le résumé
de l'histoire européenne ? Que devient l'art placé non plus
devant des objets mais devant des choses, des Things ? Pour le dire vite, les artistes ont voulu se
situer ou se battre ou réutiliser une théorie de la science qui
est elle-même en fait un succédané de l'activité artistique des
siècles précédentsÉ Mais si nous suivions et si nous nous intéressions
à l'activité, à l'histoire européenne, à la fusion ou à la plongée
ou à l'hybridation complexe des sciences, des techniques et de
la politique, il y a forcément un style qui doit émerger, un style
qui serait enfin contemporain de ce qui se passe.
Un
magnifique exemple nous est donné par le moment et le mouvement
du Bauhaus. Le Bauhaus c'est une philosophie de la science
(le positivisme logique), une définition de l'architecture,
une définition du design, mais aussi, particulièrement
chez un grand penseur comme Otto Neurath, un projet d'éducation,
de pédagogie, de statistique sociale, de gestion générale
de la Vienne Rouge. Jamais mieux qu'à cette période
le modernisme n'est apparu comme un style total (comme on parle,
chez Mauss, “ de fait social total "), c'est-à-dire
une assemblée d'événements concomitants permettant
de composer un monde. Or, ce style, celui même du positivisme
logique s'impose au moment même – les années 1930
–, où la notion d'objectivité craque de toutes parts
à cause de la multiplicité des êtres qui participent
à l'existence de ces objets. Nous retrouvons là
de nouveau, comme avec Descartes, cette formidable ambiguïté
du modernisme. Le Bauhaus lutte pour un style tout à fait
paradoxal, puisqu'il réutilise le modèle de l'avant-garde,
de la lutte contre la décoration, celui de la rupture radicale,
celui du recommencement absolu, au moment même où les objets commencent
à perdre leur qualité de ce qui procure la certitude
et commencent à devenir matière à contentionÉ
Le Bauhaus offre un exemple admirable de la difficulté
des modernistes à être contemporain s d'eux-mêmes :
leur obsession pour la rupture avec le passé les oblige
à donner la forme d'objets
indiscutables à des choses
qui ont plutôt la forme (car il s'agit bien de forme) de réseaux
controversés. Le modernisme tourne le dos au temps. Mais
pas du tout parce qu'il est tourné vers le futurÉ non,
parce qu'il est obsédé par le passé avec
lequel il entretient une relation maladive et qu'exprime admirablement
la notion pourtant si importante d'émancipation. Or si
cette logique d'émancipation a fonctionné pendant
un certain temps comme interprétation superficielle des
événements, à un certain moment cette interprétation
a éclaté et nous nous trouvons aujourd'hui dans
les ruines du modernisme à chercher d'autre thèmes,
comme celui de l'attachement ou de l'explicitation. C'est, je
crois, ce qui permet à Clark de dire que le modernisme
est une idée à laquelle il faut dire “ adieu ".
Fin
de la parenthèse. Le modernisme comme interprétation de l'histoire
européenne est éventé. Toutes les positions d'avant-garde se trouvent
prises à contre-pied. Mais cela n'a nullement pour conséquence
de nous obliger à être réactionnaires —ce qui reviendrait,
comme avec le modernisme, à rester fasciné par le passé. Non,
la fin de cette parenthèse nous permet de nous intéresser enfin au contemporain et même peut-être, pourquoi pas ?
à l'avenir. Mais cet avenir sera fait d'attachements et d'explicitations
et non plus d'émancipations et de détachements. Ma perplexité
dans tous ces débats sur l'art contemporain vient de la question
suivante : comment se fait-il que cette obsession de la rupture
avec le passé continue de servir de boussole alors que nous avons
glissés depuis longtemps d'un modèle de l'émancipation à celui
de l'attachement ? Pour le dire de façon trop brutale :
pourquoi les représentants officiels de la culture (artistes,
intellectuels, journalistes, philosophes) continuent-ils à penser
à l'intérieur du cadre moderniste au lieu d'explorer leur temps ?
S'il est vrai que les matters of facts,
et je conclurai là-dessus, s'il est vrai que les faits positifs
sont le résultat d'une esthétique, d'une façon tout à fait particulière
de situer, d'éclairer, de dessiner, de poser les objets, ce que
les historiens d'art et les historiens des sciences commencent
à comprendre, alors quelle est l'esthétique des matters
of concern ? S'il est vrai que la définition même du fait positif qui a inspiré l'histoire
scientifique et technique européenne et l'histoire artistique
en parallèle, n'a plus cours, c'est-à-dire ne correspond plus,
ne capte plus les êtres avec lequel nous sommes entrés en relation,
alors il est évident que la même collaboration des artistes, des
scientifiques, des philosophes qui a permis l'invention du premier
empirisme doit maintenant se diriger vers ce que j'appelle, le
deuxième empirisme.
C'est par exemple ce que nous essayons de faire, avec Peter Weibel
dans Making Things Public : reprendre le
Bauhaus mais dans une autre configuration, non pas tournés vers
la rupture avec le passé, non pas inspiré par le modèle de l'objet,
mais tourné enfin vers le contemporain et inspiré par le modèle
de la chose, de la Thing. Cela suppose évidemment que la grande scénographie de l'émancipation
soit remplacée par une autre scénographie, celle de l'attachement.
Et ces questions nous paraissent évidemment plus difficiles, justement
parce que nous n'en avons pas l'esthétique, nous n'en connaissons
pas encore les lumières, l'éclairage, la sensibilité, les réflexes.
Rien d'étonnant à cela : quand vous imaginez la floraison
d'inventions qu'il a fallu pour construire au xve siècle la première grande
synthèse du style associé à la notion d'objets, quand vous contemplez
l'inventivité et la générosité de personnalités comme Neurath
réinventant les Lumières dans son musée viennois de la statistique
sociale, on imagine assez bien les forces d'invention, de création,
de visualisation qu'il faudrait développer pour pouvoir absorber
enfin la chose contemporaine. Un philosophe comme moi peut-il espérer
trouver chez les artistes des collègues de travail pour cet immense
chantier ? Ou faudrait-il se résigner à faire moins bien
que nos prédécesseurs ?