Entretien pour la revue Rue Descartes
Jean-Marie Lvy-Leblon interroge Bruno Latour
JMLL : Vous avez une formation de philosophe, et vous tes intress la science. Pourquoi donc nĠavez-vous pas t conduit vers la philosophie des sciences stricto sensu ?
BL : Je ne suis pas sr de pouvoir dire que j'ai jamais eu un intrt pour la science en tant que telle. Je n'ai jamais t tent par une carrire scientifique. Il y avait assez de polytechniciens dans la famille ! Les sciences m'ont intress ds le dbut, si vous voulez, comme une nigme anthropologique. D'abord, j'ai fait un assez long dtour avant d'y arriver. La philosophie des sciences enseigne l'poque en fac, je vous parle des annes 60 et de Dijon, ne m'a jamais paru trs srieuse. J'y sentais trop de dfense, trop de violence aussi : visiblement on visait tout autre chose. Quand je lisais Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, je sentais obscurment que tout tait faux l dedans, faux anthropologiquement, que la draison ne pouvait pas prcder la raison de cette manire. Disons, je me mfiais. C'est pourquoi, ds que je me suis retrouv Abidjan, l'orstom d'abord, l'universit ensuite Ñ en Droit, bizarrement ! Ñ j'ai tout de suite saut sur l'occasion d'tudier la question de la raison et de la draison en action, si je peux dire. Et j'ai senti tout de suite que cela ne collait pas, que tout ce que l'on crivait sur la Òmentalit africaineÓ, sur Òla rationalit occidentaleÓ, sur le Òcapitalisme colonialÓ, tout cela supposait, par contraste, une dfinition de l'activit scientifique qui n'avait en fait jamais t examine srieusement, en utilisant les mmes mthodes ethnographiques la fois sur les sujets considrs comme ÒrationnelsÓ et sur ceux considrs comme ÒirrationnelsÓ. Comme jĠavais porte de main, lĠorstom, dĠexcellents collgues qui appliquaient dĠexcellentes mthodes en ethnographie, gographie, culture matrielle, etc., cĠtait assez facile de se demander : que deviendraient tous les arguments sur la coupure raison/draison si on les tudiait avec ces mmes mthodes empiriques ? Parler dĠesprit scientifique et dĠesprit prscientifique, cĠest un peu plus difficile si lĠon fait lĠtude ethnographique comparative de ces deux ÒespritsÓ la fois. Ë peine arriv, je me souviens trs bien, peut tre un mois aprs mon premier terrain, je me suis dit Ñ j'en ai encore la trace dans mes carnets Ñ, il faut faire l'anthropologie des sciences, et la faire de faon symtrique, c'est dire occuper exactement la faille que La formation de l'esprit scientifique avivait. Et ce projet, invent d'un coup, ne menait pas, c'est une litote , la philosophie des sciences ; il ne menait pas non plus Òla scienceÓ, mais tout un ensemble de conditions matrielles, culturelles, sociales, psychologiques, ncessaires la gense et au dveloppement de ce fameux Òesprit scientifiqueÓ. Toute cette vascularisation, si vous voulez, ncessaire lĠexistence savante, on ne mĠen avait jamais parl dans mes tudes, on nĠen parlait pas plus que du sexe dans lĠAngleterre victorienne : les faits scientifiques naissaient dans des choux. JĠai t rapidement dniais, si je peux dire, en Californie, mon arrive au Salk Institute, invit par Roger Guillemin, avec une bourse Fulbright (Guillemin, futur Prix Nobel avait eu mon cher oncle abb comme confesseur quand il tait enfant... vous voyez, c'est une connection bourguignonne et clricale). Mais bon, le projet ds le dbut a t : pas d'pistmologie, des mthodes ethnographiques, une approche symtrique Ñ la science et tout ce qui lui permet d'exister.
JMLL : Une approche Ç symtrique È, dtes-vous. Mais symtrie entre quoi et quoi ? QuĠest-ce donc qui occuperait la position symtrique de celle de la science ?
BL : Ah ! cĠest le physicien qui parle et symtrique doit avoir un sens prcis bien sr : dsigner ce qui reste invariant au cours dĠune transformation, par exemple lors dĠun dplacement spatial. Eh bien, ce qui reste invariant dans ma perspective, cĠest dĠabord la mthode ethnographique elle-mme, inchange dans le dplacement dĠAbidjan en Californie, malgr la transformation complte de socit, de niveau conomique, etc. Souvenez-vous quĠ lĠpoque il nĠy avait pratiquement pas dĠanthropologie du monde moderne. Ce que lĠon appelait ainsi, cĠtait lĠtude par des ethnologues ou folkloristes des aspects les plus marginaux des socits industrielles : les marchs, les festivals, les danses populaires, la sorcellerie, mais jamais le centre de nos socits : la science, la technique, lĠadministration, le droit, lĠconomie marchande etc. Donc symtrique veut dire dĠabord : si vous, anthropologues, tudiez le centre des socits tropicales Ñ la religion, lĠconomie, la mythologie, la formation des personnes, etc. Ñ alors, quand vous appliquez vos mthodes aux socits industrielles, il faut faire de mme tudier leurs parties les plus dures et les plus durables : les faits et thories scientifiques, les innovations techniques, etc. Mais ensuite, symtrique veut dire autre chose de beaucoup plus difficile Ñ je mĠen suis aperu bien aprs en crivant Nous nĠavons jamais t modernes : ce qui est maintenu constant travers le dplacement Abidjan-San Diego cĠest la production dĠun monde, dĠun cosmos, dĠune cosmopolitique pour utiliser le terme dĠIsabelle Stengers. Je vous retraduis l ce que je pense maintenant de mon approche ; lĠpoque cĠtait, bien sr, un simple principe mthodologique : je me souviens de la surprise de mes ÒinformateursÓ neurobiobologistes quand je leur ait crit un mmo pour me prsenter en leur annonant firement Ç Voil, je suis Bruno Latour, je viens vous tudier comme des Indiens È. Ce qui tait idiot, bien sr, car plus personne dj en anthropologie nĠtudiait les Indiens Ç comme des Indiens ÈÉ Mais enfin, jĠai fait ensuite quelques progrs de mthode et surtout de prsentation ! Ce qui est sr, cĠest que le principe dĠune tude symtrique mĠa dbarrass tout de suite de Ç lĠesprit scientifique ou prscientifique È : on mĠavait prtendu que les lves africains Ç ne voyaient pas en trois dimension cause de la mentalit africaine È ; on mĠavait prtendu que les scientifiques Ç sĠarrachaient leurs prjugs par un effort quotidien de destruction systmatique de leurs Òobstacles pistmologiquesÓ È. Tout cela tait pure fantasmagorie : il y avait des diffrences tellement plus frappantes entre les deux univers, les objets auxquels ils appliquaient leur attention, les lieux o ils se trouvaient, que lĠon pouvait compter la diffrence entre les ÒespritsÓ comme la plus marginale. Tout cela est maintenant vident, mais, je vous le rappelle, ne lĠtait pas il y a trente ans. Sur la science rgnait Ñ en France du moins Ñ, lĠpistmologie, quant lĠanthropologie, elle faisait une consommation ahurissante de ÒmentalitÓ, ÒdĠespritÓ, de Òconception du mondeÓ, de ÒsymbolismeÓ etc. Un sain matrialisme appliqu des deux ÒctsÓ avec une certaine impertinence juvnile avait de grandes vertus. Bon, je nĠallais pas faire cela tout le temps : je me suis vite aperu que jĠallais, de fil en aiguille tre men bien dĠautres choses, car la science tenait toutÉ
JMLL : Mais justement, ce Ç tout È, Ç tout ce qui permet la science dĠexister È comme vous disiez, ne serait-ce pas justement tout, je veux dire toutes les instances de la vie sociale, auquel cas le risque serait celui de trop embrasser et de mal treindre ?
BL : Mais ce nĠest pas le directeur de la collection Science ouverte qui peut me reprocher cela ?! Combien dĠautres choses doivent tre en place pour quĠune activit scientifique existe, voil une question empirique quĠaucun diktat ne doit a priori limiter. Trente ans aprs, je nĠai toujours pas la rponse cette question, car lĠenqute sur les conditions dĠexistence des sciences mne tout, en effet, et ce nĠest pas ma faute, cĠest la faute de lĠobjet tudi, dĠune part et, dĠautre part, du fait que les modernistes ont li le sort de la plupart des autres activits aux sciences, ou, du moins une certaine conception de la Science, avec un grand esse. CĠest trs exactement ce qui mĠest arriv : en suivant la trace, comme le Petit Poucet ses cailloux, ce qui tait ncessaire pour une activit savante, jĠai t conduit, depuis, dans un nombre vraiment tonnant de lieux. JusquĠau Conseil dĠtat ! Mais la question reste toujours ouverte ; comme vous le savez bien, lĠhistoire des sciences est maintenant mle de mille faons lĠhistoire politique, lĠhistoire administrative, lĠhistoire religieuse, lĠhistoire conomique, la mtaphysique, bien sr, lĠhistoire du droit, la psychologie, lĠhistoire des sensibilits, du corps, de la subjectivit, Ce quĠest devenu lĠhistoire des sciences en trente ans, cĠest vraiment extraordinaire, cĠest lĠune des aventures intellectuelles les plus excitantes de la fin du sicle pass. Les science studies ont compltement transform la vieille pistmologie : lĠtymologie des deux termes est la mme, en anglais ou en grec, mais les rsultats sont mconnaissables ! Malheureusement, les universitaires franais en sont presque totalement privs, car malgr le travail incroyable de Dominique Pestre au Centre Koyr, et plus rcemment de Ian Hacking au Collge de France, les esprits restent bloqus sur ce que jĠappelle le national-rationalisme dont Durkheim a donn en 1914 une expression fulgurante dans son cours sur les pragmatistes, et qui nĠa pas boug dĠun iota depuis prs de 100 ans : si la France, dit-il, devait un jour changer sa conception rationaliste de la science, elle disparatrait ! Quel pays a jamais construit son ide nationale sur une telle conception ? Voil le grand sujet anthropologique que jĠaimerais aborder : Ç la France, fille ane de la Science È. Donc, qui trop embrasse, mal treint, soit, mais je ne vois pas quel principe me dirait dĠavance : Ç La Science se trouve l, dans les thories, ou l, au laboratoire, ou l, lĠinserm, et pas du tout l o vous la cherchez È. Encore une fois, cĠest une question empirique : on ira aussi loin quĠil le faut et cela prendra le temps quĠil fautÉ
JMLL : Quelle est, dĠaprs vous, lĠorigine de cette Òexception franaiseÓ ? CĠest une bonne occasion de montrer la ncessit de recourir Ç lĠhistoire politique, lĠhistoire administrative, lĠhistoire religieuse, lĠhistoire conomique, la mtaphysique, bien sr, lĠhistoire du droit, la psychologie, lĠhistoire des sensibilits, du corps, de la subjectivit È, nĠest-ce pas ?
BL4 : Il faudrait pour rpondre cette question un travail considrable en histoire compare des sciences, en poursuivant et synthtisant les tudes de Christian Licoppe, de Peter Dear, de Dominique Pestre, de Ilana Lowy, de Jean-Paul Gaudillre, et bien dĠautres plus jeunes. Il faudrait aller revisiter la mobilisation des savants par la Rvolution, ou plutt par les rvolutions successives, sĠintresser au positivisme juridique, aller tudier lĠenseignement des corps Ñ je suis bien plac pour le savoir aux Mines ! Ñ , lĠhistoire de ce quĠon appelle trop vite la technocratie, le rle de la gographie, revisiter Descartes bien sr, sĠintresser la tradition, ou plutt aux traditions dĠextrme-gauche. LĠexception, je pense mais cĠest trs hypothtique et je le dis de faon trop lapidaire, tient ce que Durkheim a parfaitement vu en critiquant les pragmatistes amricains : lĠpistmologie offre un modle de rsolution des conflits politiques unique aux franais. Il doit exister un moment o, en Science, toujours avec un grand esse, quelles ques soient les conditions matrielles, les influences, les intuitions, les passions, les fausses pistes, mergent lĠobjectivit, la rationalit, et celles-ci nĠont plus de liens avec leurs conditions de production, plus aucun lien : elle sont transcendantes. Lisez Canguilhem, Bachelard, lisez Descartes. De mme, paralllement, en politique, il y a une fonction, un travail que lĠtat, lĠtat franais, est le seul pouvoir, savoir faire : quels que soient les intrts, les passions, les lobbies, les influences, mergent, radicalement, sans lien et sans origine, la raison, le bien commun, la volont gnrale. Dans les deux cas, il existe un lieu de total mtamorphose, de transubstantiation constamment rpt o se joue, dĠaprs moi, lĠidentit franaise Ñ en trs mauvais tat bien sr en ce moment. Il nĠy a pas un lien aussi profond entre la conception de la science et la conception de lĠtat ni en Allemage Ñ malgr Hegel Ñ, ni en Italie, ni en Angleterre, ni en Amrique, ni en Hollande : en France, si. SĠil nĠexiste pas un moyen radical dĠchapper la composition relative des influences, des conditions, des circonstances, des rapports de force, alors il nĠy a pas de raison, pas dĠtat, pas de raison de lĠtat, si vous voulez. Ce qui est bien sr li la notion franaise dĠuniversalit qui est la fois scientifique et politique, cĠest cela que jĠappelle le national-rationalisme. On ne met pas fin aux conflits par lĠarrangement, le compromis, la composition, la ngociation. CĠest pourquoi lĠpistmologie comme thorie de la science dtache de ses conditions de production joue un rle si important Ñ mme si jĠai un peu tendance lĠexagrer, je le sais bien.
JMLL : Revenons, si vous le voulez bien, au plan philosophique. Que lĠpistmologie, au sens traditionnel, soit largement insuffisante pour permettre de comprendre ce quĠest la science, soit. Mais la ncessit, ou, mieux, lĠintrt dĠexaminer ce quĠelle dit, dĠvaluer sa production conceptuelle en tant que telle en est-elle pour autant disqualifie ?
BL : Mais qui la disqualifie ? Cela ramne exactement au point que je faisais valoir prcdemment. Il nĠy a que les pistmologues pour croire quĠil y a l un choix douloureux : ou bien la production conceptuelle, ou bien la vascularisation complexe de la pratique scientifique. CĠest ce choix mme, ce dcoupage, que je conteste. Prenez le livre de Peter Galison, Image and Logic, est-ce que vous nĠapprenez pas beaucoup de choses sur les procdures de calcul de Monte-Carlo ? Prenez le livre de Andrew Pickering, sur le Mangle of Practice, un titre bizarre dĠaccord, mais les quaternions sont bien l. Prenez encore le livre de Norton Wise sur Lord Kelvin : vous avez lĠAngleterre dĠaccord, et mme lĠEmpire Britannique, mais est-ce que manquent les dcouvertes de Kelvin ? Non, au contraire, il y a mme toutes celles dont on ne parle jamais. Et Hacking, dont le dernier livre vient de paratre en franais (ainsi dĠailleurs que lĠun de ses anciens livres sur lĠorigine des sciences du hasard) : est-ce quĠil manque un bouton de gutre aux armes conceptuelles ? CĠest exactement mon argument : les Franais sont tellement habitus ce quĠon leur serve les concepts scientifiques sur un plat rond et dor, que si on les leur sert dans une assiette carre, plantureuse, ils font les dgots et sĠcrient quĠon Ç disqualifie la dimension cognitive des sciences ÈÉ Mais cĠest un problme de style dmonstratif, de vtement, comme dans le Petit Prince quand le physicien turc doit refaire sa dmo en complet veston parce que, en turban, cela ne faisait pas scientifique. Le plus incroyable dans cette critique inlassablement reprise, cĠest que cĠest nous qui avons, depuis 30 ans, invent de toutes pices un vaste sous-domaine sur la rhtorique, la smiotique, la symbolique, la gestuelle mme des diffrentes sciences Ñ regardez les travaux de Steven Shapin sur lĠhomme vridique, de Lorraine Daston sur lĠattention, de Simon Schaffer sur lĠcriture factuelle et bien dĠautres. Ce que Ç dit la science È, comment elle parle, comment elle fait parler le monde, comment elle construit les instruments, rdige les articles, affiche des posters, travaille des quations, construit des modles, mais cĠest nous qui en parlons au contraire ! Tout cela nĠavait absolument pas droit de cit, mme sĠil a toujours exist bien sr des pistmologies dissidentes, comme celle de Pierre Duhem ou de Franois Dagognet. Avoir mis la question de la parole scientifique au centre, voil vraiment lĠun des rsultats majeurs des science studies.
JMLL : Ë propos, une question incidente : cela ne vous gne-t-il pas de toujousr devoir parler de science studies, en anglais ? Est-il vraiment impossible de trouver une traduction ?
Si bien sr cela me gne, mais si je traduis en Grec cela donne pistmologie qui en est presque lĠinverse, si je parle dĠanthropologie des sciences, chacun sort son pistolet, si je choisis histoire sociale des sciences, personne nĠest plus dĠaccord, moi y compris ! puisquĠil ne sĠagit pas dĠhistoire socialeÉ Je nĠai toujours pas rsolu ce problme de dnomination. CĠest fcheux, je le reconnaisÉ
JMLL : Vous-mme, en quoi avez-vous contribu lĠtude de la dimension conceptuelle des sciences ?
BL : Moi, par incomptence, par ignorance aussi, je ne me suis pas collet des sujets trs difficiles : les microbes, les neurotransmetteurs, les techniques de transport, cela mĠa suffi Ñ et de toutes faons je nĠai rien rencontr de plus dur que le droit administratif franais ! Mais l encore, ce que je considre comme ma contribution principale, proprement dĠhistoire des sciences, a a t de dmolir compltement la thse de lĠexplication sociale, externaliste, subjective, symbolique des sciences pour mĠintresser justement au contenu des sciences biologiques ! DĠaccord, ce contenu ne ressemble pas aux fameux concepts de la tradition, mais en tous cas ce sont des acteurs, des Ç actants È dans mon jargon, qui obligent une totale rvision de lĠontologie, de la mtaphysique. Dans Pasteur et ses microbes, je vous le fais remarquer, ce sont les microbes qui mĠintressent avant tout, comme tres, comme objets, pas comme concepts, pas comme ides dans la tte de Pasteur. Je crois que la grande erreur des pistmologues, a a t de croire que la philosophie des sciences se limitait la thorie de la connaissance : comment peut-on tre absolument sr de connatre objectivement quelque chose ? Pas de chance, cĠest la question la moins importante pour comprendre les sciences. LĠactivit scientifique ne pose pas de questions difficiles concernant lĠobjectivit : cĠest une vidence que les scientifiques produisent de lĠobjectivit, cela ne demande pas plus que quelques minutes dĠobservation ; dĠailleurs, ils sont pays, organiss, agencs, forms pour cela ! Parfait, passons autre chose : par exemple ce quĠils font. Leurs objets sont tranges, compliqus, originaux, prolifrants. Quand on prononce le mot dĠobjectivit, on tourne le regard dans la mauvaise direction, vers le mental, le cognitif, le savant : mais cĠest vers les objets quĠil faut tourner le regard ! LĠobjectivit, cĠest une proprit des objets eux-mmes, pas de lĠesprit connaissant. Et cĠest ces objets que je me suis intress. Alors vous pouvez dire, oui, mais ce nĠest pas l la Ç dimension cognitive È des sciences, moi je vous rpondrais que les questions philosophiques difficiles poses par les sciences nĠont rien voir avec la connaissance et tout avec la mtaphysique. Je suis en cela le disciple de Whitehead Ñ ou plutt du Whitehead dĠIsabelle Stengers Ñ et pas de Kant ou de Wittgenstein.
JMLL : Il me semble que vous abandonnez trop vite le terrain de lĠaffrontement. Que les scientifiques Ç produisent de lĠobjectivit È, et que Ç cela ne demande mme pas une minute dĠobservation È, soit. Mais vous le dtes bien : de lĠobjectivit, et non pas lĠobjectivit unique et universelle, fantasme de la science traditionnelle. De fait, la forme (et donc le fond) des connaissances produites ne cesse de changer, et je ne me place pas ici dans le cadre de la notion kuhnienne, au demeurant bien sommaire mon avis, de Ç paradigme È et du dbat sur lĠincommensurabilit. Ce qui mĠintresse est que, dans le cadre mme dĠune thorie dominante (la relativit ou la quantique, par exemple), la terminologie, la conceptualisation implicite, la nature des problmes jugs Ç intressants È, voluent, avec les pratiques instrumentales et sociales ; sur ce point nous sommes bien dĠaccord. Ds lors, la question de savoir o est lĠobjectivit (si lĠon tient garder le mot Ñ mais cĠest vous qui lĠavez introduit !) ne peut tre vite. Par exemple : le dbat autour de lĠaffaire Sokal est en grande partie fauss parce que ni ceux qui utilisent de faon mtaphorique une ide comme celle du prtendu Òprincipe dĠincertitude de HeisenbergÓ, ni la plupart des physiciens, ne voient que cet nonc est dsormais caduc, au sein mme du paradigme quĠil a incarn jadis. La question que je posais quant lĠvaluation conceptuelle de la science visait la ncessit dĠune valuation critique.
Et, excusez-moi, mais dans les ouvrages que vous avez cits, je ne vois gure cette critique lĠÏuvre. Au contraire : les noncs scientifiques sont pour lĠessentiel pris au pied de la lettre, et leur gense tudie et explicite, mais leur validit rarement questionne. Autrement dit encore : Ç cĠest vers les objets quĠil faut tourner le regard È, dites-vous. Certes, mais vous savez mieux que personne que ces objets ne sont pas donns une fois pour toutes, quĠils sont matriellement et intellectuellement construits : nos microbes ne sont plus ceux de Pasteur, nos atomes plus ceux de Perrin. Ces objets sont Ç tranges, compliqus, originaux, prolifrants È, oui, mais les ides qui les accompagnent et les sous-tendent le sont-elles moins ? NĠy a-t-il donc pas place pour un travail pistmologique, sinon pour une discipline autonome ?
BL : JĠavoue que je ne sais pas trop comment rpondre parce que, au fond, je suis assez dĠaccord avec vous. Je nĠai pas peur de lĠaffrontement ; simplement, toute cette question de la normativit et de la critique interne ou externe des sciences sĠest compltement dplace depuis trente ans Ñ depuis ce livre (Auto)critique de la science, que vous aviez dit avec Alain Jaubert, et qui date bien du dbut des annes 70, si je ne me trompe ? Je reconnais dĠabord volontiers que, jusquĠici, les science studies se sont gardes comme de la peste de la position critique que vous leur demandez. Elles voulaient prendre leur distance avec lĠpistmologie des fondements, cĠest--dire avec la prtention de fonder la science pour expliquer aux chercheurs ce quĠils faisaient sans le comprendreÉ Du coup, toute position normative a t limine pour prendre une position, disons, ÒnaturalisteÓ. Je suis dĠaccord Ñ on a t trop loin.
Maintenant, la question de la diffrence entre bonne et mauvaise objectivit, bonne et mauvaise science, redevient passionnante. CĠest encore Isabelle Stengers que lĠon doit ce rappel et cet intrt nouveau. Mais il fallait dĠabord se dbarrasser de la tentation des fondements, si je peux dire, et surtout dcrire, dcrire, et encore dcrire ; quĠon sache enfin de premire main de combien dĠlments une science se compose. O en sommes-nous aujourdĠhui ? Je crois dĠabord que lĠon a su se dfaire de lĠide saugrenue que le travail des philosophes consistait nettoyer le travail des scientifiques pour en extraire la rationalit englue dans la pratique quotidienne. Les scientifiques savent parfaitement ce quĠils font, il faut les suivre dans lĠtranget et parfois lĠirrationalit de ce quĠils font, et non pas reconstruire lĠarrire-garde ce quĠils auraient d penser. Ensuite, on est parvenu se dfaire de lĠide, au fond protestante, que la seule critique possible des sciences, cĠtait de les dfaire des restes dĠidologie qui leur collaient la peau. Enfin, je crois que lĠon commence comprendre assez bien ce que veut dire le terme de constructivisme pour dcrire une position qui insiste sur le travail dĠlaboration, sur les risques pris, et comme vous le dites fort bien, sur lĠhistoire et ses rapides transformations. Maintenant la question dlicate est la suivante : quoi sert-il de dcrire de lĠextrieur la production des sciences, si nous ne sommes mme pas capables de faire ressortir une diffrence entre bonne et mauvaise objectivit Ñ cĠest bien l votre question ?
JMLL8 : Ë peu prs, mais je ne parlerais pas de ÒbonneÓ et de ÒmauvaiseÓ, ce qui ramnerait la question normative des critres dĠvaluation et de leurs fondements. Je dirais plutt : comment stimuler (et pas seulement Ç faire ressortir une diffrence È) une recherche de lĠobjectivit qui reste ouverte et fconde, et viter tant le rabattement sur une norme pistmologique pr-tablie, que la rsignation une anomie conceptuelle.
BL : Eh bien, prenons ensemble cette direction, mais je vous prviens, ma rponse est plutt hsitante. CĠest la question au fond, toujours aussi importante, pose par Lakatos la recherche de la diffrence entre programme de recherche fcond et strile. DĠabord, on ne peut pas abandonner la question normative sous prtexte que nous donnons des sciences une description ÒnaturalisteÓ, je suis bien dĠaccord avec vous. On ne peut pas non plus revenir aux vieilles lunes de la Òmthode scientifiqueÓ qui permettrait de distinguer a priori ce qui est scientifique de ce qui ne lĠest pas. Nous sommes dĠaccord aussi l dessus. On ne peut pas non plus se contenter de faire le mnage en liminant les traces dĠidologie prsente dans le prtendu Ònoyau rationnelÓ des sciences. Enfin, on ne peut pas se contenter de la reconstruction rationnelle a posteriori. Il y aurait une solution constructiviste et empirique, qui consisterait dire : essayons de capter, dans la pratique scientifique, la diversit des jugements proposs par les chercheurs pour distinguer les bons des mauvais faits, les bonnes des mauvaises thories. Cette solution serait dj assez fconde, car il se trouve que tout chercheur possde une immense comptence pour distinguer les sujets intressants ou pas, chauds ou froids, banals ou triviaux, fconds ou striles, etc. Il y a donc, la place de la distinction science/non science, une pratique extrmement riche et, si jĠose dire, un ÒnezÓ fort subtil qui permettrait dĠextraire de la pratique quotidienne des chercheurs, une normativit en situation. Ce serait dj un norme progrs sur la prtendue mthode scientifique. CĠest largement ce quĠa fait, au tout dbut de la sociologie des sciences, Ludwik Fleck dans son livre pionnier, enfin traduit en franais. Mais jĠai peur que cela ne suffise pas et que vous mĠaccusiez de tourner autour du pot en refusant la confrontation ?
JMLL : Non, cette perspective mĠagre, mais le problme est quĠelle reste abstraite. Voudriez-vous en donner au moins un exemple ?
BL : Une faon de la concrtiser, cĠest de nous brancher sur les controverses entre scientifiques sur ce qui fait ou non une bonne science. Cette fois-ci il ne sĠagit pas de recueillir la normativit cache, mais dĠaviver la multiplicit des hsitations sur les ÒparadigmesÓ (et je partage vos rserves sur ce terme beaucoup trop utilise). Prenons lĠexemple du livre stupfiant de Kupiek et Sonigo que vous avez publi. Aucun critique de la thorie du gne, et Dieu sait quĠils nĠont pas manqu, ne peut avoir un effet plus dvastateur que ces deux praticiens de la biologie molculaire et du dveloppement. Aller montrer que dans le gne conu comme porteur dĠinformation, cĠest le Dieu dĠAristote qui sĠexprime ! Aller dmonter la ÒthologieÓ aristotlicienne de Jacques Monod ! tendre le darwinisme jusque dans la cellule ! Il y a l une nergie formidable dont lĠanalyste peut se servir, comme un pilote de planeur se sert des courants ascendants. En fait, il nĠy a jamais eu, dĠun ct, un corps de science unifie et, de lĠautre, des critiques qui devraient choisir de se situer, soit lĠintrieur, soit lĠextrieur. Les sciences sont devenues un paysage trop contrast, trop tendu, trop diffus aussi, trop lacunaire, pour permettre encore cette distinction. Et ces controverses internes se retrouvent dans toutes les disciplines si bien que le visiteur intress peut parcourir les pages de Science, de La Recherche, de Nature et en tirer une vision du monde (ce nĠest pas le bon mot) compltement diffrente selon quĠil a choisi de pencher, pour donner un exemple, plutt pour les robots darwiniens de Jerry Edelman, ou lĠvolutionisme de Stephen Jay Gould, ou la psychologie de Vygotsky, ou, en choisissant dans les mmes sciences, dĠautres ÒversionsÓ : le cerveau de Churchland, les gnes de Dawkins, la psychologie de Searle. Cela ne veut pas dire que lĠon peut choisir au hasard, mais que la Òmise en culture des sciencesÓ, jĠutilise votre terme, a pour effet de rapprocher la diversit interne des mondes peints par les scientifiques, de la diversit interne des mondes communs dans le reste de la culture.
JMLL : Que Ç le visiteur intress È puisse apprcier la diversit de lĠactivit scientifique, donc leur nature profondment culturelle, je vous en donne acte. Mais comment faire pour quĠil y ait plus de visiteurs intresss qui osent entrer dans ce quĠils croient encore ( tort) tre une tour dĠivoire ? Et je parle ici dĠintrt au sens non seulement intellectuel du mot, mais dĠabord matriel : ce qui se fait dans les laboratoires nous concerne tous, cĠest une vidence dsormais. Et une seconde question vient redoubler celle-l : comment faire pour que les scientifiques eux-mmes sĠintressent plus la science ? Car si vous distinguez la richesse des paysages de lĠactivit scientifique, en visiteur justement, vous savez bien que la plupart des chercheurs nĠont ni le temps ni la formation ncessaire, et que, comme le prophtisait Brecht la fin de sa Vie de Galile, ils courent le risque de Ç devenir une race de nains inventifs ÈÉ Nous revenons donc ainsi la question qui sous-tend tout ce numro : suffit-il dĠinterprter le monde des sciences ? Ne serait-il pas temps de le transformer ?
BL : Je suis la fois dĠaccord et pas dĠaccord. Pas dĠaccord parce que nous souffrons dĠabord dĠune norme faiblesse de descriptions. LĠimage des sciences repose toujours sur un rpertoire, une rhtorique qui date de deux ou parfois de trois sicles, si bien que le mme chercheur qui renouvelle son quipement tous les deux ans et ne cite aucun travail de plus de cinq ans en moyenne, parle de sa science et rdige ses articles avec des moyens rhtoriques qui datent de Voltaire ou, disons, dĠAuguste Comte ! Il y a l un vrai problme qui tient au manque dĠalternatives dans la presse scientifique, dans les journaux, dans les manuels scolaires, etc. Donc, l dessus, pas dĠaccord, il nous faut beaucoup plus dĠinterprtations, comme vous dites. Mais ensuite, je suis dĠaccord avec vous sur la ncessaire transformation, mais puisque vous faites allusion la clbre phrase de Marx, il faut aussi se rappeler que les conditions dĠexercice de la pratique scientifique sont dj transformes, et de fond en comble. JusquĠil y a quelques annes, les sciences se logeaient dans lĠpistmologie ; maintenant elles se logent clairement dans ce que jĠappelle, lĠpistmologie politique. CĠest lĠobjet de mon livre Politiques de la nature. Ds que lĠon sort les sciences du carcan de la thorie de la connaissance, et quĠon les prend pour ce quĠelles sont : une mobilisation dĠtres nouveaux avec lesquels il nous faut apprendre vivre et dont les chercheurs sont des porte-paroles plus ou moins reprsentatifs, tout change. Il ne sĠagit plus de mise en culture, de visite guide, dĠintrt poli : il sĠagit de vie commune, de survie, de politique, mais par politique jĠentends aussi celle des non-humains. La question nĠest donc plus Ç Comment duquer les masses ? È, Ç Comment tendre la culture scientifique ? È, Ç Comment cultiver les chercheurs ? È, mais de faon beaucoup plus imprative, urgente, pressante : Ç Comment faire pour combiner ce que Callon appelle Òla recherche confineÓ et la Òrecherche de plein airÓ ? È. Ce qui est stupfiant, cĠest que la politique scientifique, qui tait une activit un peu honteuse, en tous cas limite aux bureaux du ministre de la recherche et aux stratges de quelques grandes botes, soient devenue une proccupation quotidienne qui mobilise aussi bien Jos Bov, que les associations de patients contre le sida, que le prsident Busch contre les donnes de la climatologie, que les fabricants de moteur DieselÉ QuĠest ce quĠune bonne science ? Voil une question, jusquĠici limite la diffrence science/non-science, qui est passe au cÏur de la vie publique. QuĠest-ce quĠun bon protocole ? QuĠest-ce quĠune bonne exprience ? QuĠest-ce quĠune bonne preuve publique ? Il y a l de quoi renouveler tout notre appareil de recherche et redfinir de fond en comble ce quĠest une universit. Donc je suis bien dĠaccord avec vous sur la transformation ncessaire, mais condition que lĠon se rende bien compte quel point les sciences sont devenues mconnaissables en trente ans, non seulement dans leur contenu, mais dans leur faon de se mler toute la vie publique. Or, nous en parlons encore comme sĠil sĠagissait dĠune forteresse isole quelque part dans le paysage et comme sĠil fallait se dcider y rentrer ou en sortir ! Science ouverte, cĠest bien vous qui lĠavez propos, non ?
Rfrences
Bachelard, G. La
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