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Quinze premières pages du texte
Jubiler -ou les tourments de la parole religieuse,
voilà ce dont il voudrait parler, voilà ce dont il ne parvient pas à parler : il a comme un bÏuf sur la langue ; un embarras de parole ; impossible d'articuler ; il ne parvient pas à partager ce qui, depuis si longtemps, lui tient tellement à cÏur ; devant ses parents, ses proches, il est obligé de dissimuler ; il ne peut que bégayer ; comment avouer à ses amis, ses collègues, ses neveux, ses élèves ? Il a honte de ne pas oser parler et honte de vouloir parler quand même. Honte aussi pour ceux qui ne lui facilitent pas la tâche, qui lui enfoncent la tête sous l'eau en prétendant le secourir, qui lui jettent, au lieu de bouée, des mots lourds comme un corps-mort. Plombé, voilà on l'a plombé. Oui, il va à la messe, souvent, le dimanche, mais ça ne veut rien dire. Hélas non, cela ne veut vraiment rien dire ; cela ne peut plus rien dire à personne. Il n'y a plus de diction pour ces choses là, plus de ton, de tonalité, de régime de parole, d'énonciation. Situation tordue : il a honte de ce qu'il entend le dimanche du haut des chaires quand il se rend à la messe ; mais honte aussi de la haine incrédule ou de l'indifférence amusée de ceux qui se moquent de ceux qui s'y rendent. Honte quand il y va, honte quand il n'ose pas dire qu'il y va. Il grince des dents quand il entend ce qui se dit à l'intérieur ; mais il bouillonne de rage quand il entend ce qui se dit à l'extérieur. Il ne lui reste qu'à baisser la tête, lassé, moutonnant, devant les horreurs et mécompréhensions du dedans comme devant les horreurs et mécompréhensions du dehors ; double lâcheté, double honte, et toujours pas les mots pour le dire, comme saisi entre deux courants de sens contraire dont la résultante le laisse tourbillonnant sur place.
Ce n'est pas du religieux qu'il veut parler, du fait religieux. Ce n'est pas de cette immense nappe d'institutions, de droit, de psychologie, de rituels, de politiques, d'art, de cultures, de monuments, de mythes ; de ce qui saisit depuis si longtemps et sous tous les climats les agrégats humains obligés de se relier entre eux et de prendre soin de ce qui les attache lien et scrupule, les deux sens étymologiques du mot religio. Il ne veut remettre en branle que l'énonciation religieuse, cette habitude si singulière qui fut élaborée au cours de l'histoire sous la forme de la Parole et du Verbe, et qui lui paraît aujourd'hui si affreusement embarrassée. Il ne veut étudier ni le religieux, ni la religion et encore moins les religions, mais seulement extraire une forme d'expression qui fut jadis libre et inventive, féconde et salvatrice, et qui maintenant se dessèche sur sa langue lorsqu'il veut en reprendre le mouvement, l'agitation, l'articulation. Pourquoi ce qui pour lui était si vivant devient-il mortifère quand il s'efforce d'en parler à d'autres par exemple à ses enfants ? Par quelle monstrueuse métamorphose ce qui avait tellement de sens devient-il proprement insensé, comme une bouffée de mots qui gèle par froid sibérien sur les lèvres des convicts ?
Surtout ne pas croire Il faudrait tout d'abord qu'il puisse échapper à ce choix comminatoire que le gros bon sens exige de tous ceux qui se mettent à parler de religion : " Mais enfin, êtes-vous croyant ou incroyant ? ". Il voudrait pouvoir répondre : " C'est en incroyant, bien sûr, que je parle ", mais il entendrait par ce mot d'incroyant celui qui ne croit plus du tout en la croyance, le véritable agnostique. Or, cette croyance en la croyance, ceux du dedans la partage avec ceux du dehors, et c'est même ainsi qu'ils parviennent à distinguer l'intérieur de l'extérieur. Ils ne sont d'accord sur rien sinon pour marquer leur différend par ce trait : " T'y crois, j'y crois pas ". Comment dire alors qu'il ne s'agit pas du tout de croyance ? Et surtout pas de croire en quelque chose, en quelqu'un, en l'imprononçable, l'improférable D. Comment faire comprendre que la croyance ou l'incroyance en D. ne fait aucune différence pour parler de ces choses là, pour parler à partir d'elles ? Que le problème n'est pas là, qu'il s'agit même d'un mélange de catégorie, d'une erreur d'adresse, d'une faute de syntaxe, d'une confusion des genres ? Oui, dans ces affaires de religion (pour faire vite, on peut garder le mot) la croyance en D. n'est pas engagée du tout et, par conséquent, elle ne saurait tracer aucune frontière entre les croyants et les incroyants, les fidèles et les infidèles. Voilà qui brouille déjà quelque peu l'émission du message avant même qu'il ait commencé. Pas étonnant qu'il ait quelque peine à parler, le malheureux, puisque pour l'entendre il faut être agnostique : ni indifférent, ni sceptique, mais bien décidé, pour reparler de religion, à se priver du poison de la croyance. Qui serait prêt à cette ascèse ?
Surtout qu'il voudrait pouvoir prononcer une telle phrase sans choquer ? Et sans choquer deux fois : les fidèles d'abord et les infidèles ensuite, les croyants d'abord et ensuite les incroyants, ceux de l'intérieur et ceux de l'extérieur. Il sait bien que celui qui cherche à scandaliser, mieux vaudrait qu'il s'attache une pierre de meule autour du cou et qu'il se jette dans un étang. S'il suffisait de choisir son camp, ce serait facile, on se rangerait en ordre de bataille et il tirerait bravement le coup de feu aussi bien qu'un autre. Soit il rentrerait dans le giron de sa sainte mère l'église, pourfendant bravement les incroyants, luttant contre les indifférences et les hérésies, soit il rejoindrait l'immense armée des critiques, ferraillant contre les péchés de l'irrationalité, contre " la résurgence des fondamentalismes " (à l'arrière, bien à l'abri de la ligne de front, arbitre, journaliste ou savant, il pourrait aussi compter les points). Mais voilà, pour lui il n'y a pas de front. La croyance ou l'incroyance ne distingue pas ceux qui parlent de religion de ceux qui n'en parlent pas. C'est pourquoi, il voudrait ne scandaliser ni ceux qui gardent comme leur bien le plus précieux la croyance en la croyance en " Dieu ", ni ceux qui conservent comme leur droit le plus sacré la croyance en l'incroyance en " Dieu ". Tâche impossible bien sûr puisqu'ils se battent entre eux : ce qui va satisfaire l'un des camps choquera nécessairement l'autre.
Avec de telles exigences, comment écrirait-il clair et droit ? Il veut reparler de religion, ne pas croire à la croyance, ne pas scandaliser. Un tel carcan pèse sur ses épaules qu'il perd pied, se débat dans l'eau boueuse. À chaque fois qu'il commence à parler, il boit la tasse, sa bouche rejette crapauds et algues gluantes. Pour ne pas blesser, il faudrait qu'il ait des pieds tellement légers qu'ils ne laisseraient aucune trace sur le sable, des mains si habiles qu'on ne sentirait pas le passage du scalpel, des vocables si bien choisis que, malgré leur étrangeté, on les trouverait toujours justes. Il faudrait que son clavier d'ordinateur, ce soit un ange qui vienne le toucher. Que peuvent des terriens comme lui ? Et pourtant il s'est enfin jeté à l'eau ; il est trop tard pour qu'il revienne en arrière : il faut qu'il nage ou qu'il coule.
Ensuite, ne pas croire " en Dieu " Et voilà qu'il lui faut lever maintenant une deuxième difficulté, et qu'il le fasse sans causer aucune peine, comme l'infirmière habile arrache d'un geste vif un pansement douloureux : non seulement le mouvement de la croyance ne fait aucune différence mais son objet, " Dieu ", non plus. Quand on parlait des dieux, dans les temps très anciens, il n'y avait pas plus de croyant que d'incroyant. La présence des divins avait l'évidence de l'air ou du sol. Ils formaient le tissu commun des vies, la matière première de tous les rituels, le repère indiscutable de toute l'existence, l'ordinaire de toutes les conversations. Or, il n'en est plus de même aujourd'hui du moins dans les riches pays de l'Occident. Le tissu commun de nos vies, notre matière première, notre ordinaire, notre cadre indiscutable, s'il en est un, c'est l'inexistence de dieux sensibles à la prière et régentant nos destins. Vite, arracher le pansement avant qu'on sente la douleur : et c'est très bien ainsi ! On ne parle pas mieux de religion à partir de l'existence de D. qu'à partir de l'inexistence de D. Cela ne fait aucune différence car ce n'est pas de cela qu'il s'agit du moins pas de cette façon, pas dans cette tonalité-là, pas dans cet esprit.
Si l'on voulait vraiment traduire dans le vocabulaire d'aujourd'hui ce dont on parlait jadis en prononçant le mot " Dieu ", il faudrait rechercher non pas du côté d'un nouvel être à lui substituer mais plutôt vers ce qui procure à tous le même sentiment d'indiscutable familiarité. Pour la plupart de nos contemporains, des expressions telles que " inexistence de Dieu ", " banalité du monde ", " matière indifférente ", " consommation marchande " seraient de bons synonymes puisqu'on désignerait ainsi la même évidence, le même quotidien, la même facilité, le même solide appui. La parole religieuse s'empare indifféremment de l'un comme de l'autre, de " Dieu " ou de " non-Dieu ", car elle a besoin pour commencer d'un repère accepté qu'elle va ensuite secouer puis ébranler, afin de lui faire dire autre chose de tout à fait distinct. Le sens du mot D. ne provient donc pas du vocable choisi comme point de départ mais de la secousse qui le suit. Peu importe que cette parole débute, dans les anciens temps, par le visage familier d'un " Dieu " secourable auquel on peut s'adresser par des rituels, ou, comme aujourd'hui, par un " non-Dieu " sourd aux rituels auquel on serait bien fou d'adresser des prières : seul compte ce qu'elle va faire subir par la suite à cette évidence de bon sens, la torsion formidable que vont éprouver les certitudes ordinaires. Confondre la croyance (ou l'incroyance) en " Dieu " avec l'exigence religieuse, c'est prendre le décor pour la pièce, le prologue pour l'opéra. Peu importe ce qui est au commencement : seul compte ce qui vient juste après.
Ça y est, il a emmêlé tout son écheveau. Avant même d'avoir vraiment commencé, il a probablement déjà choqué ceux de l'intérieur autant que ceux de l'extérieur. " Quoi, s'exclameront-ils de concert, dans la religion, il ne serait pas question de Dieu ? ". Non, en effet, mais il va falloir réfléchir et s'y reprendre à deux fois. Impossible de simplifier. Aucun chemin rectiligne. Pas d'inspiration angélique, pas de muse qui susurre à l'oreille. Aucune source claire comme l'eau de roche ne va jaillir sous les pieds. Dès qu'on veut se remettre à parler de ces choses-là, il faut développer des capacités de discernement qui ne s'acquièrent que par diverses macérations, la répétition obstinée des rituels, la recherche acharnée de concepts adéquats. En ces matières, on ne peut s'en remettre à l'intuition. Et pourtant, exigence supplémentaire et contradictoire, il ne faut pas se perdre en vaines complications : tout doit être compréhensible par un enfant de sept ans. Il faut que chaque parole soit d'une simplicité biblique (bien qu'il n'ait sûrement pas lu les Ecritures, celui qui forgea cet adjectifÉ). On comprend pourquoi tant de gens se détournent de cet impossible jeu de langage, l'abandonnent en haussant les épaules. Mieux vaut se taire ou rabâcher ou se moquer. Il n'y a plus moyen de dire de quoi il s'agit. Ou plutôt, on nous a enlevé les moyens de parler à la fois simplement et subtilement des choses religieuses. Elles sont devenues soit compliquées, archéologiques, lettrées, soit tellement niaises, bondieuses, simplistes qu'on ne peut qu'en pleurer de pitié. Comment revenir sur cette bifurcation, retracer le chemin qui ramène à cette patte d'oie ?
Peut-être que l'exigence de ne pas du tout scandaliser était trop forte, qu'il faut la lever pour pouvoir parler un peu librement. C'est qu'il y a les faux et les vrais scandales, les fausses et les vrais traductions, et qu'il faut bien apprendre à discerner les unes des autres, sans quoi il n'est pas d'énonciation qui soit audible. Différencier, contraster, vérifier, accepter, rejeter, il n'y a pas d'autre voie. Pas de véridiction sans méticuleux triage. Il existe en effet des scandales artificiels qu'il faut bien relever, quitte à choquer ceux qui les prennent pour le noyau même de leur foi. En religion comme en science, il y a des artefacts qu'il faut soigneusement défabriquer. C'est que le temps passe, les mots qui avaient un sens le perdent. Or, ceux dont le métier consiste à changer les mots pour garder le sens, les clercs, ont préféré conserver pieusement les mots au risque de perdre le sens ; ils nous ont laissé, nous autres, les tards-venus, les ignares, les balbutiants, équipés de mots devenus mensongers pour recueillir les choses vraies qui nous tiennent à cÏur.
Par exemple, le mot " Dieu " qui servait autrefois de prémisses à tous les raisonnements, ils auraient pu le traduire, quand les formes de vie ont changé, par " cadre indiscutable de l'existence banale " pour qu'on continue à bien comprendre qu'on ne désignait ainsi que le préliminaire et le prélude à une conversion de sens. Mais au lieu de cette traduction continue, sans douleur, progressive, ils se sont mis à s'agripper de toutes leurs forces au vocable " Dieu " et à l'opposer à " non-Dieu " sans voir qu'il s'agissait de deux formes aussi peu différentes que God, Deus ou Theos pour traduire le même quotidien. En croyant protéger leur héritage, ils l'ont dilapidé. En croyant bien faire et protéger " Dieu " contre " la marée de l'athéisme ", ils n'ont pas vu que, au fur et à mesure de cette lente dérive des plaques tectoniques, ils substituaient peu à peu un mot à un autre. Le terme conservé trop longtemps avait tourné en un mauvais scandale, il dégageait maintenant une odeur pestilentielle. Autrefois préliminaire indifférent, il était devenu l'obstacle majeur à la compréhension. Alors que jadis nul ne s'arrêtait à ce mot " Dieu " quand il était partagé comme le début de tous les discours, ils en ont fait la pierre d'achoppement qui leur permettrait de juger de la loyauté des fidèles. De ce qui ne faisait trébucher personne, ils ont fait un scandale. Hélas, ils ont poussé beaucoup plus loin la perversité : ils ont cru que ce scandale artificiellement produit était positif, qu'on les récompenserait selon la force avec laquelle ils auraient conservé l'ancien terme " contre les lâchetés, les dérives, les compromissions de l'époque ", qu'ils seraient assurés de mourir en odeur de sainteté, que c'est à cela qu'ils seraient jugés au jour du jugement. Ils se sont crus fidèles quand ils abandonnaient justement le sens (préliminaire familier de ce qui nous tient tous assemblés) qui passait lentement, subrepticement, progressivement, de l'ancien vocable, " Dieu ", à sa nouvelle formulation " non-Dieu ". Il fallait au contraire qu'ils sautent avec tous leurs biens dans le nouveau jeu de langage avant qu'il ne soit trop tard ; pour conserver le mot, ils ont perdu le trésor que le nouveau vocable devait abriter. Qui veut sauver sa vie la perdra.
Pour reprendre langue, pour réapprendre maladroitement à parler juste, il faudrait pouvoir dire : l'athéisme forme un aussi parfait point de départ que la croyance " en Dieu ". Et même un point de départ bien préférable puisqu'il procure le cadre indiscutable de l'action commune et qu'il ressemble donc davantage à ce qu'était l'expression " Dieu secourable " du temps où l'on tournait ses mains vers le ciel en présence du malheur qu'aucune invocation actuelle faite à un " Dieu " dont la forme de vie a passé. Mais comment prononcer cette phrase sans scandaliser ni ceux pour qui " Dieu " est une évidence, ni ceux pour qui " non-Dieu " est une évidence les premiers parce qu'ils croient le début seul important, les seconds parce qu'ils ne veulent pas entendre la suite ? Il s'est engagé à ne pas choquer sur deux fronts ; il doit donc éviter aussi bien les nouveautés impies que la hideuse apologétique, tout en discernant avec le plus grand soin les chocs nécessaires à la compréhension du message, des scandales artificiels qui font obstacle à la compréhension du message. À force d'empiler toutes ces exigences contradictoires, il va se rendre muet ; à force de s'arracher les yeux pour distinguer les faux des vrais scandales, il va devenir myope. Pourtant, il n'a pas d'autre solution que d'avancer plus loin. Le sens se perd si l'on s'arrête de le collecter, de le recueillir religere dit le latin pour parler de religion. Mais pour cela il faut toujours tout reprendre à zéro, dire les mêmes choses dans un tout autre idiome oui, les mêmes choses ; oui, mais dans un tout autre idiome. À la première audition forcément, toute reprise nouvelle d'un thème ancien paraîtra stridente, insupportable, inaudible, cacophonique. Il faut d'abord habituer l'oreille à la nouvelle sonorité, à la reprise dans une tonalité neuve de la même exacte vieille mélodie.
L'impossible invocation " Il n'y a pas de Dieu ", dit l'homme sensé dans son cÏur et c'est très bien ainsi : tout est plus net, plus précis, plus défini. Et donc il n'y a pas non plus de croyance en D. C'est là le point le plus délicat ; sa langue fourche à nouveau, fourchue comme les pieds du diable, à deux doigts de sa perte, et pourtant il faut qu'il passe sur le sentier périlleux, qu'il franchisse la porte étroite : on ne peut plus s'adresser sous la forme du vocatif à quelqu'un qui nous entendrait, nous écouterait et nous consolerait. Nous ne sommes plus de ces enfants qui parlent très haut dans le noir pour éviter d'avoir peur. Le " Dieu " que l'on invoquait n'a plus de main, plus d'yeux, plus d'oreilles, et sa bouche est à jamais cousue.
Dans la petite église de Montcombroux, bâtie en l'an mil, quand j'y parle, solitaire, c'est ma voix que j'entends, ma voix seule, et les mots me manquent, hélas, car aucune des prières offertes au pèlerin sur de petits cartons rongés par l'humidité ne correspond plus au jeu de langage dans lequel je souhaite me trouver engagé. Ce serait tellement facile, bien sûr, de tomber en pleurs devant quelque pilier et de se confier, défaillant, à l'invocation : " Toi, ô Ômon Dieu' écoute ma prière " mais aussi quel mensonge, quelle imposture, car je perdrais alors ceux qui ne m'ont pas suivi dans la nef, ceux qui se riraient de moi, ceux qui croient que je crois, que j'invoque et que je prie. Et c'est à eux également que je dois continuer à m'adresser. Il faut résister à la tentation. J'ai bien mieux à faire que de revenir au bercail, car ce n'est plus une brebis qui s'est égarée, c'est le troupeau qu'on a perdu en route, avec l'alpage, avec la vallée, avec le massif montagneux, avec le continent tout entier ; oui, c'est au berger de rejoindre le troupeau, c'est au bercail, à la bergerie, à la ferme, au village, à se mettre à nouveau en chemin pour rattraper le temps perdu, regagner la terre promise qu'ils ont laissé en friche derrière eux. Est-ce ma faute si l'on m'oblige à m'adresser par la prière au " non-Dieu ", comme du temps où l'on prenait pour acquise la présence consolatrice d'un " Dieu " ? Si l'on exige de moi que je profère les mêmes mots dans le silence d'une église de campagne que ceux qui animaient, mille ans plus tôt, les paysans du Bourbonnais venus faire protéger leurs récoltes lors de la fête des rogations ? Le monde a " perdu la Foi ", comme on dit ? Non, la " Foi " a perdu le monde.
La deuxième personne du singulier avait une force d'évidence qu'elle n'a plus. L'invocation sèche sur ma langue. Ça ne passe pas. Ça me reste en travers de la gorge. Que faire alors ? M'en aller ? Admirer la voûte romane ? Me lamenter sur les restaurations ? Esthétiser ? Historiciser ? Touristiciser ? Mythologiser ? Démythologiser ? Non, attendons un peu, essayons encore, rassieds-toi. Je parviens à murmurer, en tremblant de peur et de ridicule : " Je m'adresse à toi, toi qui n'existe pas. Je m'adresse à moi seul, moi qui n'existe pas non plus tout à fait, et je sais bien que je ne suis pas plus le maître et le propriétaire de ma parole que tu n'as toi de présence en dehors de ma voix cassée qui bégaie sous la voûte ".
Pourrait-on s'entendre à ce prix ? S'entendre parler ? Double abandon : celui du vocatif impossible depuis que " non-Dieu " réside sur la terre ; celui de la maîtrise de la langue par un sujet libre en plein contrôle de lui-même. Bien sûr que c'est moi et moi seul qui parle : est-ce que vous me prenez pour un fou qui croit qu'il s'adresse à un absent qui lui répondrait par le truchement des pierres silencieuses ? Bien sûr que ce n'est pas moi qui parle quand je parle : est-ce que vous me prenez pour un fou qui vivrait dans l'illusion d'une transparence à soi-même et qui saurait d'avance ce qui va sortir de sa bouche ? Non pas devant, non pas au dessus, non pas à l'intérieur, mais à côté, de travers, lové dans mon acte de parole hésitante, une autre hésitation bat la breloque. Non, ce n'est pas l'écho renvoyé de mes paroles, car l'écho répète, simplement amplifié ou déformé, ce que j'ai crié ; non, ce n'est pas de la ventriloquie, car le prestidigitateur maîtrise les deux voix, la sienne et celle qu'il sait habilement projeter ailleurs, vers un autre corps ; non, ce n'est pas la mauvaise foi qui me ferait prendre pour une voix étrangère ce qu'une autre partie de moi prononcerait à voix basse. Personne d'autre ne parle que moi, mais voilà, le moi s'est tordu, dissemblable à lui-même, surpris, légèrement aliéné, disons plutôt altéré. Que s'est-il passé ? Ça parle bizarrement là-dedans. Comment vais-je exprimer ma surprise devant ces mots que je prononce sans savoir que je vais les dire ?
Compatissez maintenant à ma misère : pour articuler le premier jeu de langage, celui du " Dieu " consolateur, les fidèles ont à leur disposition six mille ans de poètes, de prédicateurs, de psalmistes inspirés ; pour articuler le deuxième, celui de la non-maîtrise de la parole, je n'ai rien, pas un bréviaire, pas un psautier, pas un livre de chant, pas la plus petite image, rien que moi qui ne suis rien pas même croyant. Et pourtant, l'ancien vocatif est bien devenu imprononçable, insituable, injustifiable sauf dans l'étroit bercail, parmi ceux qui ont l'habitude de prier entre eux. Or, c'est bien du nouveau que j'ai besoin, de ce psautier que nul n'a versifié, de ce recueil de chants que nul n'a compilé, de ces images pieuses que nul n'a coloriées. Pas étonnant que je meure de soif, que ma langue collée à la poussière se dessèche sous mon palais. Tous les mots qu'on m'offre pour m'introduire à la prière supposent l'acquiescement préalable à une langue devenue étrangère. Ce n'est pas l'objet de la prière qui a passé, c'est la forme prière qui est devenue caduque. Et si je me décidais enfin à lire les textes naïfs inscrits sous les affreuses statues de plâtre, je deviendrais doublement imposteur : si je les prononçais alors qu'elles n'ont plus de sens ; si je ne les prononçais pas alors que je me trouve seul dans une église, l'été, à prier sans prière, devant ces icônes. Que je parle ou que je me taise, on me force au blasphème : je prononce en vain le nom de D.
Les arriérés de traduction Vous qui êtes à l'intérieur ne condamnez pas trop vite mon manque de foi ; vous qui êtes à l'extérieur ne vous moquez pas trop vite de mon excès de crédulité ; vous qui êtes indifférents n'ironisez pas trop vite sur mes perpétuelles hésitations. Considérez tous les arriérés que je dois payer en plus des mots, des formules, des tours de phrase que je tire de mon maigre fonds : oui, les arriérés, les déficits, les impayés de traduction. Les changements d'époque ont fait glisser lentement, inexorablement, les nappes de discours de la même façon que les plaques rocheuses le long de la faille de San Andrea, si bien qu'une moitié de l'église se trouve maintenant éloignée de plusieurs dizaines de mètres de l'autre moitié. Il n'y a plus que deux ruines béantes : l'une pour abriter les gens de l'intérieur, l'autre juste bonne à expulser les gens de l'extérieur. Depuis combien de siècles avez vous cessé de rebâtir la nef pour empêcher qu'elle ne s'effondre ? de la décaler et de la recaler sans arrêt afin d'accompagner par cette incessante reprise le lent cisaillement qui tord de plus en plus les lèvres béantes de la faille ? Deux, trois, quatre, dix siècles ? Quand bien même vous n'auriez attendu que dix ans, que deux ans, que deux jours, cela suffirait à fissurer l'édifice. Mais plusieurs siècles ? Mesurez-vous l'ampleur du déficit ? Imaginez vous la montagne de dettes que cela représente ? Comment voulez-vous que je rembourse à moi tout seul ces indemnités de retard, que je repaye ce trou vertigineux découvert dans les comptes ? L'église n'est plus jointive, les mots n'ont plus de sens.
En cessant de traduire on a cessé de conserver, voilà ce qui a détraqué le moulin à parole, le moulin à prières. C'est là dessus qu'il faut revenir, sur cet accident de parcours, pour voir si l'on ne peut pas réparer la machine, la machine à mouliner de la religion. C'est le seul moyen de payer mes dettes et de commencer à rembourser l'immense déficit dont je me suis chargé. Ce n'est pas le mien ? Je n'en suis pas responsable ? Si ! puisque j'essaie à nouveau, après avoir longtemps hésité, de remuer des phrases dans ma bouche, de mettre en branle ce troupeau de bÏufs que j'ai sur la langue. D'ailleurs c'est mon héritage, je viens le réclamer, et tant pis si je le trouve grevé d'hypothèques. Une fois les dettes apurées, le trésor qu'on m'a légué, j'en suis sûr, les remboursera au centuple. Je vois déjà l'or briller dans les gestes transmis, j'entends le cliquetis des merveilles amassées dans le coffret, même s'il est transporté de messe en messe sans être mieux compris par ses commentateurs que les convoyeurs de fonds ne profitent des milliards qu'ils déplacent au péril de leur vie. Du temps de l'enseignement du mépris, les sculpteurs médiévaux représentaient la Synagogue les yeux bandés, transmettant aux chrétiens le Livre qu'elle ne parvenait plus à comprendre après l'avoir pourtant rédigé. Avec quels masques épais, quels voiles, quels catafalques, faudrait-il représenter aujourd'hui les Eglises transmettant le trésor des Ecritures sans plus vouloir l'interpréter ?
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