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Texte complet du 1° chapitre | Complete text of first chapter
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PLAN 1 |
"On trouve tout à la Samaritaine", dit la réclame de ce grand magazin. Oui, tout et même un panorama d'où l'on voit tout Paris. Tout Paris? Pas tout à fait. Si l'on monte au dernier étage de l'immeuble principal, un panorama de céramique bleutée nous permet, comme on dit, "d'embrasser la ville d'un seul coup d'oeil". Une vaste table circulaire légèrement penchée, désigne par des flêches gravées les repères du paysage parisien dessinés en perspective. Bientôt, le visiteur attentif s'étonne: "Tiens, mais où se trouve Beaubourg?", "Où sont les collines boisées qui devraient se trouver au Nord-Est?", "Quelle est cette grande flamberge de tour que le plan n'indique pas?". Le panorama de céramique, dressé par les Cognac-Jay, fondateurs du magazin, ne correspond plus au paysage dont le panorama de pierre et de chair se déploie sous nos yeux. La légende ne colle plus aux images. Paris virtuel se détache depuis longtemps de Paris réel: il est temps de mettre à jour nos panoramas.
PLAN 2
Débordée par la marée montante des voitures, la Préfecture de Paris, chargée de la circulation, se décide enfin à équiper la ville de feux de signalisation. Mais où les placer? Comment éviter qu'en les installant, on augmente la pagaille au lieu de la diminuer? On ne peut résoudre ces questions épineuses qu'en passant par un modèle réduit, un diorama, un plan, un modèle ou une théorie. Cette théorie-là, que des cohortes de décideurs vont contempler du regard, est en plâtre de Paris! En pleine Occupation, un vieil homme, le béret sur la tête, corrige amoureusement le plan pour que les courbes de niveau du modèle correspondent à celles du grand Paris, dehors, à échelle un. Plus tard, on peindra la maquette de couleurs vives afin de mieux repérer les couloirs de flux et définir l'amont et l'aval de ces rivières d'automobiles que la Libération, puis les Trente Glorieuses, vont lâcher dans le vieux centre.
PLAN 3
Du fond d'un écran d'ordinateur on peut voir aussi "tout Paris". L'image n'est pas très bonne; les pixels un peu granuleux; les bauds passent cahin-caha par paquets le long des modems tortueux, mais enfin, si! on reconnait bien les repères de Paris dans ce jeu-forum du Deuxième monde: l'archange de la Fontaine Saint-Michel reçoit la visite d'un alias à tête de monstre. Des banlieusards peuvent louer un appartement sur les Champs-Elysée, pour quelques francs; de nouveaux Bonheur des Dames peuvent y agrandir leur boutique sans écraser autre chose que des bits d'information; il suffit d'un avatar de puces pour engager une conversation sans courir le risque de faire connaître son âge, son sexe, sa voix ou son nom. On dit même que ces êtres sans feu ni lieu tinrent récemment des élections pour désigner les édiles de tous ces alias et truchements. Ce deuxième monde est-il plus virtuel que le premier? Ne nous pressons pas de répondre. Dans les bureaux futuristes de Canal+, les animateurs, chargés d'agiter, de relancer, d'échauffer, le chaudron du "deuxième monde", n'ont rien de fantomatiques; ils ne sont pas faits de câbles et de nombres, mais de chair et d'os. D'ailleurs l'entreprise se trouve provisoirement en faillitte avant de basculer sur un autre support. A-t-on jamais vu des ectoplasmes au bord du dépôt de bilan? Le mot de "virtuel" ne désigne donc pas forcément un monde d'esprits délivrés des contraintes de la matière. Pour l'instant, la vie sur le Web ressemble plutôt au Néolithique par lequel Lutèce a débuté. On recommence la vie sociale à zéro: corps grossiers, sentiments frustres, langages balbutiants, "nétiquette" à peine dégrossie, technologies simplistes, monnaies aléatoires. Ces atomes sociaux élémentaires qui se cherchent dans la nuit ressemblent plutôt aux êtres primitifs dont Rousseau a peuplé le début de son Discours sur les origines de l'inégalité. S'il fallait un mot pour exprimer cette lenteur, cet épaississement, cet archaïsme, on dirait "matériel" plutôt que virtuel.
PLAN 4
Oui, l'informatique a cette vertu de matérialiser davantage, de ralentir, de raccourcir à l'échelle d'un simple modèle réduit tout ce foisonnement d'échanges que nous tenions pour des évidences dans le grand Paris à échelle un. Le Deuxième monde est moins un panorama qu'un diorama comme celui que l'on trouve en dessous de la plate forme de la Samaritaine et qui retrace, dans le style touchant des années 30, la fortune héroïque des fondateurs, autrefois vendeurs à la sauvette sur le Pont-Neuf. Du haut de la Samaritaine, nous ne voyions pas grand chose de ce qui faisait changer Paris sinon ce curieux décalage entre les repères et le paysage. Au fond des dioramas d'ordinateur, nous voyons des panoramas à petite échelle dont la matérialité est si grande qu'elle rend traceable et palpable la fabrication quotidienne de ce "plasma" dans lequel nous sommes tous plongés. Aucun panorama ne permet "d'embrasser tout Paris" d'un seul regard: nous le comprenons sans peine. Méfions nous du mot inventé au début du XIX° siècle par un anglais qui offrait aux yeux éblouis des spectateurs un tableau de trois cents soixante degrés dont la toile peinte se mêlait insensiblement aux objets en trois dimensions de la pièce au centre de laquelle se dressaient les visiteurs transportés au milieu de la bataille de Waterloo ou sur le pont d'un navire en train de couler ou dans la nacelle du ballon de Gambetta échappant au siège de Paris. Comme dans la Géode Omnimax de la Villette, si l'on voit tout et de tous côtés, c'est qu'on est à l'intérieur d'une pièce à l'illusion bien contrôlée: pas au dehors. Même du haut de la Samaritaine on ne voyait qu'une perspective oblique à ras des toits; et d'ailleurs on ne voyait rien que l'épaisse brume de beau temps et de beaux pots d'échappement qui voile dorénavant Paris, les jours de soleil: nephos néfaste qui noie la ville dans la pollution. Non, il n'y a plus de panoramas ou plutôt les ingénieurs et les calculateurs ne survolent d'une vue d'aigle que des dioramas. Pour l'embrasser d'un seul coup, pour le "dominer du regard", pour en calculer les flux, il faut que d'abord Paris soit devenu petit. Nous allons dans ce petit livre passer de la Société froide et réelle, au plasma chaud et virtuel: de Paris tout entier saisi aux multiples Paris qui se trouvent dans Paris, dont l'ensemble, que rien jamais ne rassemble, compose tout Paris. Ce Paris invisible, la prolifération des informatiques le rend enfin descriptible: ce livre d'images explore les propriétés de ce plasma qui ne sont plus exactement celles de la vie sociale, traditionnellement conçue. Fragmentée, fracturée, destructurée atomisée, anomique, voilà, paraît-il, comment se présente de nos jours la Société, et pourquoi il serait vain de vouloir s'en faire une théorie globale: des impressions, des juxtapositions, des fragmentations, mais plus de structure, et surtout, plus d'unité. Ou, inversement, tout serait nivelé, uniformisé, globalisé, standardisé, libéralisé, rationalisé, américanisé, surveillé et le monde social aurait disparu, survivant dans des réserves, sous le nom de sociabilité. Il ne resterait plus qu'à s'attacher aux dernières traces de l'ancien monde, aux musées du social: petits cafés, petits commerces, petites rues, petites gens. La sociologie serait finie; en tous cas, le temps des sciences humaines aurait passé. De quoi périr étouffé vif, en effet. Nous avons fait l'hypothèse inverse. La double impression de fragmentation et de monotonie, de destructuration et d'uniformité peut tenir au point de vue choisi comme à la température. Quelque chose d'autre ordonne et localise, rassemble et situe, relie et distingue, rythme et cadence, mais qui n'aurait plus la forme d'une Société, et qu'il faudrait suivre à la trace, par d'autres méthodes. Par la photographie, peut-être, ou, plutôt, par des séries de photographies qu'il faudrait apprendre à lire en continu même si nos habitudes de pensée les interrompent et les dispersent. Ce que nous appellerons le social, le furet du social, la figure du social, deviendra visible si nous parvenons à relier une à une les traces si particulières dont il est parcouru, traces dotées d'un mouvement rapide comme ces bâtons rougis au feu qui ne dessinaient des formes dans la nuit de l'été que par la vive agitation qu'enfants nous leur donnions. Ces tracés, ces trajectoires, ces cheminements, ces éclairements partiels, ces phosphorescences, Paris, la Ville-Lumière, en est tapissée; Paris, la ville invisible, en est faite. Pas de belles images, seulement des parcours; pas de récits pittoresques, seulement de la théorie. Et pourtant le texte n'a pas d'autre but que de mettre sous tension les documents graphiques, lesquels n'ont pas d'autre intention que de parcourir Paris, vu sous un certain angle, suivi le long d'une certaine arète, à la suite de certains véhicules. Pourquoi la théorie du social devrait-elle nous éloigner un seul instant de la ville où nous vivons tous deux l'auteur du texte et l'auteur des images? Elle ne peut que nous en rapprocher, au contraire. On ne doit pas s'offusquer des concepts s'ils rendent visibles certains traits de la vie la plus ordinaire. Avant de vouloir dire "modèle" ou "contemplation", le mot "théorie", d'après le dictionnaire étymologique, a désigné des "processions d'ambassadeurs allant consulter les oracles". Voilà ce qu'il nous faut: contemplons et suivons les processions d'images; elles nous mèneront peut-être à la réponse cryptée que donne toujours les pythies à la question: "Que faisons-nous donc ensemble? Comment pouvons-nous coexister si nombreux?"
Figure un. Dominer, ou ce que l'on voit du bureau de Mme. Baysal
PLAN 5
Le point de vue personnel de Mme. Baysal ne nous intéresse pas encore; tout à l'heure, seulement, nous y reviendrons. De la fenêtre de l'Ecole des mines, d'où elle règne en maîtresse efficace sur le planning des salles et des cours, elle ne voit d'ailleurs aucune salle, n'assiste à aucun cours. Claquemurée dans son bureau, réduite à un angle de vue, elle ne pourrait parler avec autorité que de la façade dix-huitième de l'ancien Hôtel de Vendôme et encore, elle ne la voit que de biais. Comment parvient-elle dès lors à dominer du regard l'ensemble des salles de l'Ecole ainsi que la suite des jours de classe ? En arrêtant de regarder au dehors le soleil qui illumine les pierres blondes de l'Hôtel de Vendôme; en tournant les yeux vers l'intérieur de son bureau. Alors, elle ne voit plus le jardin du Luxembourg, ni la luxueuse façade de la questure du Sénat, mais du papier réglé. Oui, la figuration du social commence avec de grandes feuilles, étalées sur son bureau, reprises à l'écran de son ordinateur, alignées en rames dans les tiroirs plats qui jouxtent son fauteuil et qu'elle ouvre d'un geste expert de la main. En colonnes et en lignes, Mme. Baysal y a tracé les heures, le nom des professeurs, les promotions d'élèves et les salles disponibles. Dans l'étroit bureau aux boiseries de chêne, ni les centaines d'élèves, ni les dizaines d'enseignants, ni les salles, ne pourraient tenir assemblées. Elle ne les voit tous à la fois, synoptiquement, qu'à la condition qu'ils restent au dehors, et qu'elle ne traite avec soin que des fourmillements de signes qu'elle a disciplinés par des règles simples: le même "signe-enseignant" ne peut se trouver dans la même "case-temps" en deux "signes-salles" différentes; la même "case-salle" ne peut accueillir des "signes-promotions" qu'en deux cases-horaires distinctes. Certes, elle domine bien du regard l'ensemble de ce qui nous tient tous ensemble attachés nous les enseignants, les élèves, les salles et le calendrier, mais à condition qu'elle ne lève pas les yeux de son planning, qu'elle ne voit pas les élèves, qu'elle ne bavarde pas avec les professeurs, qu'elle ne passe pas son temps à se promener au dehors éblouie par le soleil. Platon se trompait quelque peu avec sa triste Caverne dont il fallait sortir pour contempler enfin la réalité même, et non plus ses ombres pâles. Mme. Baysal, à l'inverse, descend dans l'ombre de son bureau, habitue ses yeux à l'obscurité propre au monde des signes, et voit enfin toute l'Ecole, son espace, son temps, sa démographie, son ordre. Oui, l'Ecole même, rendue visible, enfin. La figure du social résiderait donc dans l'enfer de la Caverne, réduite à du papier froissé par la main des bureaucrates honnis? Pas tout à fait. Platon ne se trompe pas seulement sur la direction qu'il faut prendre pour atteindre la réalité même: il se trompe aussi sur la rupture qu'il imagine entre le signe et ce qu'il désigne. Mme. Baysal connait par leur nom tous les élèves et tous les professeurs; a visité toutes les salles; peut réciter par coeur les organigrammes des années précédentes. Les signes qui fourmillent sur son bureau n'y ont pas résidence; ils y arrivent, mais ils en sortent par une procession continue dont elle est la reine incontestée. Chaque patte de mouche, en effet, à l'intersection des lignes et des colonnes, renvoie à une autre feuille qu'elle adresse, par le courrier de l'Ecole, à chaque enseignant, ou qu'elle affiche devant chaque promotion. Rien de moins isolé que son planning; rien de plus relié. Relié à quoi? Mais à d'autres cartes, documents et traces. Le professeur reçoit le planning qui le concerne; coche les cases de son agenda Quo Vadis; et, lorsqu'il entre à l'Ecole pour trouver la salle, que fait-il? Il se perd? oui, au début; puis il se repère sur les pannonceaux, affichettes, flèches et numéros qui reprennent en lettres solennelles les inscriptions qu'il a gribouillées: "V-207", "L-109", suivant à travers les couloirs, à tâtons, ces phéromones particuliers (alignement de signes sur d'autres qui ne leur ressemblent pas: les uns de laiton brillant, les autres de plastique bleu, les autres, enfin, d'encre sur du papier), traces qui le guident à travers le labyrinthe, aidé de temps à autre, comme dans les jeux vidéos, par la main secourable de Monsieur Lelarge, à l'accueil, ou de Monsieur Laberthonnière, à l'huisserie. Personne n'a rien vu en totalité. Tout le monde, à l'heure dite, au lieu dit, commence le cours; l'Ecole tourne, réglée comme du papier à musique, surveillée par l'Ïil du maître, le Directeur des études, Mr Frade, qui ne voit rien pourtant, sinon l'enfilade d'un couloir, quelques élèves en retard qui pressent le pas, un professeur perdu qui court furtivement en serrant sa sacoche. Le bon sens champêtre et bucolique rêve toujours d'une assemblée qui rendrait visible, sans planning et sans liste, sans signes et sans truchements, transparente à elle-même, la Société, dans sa présence immédiate et solaire. En rêvant d'une réalité pleine et entière, le bon sens ne rêve que d'un diorama enfermé dans une salle étroite. Cela fait bien quatre mille ans, que nous ne vivons plus dans le bonheur d'un canton suisse, assemblés sur la grand-place, et décidant des affaires courantes, à mains levées. Il y a longtemps que la Société ne se voit plus d'un coup de panorama. "Mais où sont-ils passés? Où sont les élèves de première année? Qu'est-il arrivé au professeur de sociologie? Pourquoi la salle Michel Chevalier reste-elle obstinément verrouillée?" En cas de crise, on imagine parfois une structure absente, quelque chose d'invisible, un pouvoir ordonné qui rassemblerait en une seule unité, qui ordonnerait silencieusement aux quelques vivants qui passent dans les couloirs, ce qu'ils doivent faire et où ils doivent se rendre. Rien pourtant d'invisible, d'absent, de silencieux, dans cette structuration obstinée du social. Le planning est bien là, sous les yeux de Mme. Baysal; approuvé par Mr. Frade; contresigné successivement par chacun des professeurs; vérifié par les concierges, huissiers et porte-clefs. Il est bien là, structurant, actif, mais à condition de le suivre dans sa circulation, dans son mouvement de furet, dans sa transformation de signes en pancartes, de pancartes en gribouillages, de gribouillages en ajustements, d'ajustements en décisions. Ni présence transparente, ni action invisible et sournoise, la structure glisse dans son étroit fourreau de traces. Pour voir la totalité de l'Ecole, il faut l'inscrire d'abord, la faire circuler ensuite, la faire correspondre enfin. La structure apparaît alors: assignable et visible. On peut la voir, on peut la photographier et même, par un montage et maquettage astucieux, en suivre le cheminement.
PLAN 6
Vous trouvez cette scène trop étroite? Eh bien, quittons là! Ce que Mme. Baysal fait pour la répartition des classes d'une seule école, faisons-le pour tous les monuments de Paris. Au lieu d'un planning, étalons une photo-satellite. Voilà tout Paris avec ses rues, la Seine, les monuments, les cours ombragées des immeubles, les jardins privés, la saignée des boulevards, les chantiers à ciel ouvert. Tout Paris? Mais bien sûr que non, on ne voit rien de Paris, là dessus, aucun détail. D'ailleurs l'Ecole des mines y figure à peine quelques grains flous, quelque pixels. Aucune trace de Mme. Baysal, ni de son planning, ni des couloirs où s'affichent ses avis. "C'est le cadre général, dira-t-on, dans lequel vient se loger votre Ecole. Le satellite voit plus haut et plus loin. Il domine du regard. Il règne. Rien n'échappe à son Ïil d'aigle. Toute l'agitation du monde social, il l'embrasse d'un seul coup. La sociologie doit faire place à la géographie, le petit au grand, l'humain au naturel." Est-ce bien sûr? A l'agence Explorer qui nous a vendu cette image prise par SPOT, elle mesurait 8 cm sur 10 cm. Ceux qui nous l'ont vendue n'avaient pas de Paris une vue plus étendue que celle de Mme. Baysal par la fenêtre de son bureau. Le satellite, quant à lui, là haut, dans son passage régulier, toutes les quatre-ving-dix-minutes, ne voit rien du tout; il passe, glisse, recueille, traite, formate, code, retransmet. Les opérateurs de SPOT qui, dans la salle de commande aveugle, à Toulouse, voient avec leurs yeux de chair, ont le regard fixé, non sur Paris, mais sur l'écran de l'ordinateur. Ils traitent en fausses couleurs les longueurs d'onde; ils décodent, manipulent, arrangent, améliorent, extraient, filtrent, puis ils passent l'image à leurs voisins, dans le bureau suivant, dans le couloir suivant, qui mène à l'impression, et de là, enfin, à la vente. Il semble que le "cadre géographique" circule aussi comme un furet, comme le planning de tout à l'heure. En regardant l'image satellite, nous nous extrayons bien de notre point de vue particulier, mais nous ne bondissons pas pour autant vers la vue d'aigle, nous n'accèdons pas à la vue divine, à la vue de nulle part: nous passons de notre vue bornée, à une vue glissante qui va nous entrainer, par un labyrinthe de transformations, jusqu'au cadre général où viendra s'insérer notre action quotidienne cadre général qui ne fera jamais que quelques centimètres carrés. Le cadrage ala même dimension, si l'on peut dire, que ce qu'il encadre: le grand n'est pas plus grand que le petit; la photo satellite de tout Paris est plus petite que le planning de Mme. Baysal. "Avec des Ôsi', on mettrait Paris en bouteille", dit le proverbe; avec des cartes, on l'y fait rentrer plus vite encore.
PLAN 7
Lorsqu'on passe de l'inscription bureaucratique à la figure géographique, on change de médium, d'institution, de graphisme, d'échelle; on ne passe pas de l'intérieur du social à son extérieur. La preuve nous en est apportée par Météo-France. "Fera-t-il beau ce matin?" Je regarde l'enfilade de la rue où je ne discerne qu'un coin de ciel, ni bleu ni gris, et je fais, à partir de cette fragile induction, une hypothèse hasardeuse: "il fera beau, pas la peine de prendre un parapluie"; ou bien je regarde à la télévision la carte que Météo-France a procuré à France 3: belle carte en couleurs devant laquelle un amuseur fait quelques pitreries, diorama électronique sur laquelle on a rajouté des isobares, marqué des anticyclones, signalé les précipitations qui "intéressent", comme on dit, l'Ile-de-France et moi, par inclusion. L'inférence par laquelle j'abandonne l'idée de prendre mon parapluie se trouve déjà moins risquée: j'ai devant les yeux "toute" l'Ile de France et non plus ma seule rue. Mais d'où vient cette carte? Un employé de Météo-France, avenue Rapp, la commente au téléphone après l'avoir télédéchargée vers les studios de la télévision. Quelques heures auparavant, elle n'était qu'un fond de carte sur lequel on avait ajouté, au crayon de couleurs, les instructions venues de toute la France. Du parc Montsouris, par exemple, où les employés venaient de noter dans leurs registres dont les plus anciens remontent à 18xx le relévé des instruments (capteurs de soleil, de pluie, de température, de pression) qui permettent, une fois cumulés, rassemblés, sommés, étalonnés, moyennés, de dire le temps qu'il a fait aujourd'hui. Dans leur bureau du parc de Montsouris, les météorologues ne voient le climat de l'Ile-de-France qu'à la condition de ne pas regarder au dehors. Si leur regard s'évade vers les pelouses d'un vert éclatant, vers les massifs de fleurs, vers les couples qui déambulent, jamais ils ne prévoieront le temps qu'il fera tout à l'heure. Eux aussi, comme Mme. Baysal, comme les cartographes de SPOT, doivent, en soupirant, se tourner vers l'écran faiblement éclairé de leur ordinateur s'ils veulent comprendre ce qui les encadre. Parisien de base, j'ai avec leurs prévisions le même rapport que, professeur à l'Ecole des mines, j'avais avec l'organigramme des cours: je tiens dans la main ce qui me tient à distance; je domine du regard ce qui me domine du regard.
PLAN 8
Je me comporte bien avec cette carte comme avec la copie du planning que m'a remis Mme. Baysal, et que je plie soigneusement dans la poche de mon pantalon afin de me répérer tout à l'heure, une fois parvenu à l'Ecole au sec: je les domine toutes deux du regard. Par une série continue de transformations et de déplacements, elles proviennent de deux institutions qui ont défini le cadre général dans lequel je dois dorénavant intégrer mon point de vue. Plus petites que moi, elles m'insèrent pourtant. Aucune mystérieuse dialectique à imaginer pour cela; je ne suis pas structuré par ce que je structure: je regarde sur l'écran de télévision une carte qui se relie, par une succession de truchements, aux nuages qui couvrent l'Ile de France; je retiens en mémoire le numéro de la salle où je vais tout à l'heure retrouver mes élèves. Je me suis relié à deux dioramas, je me suis situé à l'intersection de deux tunnels aveugles où circulent des traces qui ont prévu mon existence selon deux attentes différentes: la première, générique, qui "intéresse" tous les Franciliens poules mouillées; la seconde, nominative, qui s'adresse au professeur qui dort en moi. Rien ne prouve, d'ailleurs, que je vais trouver la salle, que je ne vais pas arriver trempé à l'Ecole! Les deux inscriptions ne résultent que de simples hypothèses: l'une sur ma ponctualité, l'autre sur le temps qu'il fera... A une certaine température, la Société cesse d'exister: elle se dénoue comme les brins d'ADN que l'on échauffe légèrement; elle s'effiloche comme eux, devient filamenteuse. Elle n'est plus une sphère à côté d'autres sphères, comme des pamplemousses dans un cageot de pamplemousses, mais une façon bizarre de circuler, de tracer des figures, comme une graphie inconnue sur un riche papier de Chine dont le pinceau ne se verrait pas. Il n'y a pas exactement d'extérieur au social, si l'on entend par ce mot, déjà plus précis, une certaine forme de circulation rapide des traces. L'extérieur, le cadre général, n'est pas ce qui me domine, mais ce que je domine du regard. Or, ce que je domine, je ne le vois qu'à la condition de ne pas regarder au dehors, sans quoi je me trouverais limité aussitôt à mon seul point de vue. Il n'y a donc jamais grand sens à distinguer l'individu et son contexte, le point de vue limité et le panorama illimité, la perspective et ce qui n'aurait pas de perspective. Mieux vaut distinguer celui qui regarde par sa fenêtre et qui ne voit rien, qui ne sait pas qui il est ni ce qu'il doit faire, et celui qui prélève une image sur le flux continu des traces, image dont il apprendra à la fois qui il est en particulier ainsi que le cadre global dans lequel il devra se situer. Ou bien je vois vraiment et je ne vois rien, je ne suis rien; ou bien je ne vois rien et je vois vraiment, je deviens peu à peu quelqu'un.
Figure deux: Aligner, ou comment trouver la rue Gaston Rebuffat
PLAN 9
Des yeux, Mme. Lagoutte regarde le nom: "rue la Vieuville", en lettres blanches sur fond bleu; de l'index, elle pointe le même nom: "rue la Vieuville", en lettres grasses, sur le plan qu'elle tient à la main. D'un geste vif du menton, elle accommode son regard à ces deux textes tellement différents: l'un, inscrit en biais, fait 1 mm de hauteur et demande des yeux de myope; l'autre, horizontal, fait xxcm de hauteur et demande des yeux de presbytes. Miracle! les deux correspondent signe à signe, par delà l'abîme des différences. Elle est arrivée! c'est bien la rue qu'elle cherchait... voici le numéro 5! En jetant un coup d'oeil sur son plan, elle embrasse, comme on dit, tout le 18ème arrondissement. En levant la tête, elle ne voit qu'un mur blanc, à peu près semblable à tous les autres, qu'elle ne pourrait identifier sans être née dans les parages ou y avoir longtemps résidé. Heureusement, elle voit aussi la plaque de rue et le nom qui s'y trouve inscrit. Que voit-elle? Que touche-t-elle de l'index?
PLAN 10
Ne disons pas trop vite qu'elle désigne du doigt un élément de son cadre extérieur. En effet, voici un contre-maître du service de la Voirie, qui fixe avec quatre solides vis la plaque de la rue Huysmans qu'on a volée la semaine passée. Sans le travail de cet agent de la Voirie, Mme Lagoutte serait perdue dans Paris du moins dans ce quartier qui lui est étranger, et il lui faudrait, par enquête auprès des passants et des commerçants, retrouver le nom de la rue baptisée du nom de cet écrivain symboliste, aussi chrétien que décadent. Pour comprendre tout le profit que Mme Lagoutte tire de cet alignement, nulle besoin d'une expérience de pensée: regardons les plaques de rues, telles qu'on peut les voir rangées en piles dans l'atelier de la Mairie, avenue Francis Weil. Il y a bien des plaques, mais on se perdrait à tout coup, si l'on voulait se repérer sur elles en les pointant du doigt: " ", cohabitent sur le même mur, mais ne permettent encore aucun alignement. On les à stockées là, en attendant de les poser. Pour que les pancartes puissent servir aux passants, encore faut-il qu'une institution fiable les ait vissées au bon endroit. Mais où est le bon endroit? Si la recherche de Mme. Lagoutte est (provisoirement) terminée puisqu'elle a trouvé la rue qu'elle cherchait, celle des agents de la Ville commence. Désigner le bon endroit, voilà un nouveau casse-tête. En levant le doigt vers la plaque, puis en l'abaissant sur le plan, puis en le pointant à nouveau vers le haut, l'index de cette dame nous indique ce qu'il faut à notre tour montrer par une nouvelle succession d'images. Ce n'est plus seulement la circulation des traces qui nous intéresse ici, mais, si l'on peut dire, les cintres successifs qui servent, de proche en proche, à maintenir ouvert le tunnel où les traces pourront ensuite passer. Sans la mise en place de ces relais, de ces portants, de ces étançons, jamais le guide Ponchet (que Mme. Lagoutte peut mettre dans son sac et tenir dans la main), ne lui permettrait de se situer dans le grand Paris.
PLAN 11
Le temps n'est pas si ancien, où les rues de la ville n'avaient pas plus de numéros que de noms. On se repérait à tâtons, de voisins en commères, de titis en compères, sans plan, sans guide, en se fiant aux index pointés vers telle enseigne, tel clocher, un gibet, un pont. Autant recruter ses élèves, le jour de la rentrée, au hasard du Boulevard St Michel; autant prévoir le temps en levant la tête vers un coin de ciel. En passant de cette joyeuse pagaie au service impeccable de la Voirie, on ne va ni du désordre à l'ordre, ni de la riche sociabilité à la froide efficacité; on va d'une cité de 400.000 habitants au XVI°siècle à une ville de 4 Millions. Si les 400.000 pouvaient se servir les uns aux autres de repères, de mémoire, d'archives et de chartiers, les quatre millions ne le peuvent plus: certains fonctionnaires consacrent leur plein temps à définir les repères qui vont permettre aux autres de cheminer dans Paris. Le touriste a l'impression de passer, être de chair, dans un cadre matériel qui le dépasse et qui l'écrase; l'effet change du tout au tout si l'on entre au Service du Parcellaire, Boulevard Morland, dans le quatrième arrondissement. Voici l'invisible Paris, sa forme exacte, ses rues: des armoires alignées dans des couloirs, marquées de noms de quartiers oui, les mêmes noms qui servent de repères "au dehors" (mais nous savons déjà qu'il n'y a jamais de dehors). Dans le bureau du Service technique de la documentation foncière, un ordre de service pend. Il indique à la petite équipe, composée de Marc Savelli, Maryse le Cam et un stagiaire, ce qu'ils doivent faire aujourd'hui. Ils se retrouvent donc dans la même situation que Mme Lagoutte: elle devait trouver la rue la Vieuville; ils doivent trouver la rue Gaston Rebuffat. Petit problème: cette rue n'existe pas! Pourquoi? Parce qu'on vient de la créer! Eh oui, bien avant de servir de niche aux habitants, d'adresse aux postiers, de décor aux touristes, il faut d'abord que la rue elle-même soit creusée dans le tissu dense du vieux Paris. Les rues commencent donc, comme la plupart des choses de la Ville-Lumière, Boulevard Morland, dans un dossier, dans un formulaire, dans un plan. Si toutes les routes mènent à Rome, toutes les rues de Paris proviennent du Service de la Nomenclature. Une chemise bleue porte aujourd'hui son nom: Gaston Rebuffat, le courageux alpiniste qui fit vibrer mon enfance par sa conquête héroïque (et, depuis, injustement controversée de l'Everest. Après avoir longtemps figuré dans une liste de noms à honorer, voilà que son procès en canonisation a fait un bond en avant. Sur le plan qui figure dans la chemise, seul un nom de code désigne la voie nouvelle: CJ/19. Une feuille plus loin la signature de Jacques Chirac, alors maire de Paris, approuve définitivement le choix: CJ/19, récemment percée en même temps qu'un coude nouveau dans la rue de Kabylie, portera dorénavant le nom "Gaston Rebuffat". Le service de la Voirie peut commander les plaques. Mais si nous savons maintenant comment s'appelle cette rue, nous ne savons toujours pas où elle se trouve ni quel plan va nous y guider. Ce que désignera du doigt une future Mme Lagoutte cherchant la future rue Gaston Rebuffat à l'aide de son guide (mis à jour), c'est une plaque, nous le savons bien; mais pour situer cette plaque, il faut avoir recours à un autre guide, plus rarement visible mais non moins important: le plan parcellaire de Paris, chef d'Ïuvre des services de la Mairie qui reprend, pour l'essentiel, le plan au 1/500° de 1900 et que l'on a depuis numérisé sur ordinateur. Ce plan lui-même, il faut bien le dresser, puisque la rue est nouvelle. Suivons le guide justement, c'est à dire, ce que nos amis du STDF appelle "un cheminement" cela tombe bien, c'est le titre de notre chapitre. Du doigt Mme. le Cam désigne un petit graphique où sont inscrits, au crayon, les angles qu'elle vient d'enregistrer en se déplaçant de "stations" en "stations". Ce petit chemin de croix clouté à même le sol ressemble à s'y méprendre à celui qu'aurait dressé, dans la forêt amazonienne, un explorateur. Depuis mille ans, dira-t-on, la ville a dû être si souvent cartographiée, répertoriée, levée, dressée, inscrite, transcrite, triangulée, que l'on doit pouvoir se fier aux plans sans sortir dans la rue, avec la petite camionnette blanche, pour tout reprendre à zéro. La jungle de Paris n'est quand même pas l'Amazonie! A écouter nos géomètres, la différence n'est pas si grande entre la jungle et le bitume car on se perd dans les deux: dans la première faute de repères; dans la seconde, par excès de signes, de clous, de bornes, de marques, qu'il faut apprendre à distinguer. Dans les deux cas, le même instrument: un théodolite sur son pied télescopique; et la plus ancienne des sciences: la topographie, ou topométrie, qui servait déjà, dit-on, aux Egyptiens pour retrouver la trace des champs que la crue du Nil avait effacée. Pour se retrouver dans ce plan de Paris qu'ils doivent corriger, nos amis ne peuvent se servir ni des plans ni des plaques puisque ceux-ci dépendent justement de la qualité de leur travail. Ils vont faire confiance à ce qu'ils appellent des "repères coordonnés inaltérables", petites croix de couleur à demi effacées par les intempéries que notre Ïil mal exercé au métier de géomètre ne remarque jamais. D'ailleurs eux-mêmes les perdent si facilement de vue, ces repères, qu'ils emportent dans leur sacoche de mauvaises photos permettant de les retrouver, souvenirs d'une fenêtre, d'un porche, d'un appui de colonnes, d'un angle de mur: étrange album-photo, compréhensible par eux seuls, et qui compose le trésor de leur longue expérience d'explorateurs du macadam. C'est sur ces minuscules appuis qu'ils vont aligner leur théodolithe et lire, en criant très fort dans leur walkie-talkie, les angles qu'enregistrent électroniquement leur petit ordinateur asservi. C'est au retour de leur expédition, quand ils se retrouvent à l'abri, Boulevard Morland, dans leur bureau, que l'on comprend le mieux l'utilité des géomètres et de la géométrie. Le plan qui les guidait confusément ce matin, ce soir devient un peu plus exact. En s'asseyant devant sa console, Mme le Cam voit la rue nouvelle apparaître sur l'écran le calcul de l'ordinateur ayant converti les angles en tracés de murs, de parcelles, de façades, de trottoirs, les vecteurs sont devenus des droites. Ce que personne d'autre qu'elle n'a le droit de faire, une fois les calculs vérifiés, va s'accomplir: Mme. le Cam va "brûler" la rue Gaston Rebuffat dans le vénérable plan de Paris vieux terme de gravure sur cuivre que les informaticiens ont conservé pour désigner le caractère irréversible de la marque. A partir de ce moment, tous les plans futurs, ceux du Cadastre voisin, ceux des Impots, ceux des Postes, ceux des POS, des COS, des ZAC, vont garder en sous-impression la trace indélébile de la rue Gaston Rebuffat.
PLAN 12
La plaque de rue, nous le comprenons maintenant, ne marque pas le passage de l'individu à son cadre, mais plutôt l'interface entre deux formes de circulation: celle de Mme Lagoutte et celle du service de la Voirie. Bien que la plaque dure plus longtemps que la brêve recherche de la passante, elle appartient si peu à un cadre définitif que le service de Mr Carrié doit refaire constamment le tour des rues afin de remplacer les pancartes, pour éviter que la rue ne disparaisse peu à peu à la vue des passants! Quant au Service technique de la documentation foncière, fondé en 1856 par le baron Haussman, cela fait déjà cent cinquante ans qu'il cherche à lever le plan de Paris et à garder la trace de toutes les modifications que subit incessamment ce vaste organisme, travail de Pénélope que l'ordinateur accélère mais qui ne sera, par définition, jamais terminé. Nous nous sommes intéressés, dans la section précédente, à ce que l'on pourrait appeller "l'opérateur Baysal": on ne voit "toute" l'Ecole des mines qu'à la condition de ne pas la regarder directement; seul un document qui circule la rend visible à l'Ïil de celui qui demeure dans son bureau. En suivant "l'opérateur Mme le Cam": nous nous apercevons que les différences entre les bureaux et les rues, les signes et les choses, l'intérieur et l'extérieur comptent moins que l'alignement des traces. Le Service technique de la documentation foncière entretient les mêmes rapports avec Paris que le bureau de Mme Baysal avec l'Ecole des mines. Il fait plus: il matérialise les conditions qui vont permettre aux documents de s'appliquer au monde, aidant ainsi les uns et les autres à coordonner leur action. Comme des mineurs dans un puit de mine, il étançonne par des marquages et des signalisations les galeries où courront bientôt les documents enfin dotés de sens.
PLAN 13
"Mais pourquoi nous embêter avec toutes ces commissions et ces procédures, ces réunions et ces alignements, ces triangulations et ces alidades? Nous en avons besoin, peut-être, pour nous repérer dans un cadre matériel et urbain qui nous est étranger, mais, enfin, heureusement, nous savons qui nous sommes, charnellement, individuellement, subjectivement, et, là, Dieu merci, nul repère, nulle juxtaposition de traces, nulle inscription, ni fonctionnaire, ni institution, ni armoire, ni couloir, ni bureaux! Nous sommes présents à nous-mêmes, immédiatement, nous les Parisiens de chair." "Vos papiers!", demande poliment le factionnaire. Il tapote de l'index la mauvaise photo qui sert à prouver l'identité de celui qui prétend détenir ce permis de conduire (lambeau de carton rose) que lui a tendu, par la fenêtre abaissée, quelqu'un (mais qui?) venant de franchir un feu rouge un peu mûr. "J'les ai pas avec moi", répond le conducteur (inconnu) d'une voix quelque peu embarassée, "C'est tout ce que j'ai: la carte grise, la vignette, le permis" "C'est vous, là, sur la photo?" demande le policier sceptique et légèrement agacé. Comme Mme. Lagoutte, tout à l'heure, il cherche à jeter le pont d'une correspondance terme à terme à travers l'abîme des différences de traces. Il essaie, sans y parvenir, de faire correspondre le visage d'un conducteur de cinquante ans, avec la face hilare d'un jeune homme de dix-huit qui vient de décrocher d'un coup son bac et son permis. "Oui, c'est moi, bien sûr! Qui voulez-vous que ce soit! Moi! moi!" Réponse aussi bête que celle de dire: "là!" quand quelqu'un vous demande où il se trouve. Moi, là, je, maintenant ce que les linguistes appellent justement "déictiques", c'est à dire ce qu'on peut désigner de l'index, ne commencent à prendre du sens, à se remplir, qu'à la condition de croiser un document avec un autre document: un visage et un photomaton; un nom propre sur un permis de conduire et le même nom sur une carte grise; un nom de rue sur un guide et le même nom de rue sur un plan. Mais cette correspondance, à son tour, ne se maintient que par un feuilleté de traces qui peuvent s'accumuler en couches aussi nombreuses pour l'identité personnelle que pour l'endroit où l'on se trouve. Si le policier avait été plus pugnace, il aurait fallu remonter jusqu'à la fiche d'état civil, jusqu'à la signature des témoins qui ont pu certifier, il y a bien des années, que cet enfant était bien né de cette mère-là, dans cette clinique-ci la voiture pourrait être volée, le permis de conduire acheté, le poupon substitué, par erreur, à un autre... Aussi convaincus que nous soyons de notre existence, nous recevons notre identité par un autre alignement. Ego, hic, nunc l'identité, le lieu, le temps voilà certainement le point de départ le moins sûr pour commencer l'exploration du social. Ego: les cartes d'identité, les registres d'état-civil, le témoignage des voisins; hic: les plans du parcellaire, les cartes de Paris, les guides, les pancartes; nunc: les cadrans, les montres, la voix électronique de l'horloge parlante, voilà ce qui permet de charger la forme vide des déictiques. Mais, ce qui remplit, ce qui désigne de l'index, de l'aiguille, de la flêche, du clou, du numéro, du nom, du formulaire, du tampon, n'a nullement les caractères d'une Société dans laquelle nous viendrions occuper un rôle, une place, un temps. Dès qu'on suit la figuration mouvante du social, on trouve des bureaux, des couloirs, des instruments, des dossiers, des enfilades, des alignements, des équipes, des camionnettes, des précautions, des vigilances, des attentions, des alertes pas de Société. En suivant à la trace le furet du social, c'est comme si l'on ne rencontrait jamais ces deux figures vénérables du bon sens: l'acteur et le système, l'individu et son contexte. On ne tombe même pas sur quelque chose qui occuperait l'entre-deux, une sorte de dialectique ou d'hybride; non, nous nous mettons à suivre un mouvement qui n'a aucune espèce de rapport ni avec l'acteur individuel ni avec le contexte social: nous prenons en marche un alignement de tracés, dont les enfilades de couloirs, Boulevard Morland, donnent une meilleure approximation que bien des manuels de sociologie: une terra incognita, un plasma, qu'il va nous falloir topographier avec des instruments moins puissants que ceux du Service technique de la documentation foncière, mais avec la même obstination méticuleuse.
Figure trois. Référer, ou la mise au point d'un neurone de rat
PLAN 13
On peut voir le social; on peut même le toucher du doigt. Par le commentaire, l'image et la maquette, on peut faire voir ce faire-voir et faire toucher du doigt ce toucher du doigt, à condition de nous attacher à des traceurs un peu méprisés, souvent mal visibles, que les bureaucraties multiplient à foison, que l'informatique matérialise, et que nous appellerons "bordereaux" quand ils circulent et "pancartes" quand on les a fixés. C'est l'alignement des bordereaux sur les pancartes et des pancartes sur les bordereaux, qui permet, en tapissant les étroits corridors où circulent les inscriptions, de dominer quelque chose du regard. Bien que nous ayons un peu avancés, nous ne comprenons toujours pas ce qui circule de trace en trace. La petite souris des ordinateurs nous habitue à prendre l'information pour un transport immédiat et sans déformation, pour un double-click; or, il n'y a pas plus d'information qu'il n'y a de panorama: des trans-formations, oui, et à foison, mais des in-formations, jamais. Ah! le Café de Flore. L'a-t-on assez vu en photo celui-là! A-t-on assez pleuré sur la disparition du charme suranné du quartier St Germain Jean-Sol Partre, Bimone de Seauvoir, les garçons existentialistes essayant d'imiter, par leur impeccable façon de servir, les pages de l'Etre et le néant sur la mauvaise foi des garçons de café! Bon, mais tout cela ne suffit pas à remplir la caisse du gérant-propriétaire. Les emblèmes ne le nourrissent pas plus que le pittoresque n'avance nos affaires à nous. Parlons affaires justement, et suivons la piste d'une question toute simple: combien y a-t-il de sous dans la caisse? Or, la réponse n'est pas plus facile que pour trouver sur une carte la rue "Gaston Rebuffat". On répondra qu'il suffit de compter les cafés, les chocolats, les vermouths, les whiskys, les... Justement, nous voudrions comprendre ce que veut dire "compter" car enfin les listings ne ressemblent pas aux tasses de café. Quelque chose qui n'a ni l'odeur ni la consistance du petit noir, se transmute en or pur, le soir, sous les yeux attentifs de Mr Broussard le general manager (un peu surpris de nos questions indiscrètes!), qui pointe du doigt la succession des colonnes de chiffres, et qui désigne une somme, la dernière ligne en rouge, en bas à droite, ce que les Américains appellent la bottom line, la seule au chose au monde, disent-ils, qui les intéresse. Oui, l'index de Mr Broussard réfère à quelque chose, mais à quoi? et, surtout, par le truchement de quoi? Comme l'Ecole des mines, comme Paris la grande ville, le Café de Flore est tapissé d'instruments de comptage, d'appareils de mesure, de répartiteurs de tâches, oui d'inscriptions bordereaux et pancartes. Ce qui nous intéresse maintenant, c'est le petit saut que doit faire un café pour devenir un prix, saut de puce à la fois infime et infini. Comptons le nombre de transformations pour obtenir que le doigt du gérant désigne un chiffre qui réfère à quelque chose plutôt qu'à rien. Commençons par la commande. Non, il faut d'abord que le touriste trouve le Café de Flore; pour cela, nous venons de le voir, il faut des guides, des plans et le nom inscrit sur la toile de l'auvent. Ça y est, ils sont installés. Passons à la commande. Non, d'abord il convient de savoir quel garçon s'occupe de quelle table: on a besoin d'un planning et d'un organigramme, des numéros de table, des noms de code pour les garçons, un ordinateur, un dispatcheur. Passons à la commande. Attendez! Comment savoir quel serveur a reçu, puis livré, puis encaissé quelle commande? On risque de s'y perdre: il faut un stylet électronique qui permette de retrouver chaque ordre passé et reçu qui sera distribué à tel garçon plutôt qu'à tel autre. Enfin il faut placer, sur le bord de la soucoupe, un petit bout de papier blanc qui ne ressemble pas à un café, bien qu'il soit exactement la mesure de ce café et même la seule chose qui restera de ce breuvage tout à l'heure, au moment des comptes. C'est justement de l'accumulation de ces petits papiers blancs, déchirés par le garçon quand il a fait l'encaisse, que dépend le retour: la somme, la répartition des pourboires, le calcul de la TVA, le paiement des impôts, la commande, chaque semaine, des sacs de café (mélange savant préparé spécialement pour le Flore par la maison Vernhes). Pendant que Sartre écrit, sur la table, que "le garçon de café joue à être garçon de café" alors que "l'encrier est encrier, le verre est verre", le café, lui, s'est déjà "néantisé" plusieurs fois, cascadant de formes en formes jusqu'à devenir chiffre, éliminant peu à peu tout ce qui ne le concerne pas, jetant une à une ses "externalités" aux orties, dessinant par son foudroyant passage la forme pratique de l'économie du moins, dans sa version comptable. Avant que le philosophe ait pu noter dans son carnet tous les trésors de mauvaise foi déployés par le garçon ("comme s'il n'était pas de son libre choix de [se] lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit, quitte à [se] faire renvoyer" (p.96)!), la tasse de café s'est transmuée en bottom-line.
PLAN 14
Nous sommes tellement habitués à ces cascades de transformations que nous ne nous apercevons plus de la vitesse avec laquelle elles traversent nos existences, parcourant à toute allure l'abîme qui sépare l'être du néant et retour. Le confort de l'habitude nous fait croire à l'existence d'une information double-click. On ne s'aperçoit de leur étrange nature qu'à la condition de nous tourner vers des objets avec lesquels nous n'avons encore aucune familiarité: les laboratoires scientifiques ont cet avantage sur les cafés (fussent-il existentialistes) de déployer par le menu toute la succession des intermédiaires nécessaires à la production d'une trace. En science, on ne court jamais le danger de confondre la série des transformations pour de la simple information. Pour comprendre la figuration risquée du social, poussons donc la porte d'un laboratoire! Au département de biologie de l'Ecole de physique et chimie de la ville de Paris, dirigé par Jean Rossier, Etienne Audinat parvient à rendre visible l'activité d'un seul neurone de rat. "Qu'est-ce que je viens faire dans un livre sur Paris?", nous demande-t-il d'abord un peu étonné. Je n'ai qu'a désigner du doigt la couverture de Neuroscience sur la table de la salle commune, pour qu'il comprenne bien vite pourquoi nous venons lui prendre son temps et faire crépiter l'appareil photo d'Emilie afin de rendre visible l'activité qui lui permet de rendre visible son neurone. Sur la couverture deux images côte à côte: la première, une photographie en noir et blanc, la seconde, un dessin anatomique en couleur. Question: que voit-on? la première image ou la seconde? Ni l'une ni l'autre. N'est visible, intéressante, informative, innovante, bonne à penser, bonne à publier, que la correspondance entre les deux images. Mais se ressemblent-elles suffisamment pour qu'on puisse les superposer l'une sur l'autre, comme "rue de Vieuville" sur la plaque et "rue de Vieuville" sur le plan? Non, car elles ne se ressemblent pas du tout. Que voit-on par conséquent? L'invisible transformation de l'une dans l'autre. Il y a bien référence, mais il n'y a pas superposition; il y a bien imagerie, mais si l'on fait un arrêt sur image, ce qu'on voit ne réfère plus à rien. Le visible scientifique possède l'étrange particularité de reposer, lui aussi, sur une vive transformation d'images en images. La référence, au laboratoire, ne consiste pas à se jeter d'une image vers l'extérieur de l'image son référent, comme disent les linguistes, mais de glisser latéralement à l'intérieur d'un fin couloir de traces, de passer plus ou moins rapidement en maintenant certains éléments constants à travers la série des transformations. Ces éléments constants demeurent invisibles alors que seuls ils permettent de comprendre le sens de ce que l'on voit en passant d'une image à l'autre. La référence circule. "Si nous pouvions saisir par l'image ce mouvement si particulier", dis-je à Audinat, "nous pourrions faire comprendre comment tous les Paris se plient dans le grand Paris." "Bon," dit-il, "j'ai compris, venez! et voyez comment un neurone de rat devient visible au laboratoire; vous en ferez ce que vous voudrez." Ouvrons The Journal of Neurosciences à la page 3998 du tome 17, N°10. Si toutes les rues de Paris commencent dans un dossier Boulevard Morland, si toutes les commandes du Café de Flore finissent dans un listing de comptabilité, les neurones de rat de l'Ecole de physique et chimie finissent sous cette forme papier du moins les "bons" neurones, ceux qui ont été choisis pour leur qualité à travers les millions qu'il a fallu ignorer ou rejeter. Remarquons tout de suite à quel point s'étend la circulation que nous signalions plus haut, à propos de la seule couverture, dès que nous nous penchons sur un article savant. La petite photo du haut, à droite, présente un neurone, mais le caractère probant de cette trace vient de la conjonction de cette image avec son potentiel électrique en haut à gauche. La réputation de ce groupe de recherche vient même d'une conjonction plus rare encore: au milieu à droite un radiophotogrammexx porte la trace des molécules chimiques éjectées par ce neurone particulier lorsqu'on l'a stimulé électriquement au moyen d'une fine seringue. L'anatomie, le potentiel électrique, la biochimie moléculaire d'un seul neurone de rat encore vivant sous le microscope, voilà ce que l'on peut voir ici ce qu'on ne voit justement qu'à condition de lire la légende (en dessous) et le corps de l'article. Pour saisir le sens de cette page étalée devant nous, il faut imaginer le mouvement de la référence qui se faufile de la photographie au potentiel électrique, de là au chromatographexx, de là vers la table et le texte sans oublier les relecteurs scrupuleux qui ont accepté l'article pour publication et toute la séquence immensément longue des brouillons et corrections (sans omettre ce que je viens d'en dire qui mène le neurone d'un rat parisien jusque dans un livre sur Paris...). On peut allonger la circulation de la référence, mais pas en sortir brutalement. A la fin du siècle dernier, mon compatriote de Beaune, Etienne-Jules Marey, avait inventé ce qu'il appelait un "fusil photographique", ancètre lointain du petit Action tracker, appareil inventé pour la photographie de sport et qu'on peut acheter aujourd'hui pour trois sous. Marey ne voulait pas chasser la colombe, ni la fixer en plein vol: il souhaitait, par la superposition des phases sur une même plaque, repérer la suite des mouvements qui permettait à l'oiseau de voler. Les anatomistes n'avaient jamais pu disséquer que des oiseaux morts; les naturalistes observer le mouvement rapide sans pouvoir le saisir: Marey, lui, capture sur la plaque l'enchaînement naturel des mouvements sans toucher à une seule plume de l'animal. C'est un peu ce que nous avons fait en passant, par le montage, du Paris réel au Paris virtuel. Afin de donner un équivalent graphique de ce mouvement de sens, intéressons-nous à la succession des phases qui ont permis de recueillir la petite photographie, bien nette, en haut de la page 3896. Comment Audinat et son groupe voient-ils un neurone? Comment la référence s'y prend-elle pour voler? Ah! qu'il est agaçant de ne la saisir que figée sur la page! Comme on voudrait les voir à l'Ïuvre, ces chercheurs, en impressionnant sur la plaque d'un autre fusil photographique la rapide succession de leurs gestes. On simplifie toujours cette opération de référence: on voudrait qu'il y ait des mots et des choses; on demande ensuite comment un mot réfèrerait à une chose ce qui n'arrive jamais bien sûr. Au lieu de bondir au dessus de l'abîme par un salto mortale, déambulons lentement le long de toutes ces petits glissements dont l'accumulation seule finit par charger les mots de sens. Suivons le guide: le rat qui dort dans la cage; le rat décapité; le cerveau extrait; le microtome qui en scie finement les tranches; la fabrication, par étirement, d'une seringue à l'orifice suffisamment minuscule; l'encadrement de la préparation sous le microscope; la répétition de l'image sur l'écran du moniteur et, à partir de là c'est le plus beau, le plus émouvant aussi , le lent repérage d'un beau neurone à travers les couches indéfinies qui s'estompent; la progressive mise au point; la première seringue qu'il faut approcher pour recueillir le potentiel électrique du neurone (mais à cette échelle, c'est comme si plusieurs mètres les séparaient et quand la seringue est nette, le neurone ne l'est plus...); ça y est! l'oscilloscope découpe en tracés phosporescents l'activité électrique: "C'est un bon neurone", s'exclame Audinat; la deuxième seringue s'approche; nouvelle mise au point; d'un geste habile, on inverse la pression, et là sous nos yeux, le neurone actif, encore in vitro, dégorge ses neurotransmetteurs, que l'on recueille dans une pipette; un autre laboratoire, une autre discipline, la biologie moléculaire, pipettage et repipettage, les petits bassins tièdes des PCRs; les gels de l'électrophorèse; la chambre photographique. Des données? disons plutôt des "obtenues"; des data ? non des sublata.. L'activité du neurone ne ressemble pas plus à un neurone que le ticket ne ressemble au café, que la somme du soir ne ressemble aux additions. On tire de ce manque de ressemblance un doute mortel sur les signes, on en conclue que les mots sont arbitraires ou, même, qu'ils mentent. Evidemment, qu'ils mentent! bien sûr qu'ils sont absurdes à donner la nausée! on les a privés de toute la succession, de tout le feuilletage des intermédiaires, de tout ce découpage à la Zénon qui permet d'aller, sans jamais passer par la ressemblance, d'un visible à un autre visible. Ne demandez pas plus à Audinat de sortir de son laboratoire afin de "voir" les neurones, qu'au patron du Flore de lever la tête de ses comptes afin de "voir" combien il gagne. L'accès à la référence ne se fait jamais en sautant les étapes mais en suivant le feuilletage des transformations légères, sans en manquer une seul, sans sauter une seule marche. Rien dans l'information double-click ne permet de garder trace de ce feuilletage d'intermédiaires et pourtant, sans ce cheminement, on perd la trace du social puisque les mots ne réfèrent plus à rien et qu'ils n'ont plus de sens c'est-à-dire, plus de mouvement.
Figure quatre. Perdre et gagner, ou de l'influence de la mi-temps sur les chasses d'eau
PLAN 15
Celui qui désigne du doigt le neurone d'un rat touche une feuille de papier glacé, tête d'un réseau de substitutions multiples et hétérogènes. Il y a bien référence; ce qu'il dit est bien réel; la preuve de ce qu'il affirme, il l'a bien sous le bout des doigts, mais à condition qu'il ne quitte pas une seule seconde l'étroit conduit dans lequel cascadent les couches d'intermédiaires dont chacune diffère de la précédente et de la suivante par un minuscule abîme, par un hiatus. Après avoir suivi la circulation des traces, les alignements qui leur donnent de la pertinence, les transformations qui les chargent peu à peu en réalité, il nous faut maintenant comprendre un peu plus précisément la nature de ces hiatus dont les syncopes rythment la trépidation du social. Nous ne vivons pas dans des "sociétés de l'information" pour la raison excellente qu'il n'y a ni Société, ni information. Des transformations, oui; des associations, oui, mais des transferts de données sans transformation, jamais. Il n'est pas plus facile d'extraire une opinion tranchée de la foule des parisiens que d'isoler un seul des millions de milliards de neurones qui forment leur matière grise commune. Pour un institut de sondage, Paris entier est un cerveau aussi vaste que celui d'un rat. En franchissant la porte marquée "SOFRES", nous entrons dans un autre laboratoire. Ici, pas de guillotine, ni de microtome, ni de PCR, ni de microscope, mais une instrumentation lourde qui ne se compose pas d'une chaîne d'opérations moins longue: il y faut un questionnaire, un protocole, une préétude, des enquêteurs, des statistiques, des ordinateurs et, surtout, des parisiens volontaires qui se prêtent à une délicate opération: ils vont subir l'extraction d'une opinion. Dans ce bureau, l'enquêteur s'est isolé avec le sondé comme un confesseur dans son confessionnal. Sur la table, un questionnaire; en face, le sondé; partout, comme toujours, des dossiers et des écrans d'ordinateur. Pour simplifier la capture des opinions, la SOFRES a installé son antenne, directement sous le magazin Carrefourxx, à Créteil. Choisie pour son visage angélique, une jeune femme est chargée chaque jour d'aller recruter les volontaires pour les rabattre jusqu'à l'antenne, un peu comme on le faisait, avant les années-SIDA, pour les dons de sang. Ces volontaires, triés sur le parvis, doivent correspondre aux catégories statistiques prévues par le protocole: "Il nous faut maintenant quelques femmes de 55 ans qui ne soient pas retraitées, au revenu compris entre 100.000 et 200.000F". Les "bons" sondés ne se pèchent pas plus facilement dans la foule qui sort des caisses d'un supermarché que les "bons" neurones dans le fouillis des câbles sous le microscope. Heureusement il y a le badge "SOFRES" et l'adoration que les sondés portent aux sondages: "Ah, mademoiselle, enquêtez-moi, je vous en supplie!" Pas plus qu'Etienne Audinat ne souhaite garder le rat dans son entièreté, nos confesseurs ne tiennent à sonder les reins et les coeurs de leurs volontaires et encore moins les entendre parler des avanies de leur beau-fils, des dents de leur arrière-neveu, des Alzheimer qui viennent découper comme au scalpel les neurones de leur vieux père. Dans le petit box paysager, c'est in vitro que l'on perfuse le sondé. On ne veut retenir de lui que ses réactions réflexes au passage rapide des logos des différentes marques que, ce jour là, les biscuitiers ont chargé la SOFRES de différencier. Au bout de trois quarts d'heure, on priera gentiment le sondé de s'en aller. Au sortir de l'antenne, il pourra redevenir consommateur, usager des transports en commun, conducteur ou chauffard, mère ou marâtre, rien de tout cela ne concerne plus les enquêteurs qui entrent les données les obtenues dans l'ordinateur où un logiciel astucieux permet d'extraire, d'un simple double-click de souris, non pas des potentiels électriques, mais des marges d'erreur et de beaux camemberts. On a perdu le sondé: on a gagné la répartition des parts de marché par marque de biscuits. Ne nous précipitons pas pour dire que l'on a transformé en chiffre froid un consommateur chaud. On a perdu le consommateur, mais on a gagné un point de plus dans le nuage de chiffres qui permet de réduire la marge d'erreur de tous les calculs statistiques, lesquels, à leur tour, permettront aux industries agro-alimentaires de distinguer davantage leurs marques de biscuits. Ne nous fions pas à la froide indifférence de l'enquêteur qui rentre ces données: deux mois, six mois plus tard, devant les nouveaux emballages qui pendront des gondoles, le consommateur s'y retrouvera au centuple. Au centuple? Mais oui.
PLAN 16
Dans l'ancienne Grande galerie du Muséum d'histoire naturelle, il semble que les oiseaux empaillés, eux aussi, aient perdu beaucoup de leur chaleur: ils ne chantent plus dans les bois profonds; ne picorent plus dans les marais humides; ne nichent plus dans les poutres vermoulues. Les centaines de navigateurs, explorateurs, missionnaires, qui les ont expédiés empaillés au cours des ans, par caisses entières, ont perdu en route, c'est certain, beaucoup d'information. Mais si nous parlons de perte, considérons le gain: les bêtes à plume sont toutes là en même temps, visibles d'un seul coup d'oeil, leur étiquette clouée sur le trépied. Aux Célèbes, l'explorateur n'avait senti qu'un frôlement dans le crépuscule; celui des Isles Salomon, cent ans auparavant, à plus de quatre mille kilomètres de là, n'avait entendu qu'un froufroutement d'ailes; jamais cet autre capitaine n'avait compris d'où pouvait bien tomber ce faisan doré, d'une espèce inconnue, qu'il avait retiré avec peine du menu préparé par le cuisinier de bord. Le naturaliste du Muséum n'a plus ces difficultés ni ces scrupules: il compare tout à loisir la presque totalité des oiseaux du monde. Disons plutôt que les oiseaux deviennent comparables parce que toutes leurs attaches géographiques et temporelles se sont trouvées rompues en dehors des quelques renseignements qui figurent sur l'étiquette. Les oiseaux ont perdu une famille; ils en ont gagné une autre: l'immense généalogie du vivant engendré par les collections du Muséum. Comment parler de sous-espèce, d'espèce, de genre en dehors de cette galerie, de ces collections, de ces tiroirs? Pas plus que Mme Baysal, Mme Le Cam, Mr Audinat, l'ornithologue ne saurait tourner les yeux vers le Jardin des plantes afin de voir "en vrai", "en chair et en os" les oiseaux épars à travers le monde. C'est quand il les tourne vers l'intérieur de la nouvelle Galerie qu'il peut vraiment voir enfin l'Evolution, cette grande nappe, cette vague de fond, dont les transformations cesseraient aussitôt de sauter aux yeux si l'on ne pouvait comparer bec à bec, ongle à ongle, plume à plume, tous ces spécimens empaillés de concert. Sous ce rapport, le Muséum est aux oiseaux ce que le Service technique de la documentation foncière est aux rues de Paris. "Bien sûr, dira-t-on, ce n'est pas bien compliqué: on a simplement abstrait les oiseaux comme les consommateurs; on les a décontextualisés, formalisés, formolisés, en les arrachant aux contextes vécus, vibrants, dans lesquels ils menaient jusque là une existence libre et charnelle". Pas du tout. On a fait glisser les rats, les sondés, les oiseaux, par transformation progressive, d'un contexte dans un autre contexte, d'une vie dans une autre vie, d'une vibration dans une autre vibration. En pratique, jamais on n'observe le passage du concret à l'abstrait, mais toujours d'un concret à un autre concret; jamais on ne sort du réel pour aller vers le formel, mais toujours on glisse d'un réel à un autre réel; jamais on ne saute du contextualisé au décontextualisé, mais toujours on déambule d'une institution vers une autre institution. La SOFRES n'est-elle pas un lieu elle-aussi? Etroits bureaux paysagers, pas plus grand que l'appartement du sondé où les enquêteurs mènent, après le travail, autour d'une bière, une existence aussi conviviale qu'ailleurs. Le Muséum n'est-il pas un lieu, lui aussi? Ile Merveilleuse, plus précieuse par la sédimentation multiséculaire de ses tiroirs, armoires, couloirs, herbiers, dossiers, que beaucoup d'îles tropicales avec leurs cocotiers de pacotille...
PLAN 17
Pour mesurer le hiatus qui explique les transformations de l'information, nous devons éviter deux erreurs symétriques: la première serait d'oublier le gain et ne défalquer que la perte; la seconde, que nous allons maintenant suivre, serait d'oublier la perte. "La carte n'est pas le territoire": petit proverbe dont il faut se souvenir pour éviter à la fois la mégalomanie de ceux qui dominent les rassemblements de traces et la paranoïa de ceux qui se croient dominés par elles. Malheureusement, le service de Mr Nguyen n'a pas gardé les anciens servo-commandes qui lui permettaient de faire "parler" les vannes alimentant Paris en eau. J'aurais voulu entendre la voix mécanique des "vannes parlantes", enregistrée sur bande magnétique, résonnant dans le silence de la Salle de contrôle de la SAGEP: "Vanne E.T, vanne E.T., 75 degrés, 80 degrés, 85 degrés, vanne ouverte, vanne ouverte!". Ce choeur de voix non-humaines voyageant des pompes jusqu'à l'oreille d'un chef d'orchestre humain, m'aurait ravi. Aujourd'hui, dans ce lieu que le plan Vigipirate nous oblige à tenir secret, tout est informatisé, comme on dit. Pas une goutte d'eau de robinet (potable et non-potable) n'entre dans Paris sans passer par ce tableau de commande l'eau de pluie, quant à elle, tombe sur un autre service: le SIAP, à Clichy. Depuis la sortie de chaque station d'épuration jusqu'à la remise des eaux aux deux puissances la Générale et la Lyonnaise qui se partagent la distribution, aux 98.000 branchements d'usagers, des capteurs prélèvent à la fois les débits, la pression et la qualité chimique de l'eau. Est-ce l'eau qui parvient à cet immense tableau lumineux dont les différentes couleurs signalent les altitudes? Non bien sûr, mais des signaux envoyés par les capteurs branchés sur les vannes d'autres bordereaux, assemblés par des ordinateurs décentralisés qui absorbent, en fonction de leur programme d'action, la plupart des régulations locales. Au parcours de l'eau dans les tuyaux, s'ajoute le parcours des signes dans les réseaux de fil à fils. Il faut éviter les fuites d'eau; éponger les fuites d'information. On peut inonder un quartier de Paris; se noyer dans les données. On cherche à éviter les coups de bélier qui briseraient les canalisations; on veut éviter les coups de feu qui déborderaient les opérateurs, veillant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la main sur les manettes. Ce grand tableau synoptique, les opérateurs prétendent qu'il aide à la conduite de l'eau dans Paris comme le tableau de bord permet de piloter une Formule 1. En effet, il ne s'agit pas seulement d'informations qui remontent, mais aussi d'injonctions qui redescendent, allant actionner les vannes elles-mêmes qui règulent en permanence le réseau dense de plus de 1800 km de canalisations. Bien que chaque goutte d'eau réside en moyenne six heures dans leur système avant d'être consommée, le fluide, aux yeux des opérateurs (ou, plutôt, au bout de leur manettes) se comporte comme un solide: il réagit donc immédiatement, les obligeant à sentir physiquement vibrer sous leur corps la multitude des flux pour anticiper, au quart de tour, les ordres qu'il faut donner, l'Ïil rivé sur le retour des châteaux d'eau, des retenues, des échangeurs. Oui, ils pilotent le réseau: "Ouvre les Lilas! Ferme St Cloud! Boucle Austerlitz! Attention à Montmartre!". Si les quatre millions de consommateurs prenaient leur douche au même moment, la pression disparaîtrait d'un coup. Seule la dispersion statistique des habitudes de vie selon les quartiers, les horaires, les équipements, les usines, permet d'éviter les à coups. Nos opérateurs sont de bons sociologues, captant des nuages statistiques beaucoup plus précis que ceux de la SOFRES, heure par heure, quartier par quartier. Il est vrai que la multiplication des chaînes de télévision a quelque peu noyé le pic qui signalait sur leurs écrans la coupure publicitaire du film de TF1. Pas d'hésitation, en revanche, sur les deux pics qui signalent, à la seconde près, la mi-temps et la fin du match de Coupe d'Europe: toutes les toilettes de Paris, brusquement relâchées, chasse l'eau des vessies de tous les supporters brusquement déscotchés de leur sofa... Tout Paris en couleur à l'écran et les habitudes les plus intimes des parisiens? Non, rien de Paris ne passe sur l'écran, sinon la destinée globale des un million-cent-cinquante-mille mètres cube d'eau qui glissent sous nos pieds sans que nous apercevions jamais ni les piézomètres, ni les débimètres, ni les facturations, ni les servo-commandes, ni les contrôleurs, ni les opérateurs. Comme l'indique leur nom, les "pan-optiques" permettent de tout voir, à condition qu'on les prenne aussi pour des "olig-optiques", du grec oligo qui veut dire peu et que l'on retrouve par exemple dans le mot d'oligoéléments. Dans les oligopt iques on ne voit goutte. Si les opérateurs de la SAGEP conduisent avec autant de doigté un réseau aussi complexe, c'est à cause de la parcimonie avec laquelles ils accueillent sur leur écran les données les prélevées. Leur sagesse est proportionnelle à leur aveuglement volontaire. Ils ne gagnent en capacité de coordination que parce qu'ils ont accepté de perdre l'eau d'abord, la plus grande partie de l'information ensuite. Les mégalomaniaques confondent la carte et le territoire et croient pouvoir dominer tout Paris sous prétexte qu'ils ont sous les yeux, en effet, tout Paris; les paranoïaques confondent, quant à eux, le territoire et la carte et se croient dominés, observés, surveillés, sous prétexte qu'un aveugle regarde distraitement quelques marques obscures à l'intérieur d'une pièce de huit mètres sur quatre dans un lieu tenu secret. Les uns et les autres prennent pour de l'information la cascade des transformations, et ratent deux fois les premiers à la descente, les seconds à la montée ce qui se gagne et ce qui se perd lorsqu'on bondit de trace en trace. Imaginons plutôt deux triangles emboîtés l'un dans l'autre: la base du premier, très large, s'amenuise à mesure que l'on va vers la pointe aigüe: voilà pour la perte; le second, tête bêche au premier, s'agrandit progressivement de la pointe fine vers la base large: voilà pour le gain. Si nous voulons figurer le social, il faut nous accoutumer à remplacer tous les transferts d'information double-click par ces cascades de transformations. Certes, nous y perdrons la jouissance perverse des mégalos et des paranos, mais le gain vaudra la perte.
Fin de la séquence première: Voir circuler
PLAN 18
A première vue, la chose paraissait pourtant simple: pour embrasser tout Paris du regard, il suffisait de prendre de la hauteur, du recul. Mais où placer l'objectif de l'appareil? Du haut de la tour Montparnasse? Non, la vue y serait trop écrasée. Du haut de Montmartre, ce qui aurait l'avantage de ne pas voir le Sacré-Coeur? Oui, mais la vue partielle y serait trop oblique. Au fond des catacombes? On ne verrait qu'un étroit couloir, faiblement éclairé. De l'oeil aveugle d'une caméra satellite? On n'obtiendrait qu'un plan. De la fenêtre du Premier ministre, à Matignon? Par l'embrasure des croisées, on ne verrait qu'un jardin bien tenu et pas la France, qu'il dirige pourtant. Du balcon du bureau du Maire de Paris, à l'Hôtel de Ville? Une place vide et froide, encombrée de hideuses fontaines: on ne verrait rien de ce qui fait vibrer la métropole. Paris serait-elle donc invisible? "Circulez, il n'y a rien à voir". Eh bien, circulons justement, et alors, tout à coup, Paris devient progressivement visible. Le point de vue de départ ne compte pas; seul importe le mouvement des images. Toutes les images sont partielles, bien sûr; toutes les perspectives égales: celle du bébé dans sa poussette vaut bien celle du Maire de Paris, de Mme. Baysal, de l'employé chargé d'inspecter ce qu'il appelle des "regards" ("ouverture destinée", dit le Petit Robert, "à faciliter les visites et les réparations dans une canalisation, un égout, une machine à vapeur, un four, une cave"). Est-ce à dire qu'il faut se défier des images, toujours trop faibles, et sauter par la pensée vers ce qui jamais ne se donne aux sens, remonter, par un mouvement héroïque, vers une Société absente dans laquelle viendrait se loger toutes ces perspectives trop partielles, vers un point de vue divin qui ne serait la perspective de personne en particulier? Non, les photographies recueillies pour ce volume nous empêchent justement ce saut diabolique. Disons plutôt que le visible ne réside jamais ni dans une image isolée, ni dans quelque chose d'extérieur aux images, mais dans un montage d'images, une transformée d'images, un cheminement à travers des vues différentes, un parcours, une mise en forme, une mise en relation. Certes, le phénomène n'apparait jamais sur l'image, mais il devient pourtant visible dans ce qui se transforme, se transporte, se déforme d'une image à l'autre, d'un point de vue, d'une perspective à l'autre. Il faut qu'une trace les relie, permette d'aller et de venir, de circuler le long de cette voie-là, de cette échelle de Jacob-là, transversale, latérale. Pas facile de voir un phénomène, de le faire apparaître. Il faut un respect infini pour l'image, une iconophilie, et en même temps il ne faut pas s'arrêter sur l'image, y rester fasciné, puisqu'elle indique autre chose, qui est le mouvement de sa transformation: l'image qui la suit dans la cascade et celle qui la précède. L'iconoclasme serait de mépriser les images sous prétexte qu'elles ne sont pas la chose même, de vouloir accéder d'un seul coup d'un seul au Paris réel, directement saisi. L'idolâtrie, l'iconolâtrie, serait de faire un arrêt sur image en croyant qu'elle a par elle-même un sens, alors qu'elle ne fait que passer, que désigner celle qui la précède et celle qui la suit. Difficile d'accommoder le regard sur les traces, sans obtenir aussitôt soit le flou du fétichisme soit celui de l'iconoclasme. Pour que l'image soit nette, sans supplément ni résidu, il faut qu'elle ne représente qu'elle-même sans renvoyer à aucun prototype, et que, en même temps, elle consente à ne pas accrocher le regard sinon pour lui donner l'occasion de saisir le mouvement qui va porter d'une image vers la suivante. Oui, on touche, on réfère, on voit, mais à condition de désigner du regard, du doigt, le cheminement d'une trace à l'autre à travers les abîmes successifs de la transformation. Si l'on a cette vertu, alors oui, on voit, on peut figurer le social, le monde qui nous entoure. Un lecteur charitable admettra peut-être que nous avons évité les deux perversions de l'idolâtrie et de l'iconoclasme, mais pour tomber dans une maladie mentale beaucoup plus grave: l'obsession quasi-maniaque pour les bordereaux... Il y a de la bizarrerie, nous le reconnaissons volontiers, dans cette attention exclusive pour le passage des inscriptions. Oui nous avons la folie des traces. Ou plutôt, nous profitons seulement de la matière informatique pour comprendre à quel point nous vivons dans des sociétés moins complexes que par le passé. Nous glissons progressivement de relations complexes à des relations simplement compliquées. La différence entre les deux repose justement sur l'absence ou la présence des bordereaux au sens très large que nous avons donné à ce mot. Les relations complexes nous obligent à prendre en compte simultanément un grand nombre de variables sans qu'on puisse calculer précisément ce nombre, ni inscrire ce compte, ni, a fortiori, définir les variables. Complexe est la conversation vive et animée que nous menons, le coude appuyé sur le zinc d'un bar; complexe également le parcours d'une balle et le jeu des équipiers dans une partie de football; complexe encore la coordination fine par laquelle un orchestre écoute et n'écoute pas ce que produit chaque instrument, chaque voix. On appellera "compliquées" toutes ces relations qui ne considèrent, à un moment donné, qu'un très petit nombre de variables dont on peut d'ailleurs dresser la liste et calculer le compte. Mme Baysal, comme tout un chacun, mène une vie riche et complexe: la gestion des emplois du temps de l'Ecole des mines n'est que compliquée, c'est à dire qu'elle n'implique, à chaque instant, que le pli d'une feuille de papier, d'un listing, d'une tâche, avant de passer à la suivante, elle-même simplifiée. Les relations complexes accumulent une multitude de relations également complexes; les relations compliquées enchaînent des successions de liens simples. L'art de la conversation nous donnerait un extrème; l'extrème opposé nous serait donné par l'ordinateur, pliage compliqué de liens que la redondance indéfini de la machine permet de traiter comme des suites de zéros et de uns. Pour notre part, nous ne préférons pas les relations compliquées aux complexes: les premières ont simplement l'avantage de se rendre plus facilement visibles puisque chaque étape, chaque chaînon, chaque saut, se trouve l'objet d'une inscription que l'on peut décrire et même photographier. L'industrie appelle "traçabilité" la capacité de suivre une pièce depuis sa conception jusqu'à sa vente, à travers toutes les étapes de sa production. La "procédure qualité", maintenant répandue, a justement pour effet d'augmenter cette traçabilité, en multipliant les inscriptions, étiquettes, descriptions diverses, bref ces fameux bordereaux que nous pistons comme un chien le ferait d'un lièvre. En devenant plus compliquées, les organisations qui produisent Paris se simplifient d'autant d'où la prolifération des écrans d'ordinateurs visibles sur presque toutes nos photos, qu'il s'agisse du temps, de l'eau, des nerfs, des salles, des rues ou des espèces vivantes. L'expression de sociétés de l'information n'a pas grand sens si l'on entend par ce mot la généralisation des transferts d'information double-click. Elle reste pertinente si l'on désigne à travers elle la matérialisation toujours plus poussée, en bauds et en bits, de ce qui jusqu'ici passait pour l'insaisissable esprit de la vie sociale. Plus l'informatisation se répand, plus nous pouvons pister ce qui nous attache les uns aux autres, puisque partout les câblages, formulaires, prises, capteurs, échangeurs, traducteurs, passerelles, bouquets, modems, plate-formes, compilateurs deviennent visibles et coûteux le prix encore sur l'étiquette. Dans ce petit livre, nous ne faisons que tirer partie de l'épaississement des relations, de ce soulignement continu par lequel les connections les plus infimes semblent passées au Stabilo. Grâce aux dossiers et aux listings, chaque relation, jusque là microscopique, devient la drosophile des sciences sociales, exprimant en énorme ce qui demeurait, jusqu'ici, trop complexe. A cause de ce petit glissement vers le compliqué, le lecteur nous pardonnera peut-être un peu de notre obsession maladive pour le parcours des traces.
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