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Guerre et paix des microbes
Suivi de Irréductions
Bruno Latour
Préface de l'édition de poche
Ce n'est pas sans hésitation que je republie, seize ans après, ce livre d'histoire et de philosophie des sciences. Nous étions alors en pleine crise des missiles et la guerre froide battait son plein. Quant à l'anthropologie des sciences, elle ne faisait encore que balbutier, apprenant tout juste à se défaire de la notion de " société " pour se tourner à nouveau vers les objets qui ne ressemblaient pourtant guère aux figures traditionnelles de l'objectivité. D'où le titre, " Les microbes guerre et paix ", qui met à l'honneur les nouveaux agents plutôt que le nom de Louis Pasteur qui les a découverts. Un simple détail fera mieux saisir le passage du temps : les ordinateurs personnels commençant tout juste à envahir la vie universitaire, ce livre fut l'un des premiers en France à passer directement par modem de l'Olivetti ET 351 à l'imprimeur (ce qui explique les nombreux défauts de l'édition originale).
Une chose pourtant n'a pas changé : l'expression " guerre des sciences ". Je l'employais alors sur le modèle des " guerres de religion " pour désigner la transformation rapide d'une source de paix en une occasion de scandale dont la guerre atomique, toujours menaçante, offrait à l'époque le plus terrifiant exemple. Le mot s'est aujourd'hui banalisé au point de désigner toutes les incertitudes concernant le rôle et la place des sciences dans la culture et dans la démocratie. Le moins qu'on puisse dire est que l'on ne s'est pas éloigné, en quelque vingt ans, des imbroglios de sciences et de politiques, mais que l'histoire les a, au contraire, multipliés à foison. On peut même affirmer que la fin du modernisme n'a fait qu'aviver l'importance de toutes les questions abordées dans ce livre qui paraissaient à l'époque si incongrues. Nous étions encore un peu modernes. Nous ne le sommes décidément plus du tout.
Pour avancer dans ces questions délicates, il convenait d'abord de se priver d'une ressource qui paraissait pourtant de bon sens : l'opposition entre les rapports de force et les rapports de raison. Au lieu d'être la source de tout salut, comme le pensent les politiques aussi bien que les moralistes, cette distinction rend impraticable toute recherche de paix en matière de science. C'est à suspendre cette distinction que je m'efforçais dans cet ouvrage, avec une certaine impatience juvénile, sous la forme d'un réexamen de l'histoire de Pasteur puis, dans sa seconde partie, sous les espèces d'un traité de philosophie. La solution n'apparaît illégitime, et même dangereuse, que si l'on persiste à prendre la notion de " force " comme l'antagoniste de la " raison ". Or, c'est à une autre opposition que je m'attache ici : celle entre la force -qui suppose une composition progressive des ressources- et la puissance qui dissimule entièrement les multitudes qui la rendent effective. Il s'agit donc de passer des vertiges de la puissance à la simple et banale positivité des forces. Si l'expression de " rapport de force " paraît encore trop proche de son héritage nietzschéen, on peut la remplacer partout et sans changement par l'expression de " rapports de faiblesse ".
A cause de l'exigence de symétrie et de son abandon de la distinction rassurante entre la force et la raison, cette sociologie de la traduction (ou " théorie de l'acteur-réseau " comme on l'appelle à l'étranger) a suscité de vives critiques. On a dit qu'elle décrivait mal le monde social. Telle est l'autre raison pour republier ce travail car les critiques n'ont pas vu, à mon avis, qu'il s'agissait d'une forme de métaphysique qui n'acceptait justement pas la distinction entre la nature et la société. Il s'agissait moins de faire une sociologie du social que de se donner une métaphysique assez libre d'allure pour encaisser la variabilité stupéfiante des mondes dans lesquels les acteurs eux mêmes, et pas simplement les scientifiques et les ingénieurs, engageaient l'anthropologue. Comme je ne connaissais pas à l'époque les travaux de Gabriel Tarde, republiés depuis chez le même éditeur, il m'a fallu rétablir moi-même, et avec beaucoup de maladresses, une continuité perdue entre philosophie et sociologie, contre la tradition dominante en sciences sociales obnubilée par le danger de toutes les formes de naturalisme. D'où l'idée de cette sorte de " bombe binaire " qui devait permettre de déployer les principes d'une philosophie commune des sciences et des sociétés, à la fois par la présentation d'une méthode et par une application empirique de celle-ci.
C'est cette dernière qui m'a fait le plus hésiter. Les lacunes de mon enquête socio-sémiotique sur le pastorisme sont si nombreuses qu'il fallait soit tout reprendre, soit tout laisser en état. Je me suis résigné à la seconde solution, me contentant seulement de mettre cette nouvelle édition française en accord avec la version anglaise publiée quatre années plus tard, et en rajeunissant la bibliographie pour tenir compte des nouvelles éditions rendues disponibles au moment des célébrations du centenaire de la mort de Louis Pasteur. Si je n'ai pas tout réécrit c'est qu'il ne s'agissait pas d'un véritable travail d'historien, mais plutôt d'un exercice de méthode en sociologie des sciences pour tester les diverses façons dont on peut renouveler la notion de contexte social. Toutefois, comme je n'ai jamais cessé de travailler sur Pasteur, en particulier sur sa dispute avec Félix-Archimède Pouchet concernant la génération spontanée, je compte bien revenir plus tard avec un livre qui sera, je l'espère, plus digne des historiens des sciences et qui traitera de la délicate question de l'historicité des objets savants.
Si, tout compte fait, j'ai décidé de courir le risque de ce passage en poche, c'est parce que l'histoire des renouvellements de la raison court à la fois aussi vite que le lièvre et se traîne aussi lentement que la tortue. En l'espace d'une génération, tout a changé dans les rapports que les scientifiques entretiennent avec le reste de la culture, alors que, d'un autre côté, on a trop souvent l'impression que les figures du savant sont restées celle qui avaient cours au temps de Monod, de Joliot, de Pasteur, de Carnot, voire de Voltaire. Le rationalisme, s'il veut rattraper son temps, doit travailler dur et vite. C'est à quoi l'anthropologie des sciences s'efforce de l'aider, même si cet appui peut souvent l'horrifier. Mais, assez d'états d'âme. N'est-ce pas le grand avantage du marché de l'édition que de pouvoir se décharger sur les lecteurs du soin de juger mes choix ?
B.L.
A qui franchit le Passage du Nord-Ouest
MATERIEL ET METHODES
1. Comment discuter d'indiscutables sciences ?
Nous aimerions échapper à la politique. Nous aimerions décider autrement que par compromis et bricolage. Nous aimerions qu'il y ait quelque part, en plus des rapports de forces, des rapports de raison. C'est encore dans l'efficacité technique et dans l'exactitude scientifique que nous trouvons aujourd'hui, après l'avoir trouvée chez les dieux, l'échappée dont nous avons besoin. Au-delà des bavardages, des ratiocinations, des combines et des salamalecs, il y aurait des preuves irréfutables. C'est notre seule transcendance. Celle-ci rend le monde où nous vivons bien curieux : un peu partout, de la violence et des disputes, et puis, par miracle, des poches, parfois éparses, parfois rassemblées, d'où nous parvient l'indiscutable efficacité. C'est ainsi que nous avons créé, par le même mouvement, d'un côté la politique et de l'autre la science ou la technique. L'Age des Lumières consistait à multiplier ces poches jusqu'à ce qu'elles recouvrent presque tout le monde d'ici-bas.
Peu de gens croient encore à ces Lumières. Pour au moins une raison. On a vu sortir de ces enceintes bien éclairées tout l'arsenal de la discussion, de la violence et de la politique. Au miracle de leur production s'est ajouté celui de leur danger. Peu de gens croient donc encore à la venue de l'Age des Lumières. Mais personne ne s'est encore remis de cette déception. Ne pas y croire, c'est se sentir rejeté dans les âges obscurs. Nous sommes comme des croyants devenus sceptiques. C'est très inconfortable.
Afin de penser autrement il existe une solution simple. Nous avons dû faire une erreur quelque part lorsque nous avons distingué la politique et la science.
On a souvent essayé de revenir sur cette distinction. On a cherché à montrer l'" influence " que la société, les cultures, les passions politiques pouvaient exercer sur l'évolution des théories scientifiques ou des progrès techniques. Malgré leurs qualités, toutes ces recherches ont encore la forme d'un tableau à double entrée : à droite une discipline, à gauche une société. On y ajoute des flèches horizontales ou quelques boucles de rétroactions mais il y a toujours deux colonnes. Qu'on ait le cÏur à gauche ou le cÏur à droite, les " explications " en terme de société paraissent tellement faibles pour expliquer les faits scientifiques ou les machines, qu'on n'a jamais tiré qu'une conclusion de toutes ces recherches : il faut bien séparer " les sciences " et " les politiques " .
Nous avions fait fausse route. Il fallait remonter plus loin. Non pas en histoire, ou en économie, ou en sociologie, mais en philosophie. C'était au moment initial, lors de la séparation des rapports de forces et des rapports de raison que nous nous étions trompés. Que se passe-t-il donc si nous nions cette différence et nous mettons à suivre les seuls rapports de forces ? Est-ce le chaos ? Est-ce l'invasion des barbares ? Est-ce la fin du monde ? Sans la croyance dans des sciences bien séparées de la politique, nous avons toujours l'impression qu'il nous manque quelque chose et que le ciel va nous tomber sur la tête. Pour montrer qu'il tient fort bien tout seul, il faudrait pouvoir prouver dans le détail d'une discipline scientifique particulière, que la croyance dans les sciences est, comme jadis celle en Dieu, une " hypothèse superflue". Il faudrait pouvoir montrer sur pièces que " la science " et " la société " sont toutes deux mieux expliquées par une analyse qui ne suivrait que des rapports de forces, et qu'elles se rendent mutuellement inexplicables et opaques lorsqu'on s'efforce de les séparer. Pour parler en termes désuets, il faudrait montrer empiriquement ce que je montre théoriquement dans la seconde partie.
Le seul moyen de mettre en scène une preuve qui entraînerait l'assentiment du lecteur serait de prendre un exemple aussi éloigné que possible de la thèse que je cherche à prouver. Il faudrait traiter une révolution scientifique radicale et incontestable qui aurait transformé profondément la société et qui lui devrait peu de choses. Il est difficile de rêver meilleur exemple que celui de " la révolution introduite en médecine, en biologie et en hygiène par les travaux de Louis Pasteur ".
Tout d'abord, cette révolution a lieu au grand moment de la religion scientifique. Pendant quelques décennies, entre deux guerres, il a paru en effet raisonnable d'attendre des sciences l'élimination de la noise politique. Deuxièmement, personne ne peut mettre en doute l'utilité des nouveautés introduites par M. Pasteur en médecine -si ce n'est par une affectation trop cynique pour être naturelle. Toutes les autres conquêtes techniques ont leurs aigris et leurs mécontents -leurs irradiés aussi-, mais empêcher de mourir des enfants dans d'effroyables maladies n'a jamais été vu que comme un avantage -sauf bien sûr par les microbes des dites maladies. Jusqu'à nos jours, c'est de cette influence sur la Santé que la biologie tire son prestige et de la Sécurité Sociale qu'elle tire le plus clair de ses revenus. Troisièmement, jamais dans aucune innovation scientifique ou technique, il n'y eut pareil raccourci entre la recherche la plus fondamentale et des applications si rapides et si lointaines. Au point qu'on peut, à bon droit, se demander si ce n'est pas le seul exemple, dont on aurait fait, par exagération, une loi générale. Toutes les autres sciences n'influencent que des portions de la société, ou demandent une si longue médiation que l'industriel ou le militaire finissent toujours par s'y pointer. Enfin, quatrièmement, il semble impossible de nier que les succès si rapides de Pasteur ne soient dus à l'application de méthodes enfin scientifiques dans un domaine laissé trop longtemps à des gens tâtonnants. L'art médical devient avec lui une science, dit-on volontiers. Le contraste est si vif entre médecins et chirurgiens se battant à l'aveuglette contre un ennemi invisible, et le Blitzkrieg de Pasteur, qu'on peut y voir là en effet le plus bel exemple d'une manière scientifique de convaincre, qui échapperait aux compromis, au bricolage et à la dispute. C'est un exemple décidément indiscutable. Il sied donc parfaitement à mon propos.
Mais que veut dire " expliquer " cet exemple. On l'aura compris, expliquer ne peut pas signifier qu'on limitera l'analyse aux " influences " exercées " sur " Pasteur, ou aux " conditions sociales " qui ont " accéléré " ou " ralenti " ses succès. Ce serait, là encore, filtrer le contenu d'une science en ne gardant dans le filtre que son " environnement " social. De même qu'on n'a pas expliqué un mythe, un rite ou une pratique de chasse tant qu'on les a seulement recopiés ou répétés, de même on n'a pas expliqué une science tant qu'on insère ses résultats en les paraphrasant. Autrement dit, expliquer la science des pastoriens, c'est n'utiliser pour en rendre compte aucun des termes de la tribu.
Mais où vais-je trouver les concepts, les mots, les outils qui permettraient à l'explication d'être indépendante de la science à étudier ? Je suis obligé de l'avouer, il n'y a nulle part une réserve établie de tels concepts; surtout pas dans les sciences dites humaines ; surtout pas en sociologie. Inventée à la même époque que le scientisme et par les mêmes gens, la sociologie est impuissante à comprendre les savoir-faire dont on l'a si longtemps séparée (4.6.2). De la sociologie des sciences je dirais donc : " Gardez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis " car si nous nous mettons à expliquer les sciences, ce sont d'abord les sciences sociales qui risquent de trinquer. Il ne s'agit pas d'expliquer en termes sociologiques la bactériologie, mais de rendre ces deux logies méconnaissables.
Pour mettre ma preuve en scène, je me place dans une situation indéfendable. Il s'agit d'expliquer l'épisode le moins discutable de l'histoire des sciences, sans mettre de côté son contenu technique, et en refusant l'aide que voudraient offrir les sciences de la société.
Du moins les conditions de l'échec sont-elles claires. J'échouerai : a) si l'on voit dans cette analyse une réduction sociologisante d'une science à ses " conditions sociales "; b) si l'on trouve ici une analyse satisfaisante des applications du pastorisme mais pas de son contenu technique; c) si je recours dans mes explications à des notions et des termes appartenant au folklore des gens à étudier (comme les termes de preuve, de vérité, d'efficacité, de démonstration, de réalité, de révolution, etc.).
2. Une méthode pour composer notre monde.
Nous n'avons pas à savoir d'avance par où commencer. Nous ne savons pas ce qui compose notre monde, quels sont les acteurs qui y agissent ni les épreuves qu'ils se font subir les uns aux autres. Nous ne savons pas non plus ce qui est important et négligeable, et ce qui cause les déplacements que nous observons autour de nous (1.2.10). Nous savons encore moins ce qui a eu lieu et ce qui va avoir lieu, ou encore l'ordre de préséance des acteurs et de leurs épreuves (1.2.2.). De quoi parlerons-nous ? Par quels acteurs commencerons-nous ? De quelles volontés et de quels intérêts les doterons-nous ?
" Considérez, écrit Tyndall, tous les maux que ces particules flottantes ont infligé à l'humanité, dans les temps historiques et préhistoriques (...). Cette action destructrice se poursuit aujourd'hui, et s'est poursuivie pendant des siècles, sans que le moindre soupçon sur ses causes fut permis au monde souffrant. Nous avons été frappés par des fléaux invisibles, nous sommes tombés dans des embuscades, et c'est seulement aujourd'hui que les lumières de la science pénètrent jusqu'à ces oppresseurs terribles, (1877, 17.2., p.800°°.)" .
Nous n'aurons pas besoin, pour commencer, d'autres présupposés. Voilà des acteurs. Sont-ils humains ou inhumains ? Non-humains. Que veulent-ils ? Le mal. Que font-ils ? Des embuscades. Depuis quand ? Depuis toujours. Que vient-il de se passer ? Un événement, ils deviennent visibles. Qui les rend tels ? La science, un autre acteur qu'il faut à son tour enregistrer et définir dans les mêmes termes.
Nous ne savons pas de quoi se compose le monde. Ce n'est pas une raison pour ne pas commencer. Car d'autres semblent le savoir et définissent constamment qui sont les acteurs qui les entourent, ce qu'ils veulent, ce qui les cause, ainsi que les moyens de les affaiblir ou de les associer. Les auteurs que nous allons étudier attribuent des causes, datent des événements, dotent leurs entités de qualités, classent les acteurs. L'analyste n'a pas à en savoir plus qu'eux, il n'a qu'à commencer, en un point quelconque, par enregistrer sans chercher à être raisonnable ce que chaque acteur dit des autres :
" C'est la science et l'esprit scientifique qui nous ont vaincus, dit un éditorialiste au lendemain de la guerre. Sans une résurrection complète de la grande science française d'autrefois, il n'y a pas de salut possible. " (1872, 3.2., p102)
Est-ce de " l'idéologie ", comme on disait naguère ? Est-ce une " fausse " représentation ? Est-ce du scientisme ? L'analyste n'a pas à le savoir. Cet auteur, en 1872, attribue la défaite au manque de science. Cette attribution suffit pour nous permettre de suivre le déplacement de l'éditorial.
Vous voulez la Revanche, demande-t-il ? Pour cela il vous faut des soldats. Mais pour avoir des soldats il faut des Français en bonne santé. Mais qui veille à la santé ? La médecine. Mais la médecine elle-même, de quoi dépend-elle ? Des sciences. Et les sciences à leur tour, avec quoi les fait-on ? Avec de l'argent. Et l'argent, d'où vient-il ? Du Budget de l'Etat. Or justement, les députés discutent des subventions de la recherche et ça coupe ferme : " les ciseaux s'attaquent à ceux qui crient le moins fort ", écrit notre éditorialiste. D'où son conseil : écrivez à vos députés pour qu'ils ne coupent pas le Budget, pour qu'il y ait des laboratoires, pour qu'il y ait des sciences, pour qu'il y ait de la médecine, pour..., pour..., pourÉ et qu'on prenne enfin notre Revanche. Nous n'avons pas à savoir ce que veut " réellement " ce monsieur. Il suffit qu'il ait monté son texte de telle sorte qu'un lecteur qui veut la Revanche de tout son cÏur finisse par pétitionner son député. Ce déplacement nous suffit. Vous aviez les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges. Vous les avez rivés sur la feuille de papier pour la reconquérir plus vite.
Malgré mes efforts, je ne suis pas capable de trouver une méthode plus compliquée pour arriver à mes fins. La sémiotique me servira s'il le faut de justification. Mais comme elle est trop méticuleuse pour suivre facilement cinquante ans et des milliers de pages, j'ai, par pillage et bricolage -les deux mamelles du travail intellectuel- limité la méthode sémiotique au strict minimum. Il suffit qu'on ne sache pas quels sont les acteurs, qu'on les laisse s'entre-définir et qu'on suive comment chacun déplace la volonté des autres en construisant des chaînes de traduction, comme celles que j'ai montrées.
Le matériel que j'ai choisi d'explorer est fait uniquement de textes de revues. J'ai en effet profité d'un travail beaucoup plus ample, effectué par Claire Salomon-Bayet Pasteur et la révolution pastorienne. On trouvera, dans cet ouvrage le cadre général et tous les problèmes proprement historiques du pastorisme. Je n'ai voulu traiter ici que trois revues et répondre seulement au problème posé plus haut : à quoi ressemblerait une sociologie capable de comprendre et d'expliquer une bactériologie ?
Les trois revues que j'ai choisi d'analyser sont les suivantes.
1°) La Revue Scientifique, revue générale écrite par les savants eux-mêmes pour le grand public cultivé. Je l'ai parcourue entièrement sur 50 ans sans me limiter à une science particulière et en enregistrant toutes les positions possibles des auteurs vis-à-vis des maladies, de la santé, de Pasteur, des microbes, des médecins, de l'hygiène, sans chercher à faire de tri ou à délimiter a priori de quoi se composaient les acteurs. Loin d'être exhaustif, je crois néanmoins avoir enregistré toutes les allusions même lointaines faites à Pasteur et à ses microbes dans toutes les pages de la Revue. En supposant un lecteur idéal qui n'aurait lu que cette Revue pendant cinquante ans, je sais avec assez de certitude comment il construirait le pastorisme. Je n'en sais pas plus.
2°) Ma deuxième source vient des Annales de l'Institut Pasteur, revue officielle de l'Institut fondée en 1887. Comme il n'y avait que trente années à étudier, tous les articles ont été traités et codés selon un descriptif unique emprunté, lui aussi, à la sémiotique, et plus homogène que pour la Revue Scientifique. Les résultats de l'étude portent cette fois sur un corpus exhaustif, qui sera traité plus complètement ailleurs.
3°) Enfin, j'ai choisi d'étudier, de façon beaucoup plus rapide et seulement des années 1885 à 1905, le Concours Médical, feuille corporatiste des médecins syndiqués. Je n'ai fait dans ce cas qu'enregistrer toutes les allusions explicites au pastorisme, sans chercher, comme dans la première revue, à retrouver le chemin des traductions implicites.
La base documentaire est donc limitée à ces trois revues et c'est uniquement sur cette base que mes prétentions à expliquer la bactériologie peuvent être jugées. N'ayant pas l'honneur d'être historien, comme disait Pasteur de la médecine, cette tentative ne prétend rien ajouter à l'histoire des sciences et encore moins à celle du 19° siècle.
Une dernière limitation de l'étude que l'on va lire porte sur la dimension des phénomènes analysés. Il s'agit de parcourir un demi-siècle. On ne peut donc demander à l'analyse la même finesse de grain que l'on réclame aux études de micro-sociologie des sciences. Dans une autre étude, j'ai obtenu, à l'échelle d'un laboratoire et de quelques faits scientifiques, des résultats comparables à ceux que j'obtiens ici. Comme je fais varier la taille relative des faits à étudier, le lecteur doit accepter de demander moins de détails à cette étude qu'à la précédente.
Chapitre Premier Force et Faiblesse des Microbes Faiblesses et Forces des Hygiénistes
1. Est-il nécessaire de parler de " Pasteur " ou même de Pasteur ?
Ce qui rend évidemment indiscutable le contre-exemple que j'ai choisi d'étudier, c'est sa formulation : " la révolution introduite par Pasteur dans la médecine ". Il s'agit là d'une attribution de cause et de temps. Disons qu'il s'agit là d'un point de vue dominant, d'un point de vue qui fut donc victorieux au cours d'une bataille où se battaient d'autres acteurs poursuivant d'autres buts et d'autres temps. Faut-il parler de Pasteur quand on parle de l'hygiène et de la médecine à la fin du siècle ? Ce n'est pas d'abord évident. Il en est pour Pasteur comme pour Napoléon dans ce traité de philosophie politique que Tolstoï a écrit sous le nom de La Guerre et la Paix .
Dans ce livre, Tolstoï convoque des centaines de personnages pour approfondir cette question pour lui essentielle : que peut un homme ? Que fait réellement un grand homme comme Napoléon ou Koutouzov ? Il lui faut quelque huit cents pages pour redonner aux multitudes l'efficace que les historiens de son siècle plaçaient dans la vertu ou le génie de quelques hommes. Tolstoï a réussi, et toute l'histoire récente appuie ses théories sur l'importance relative des grands hommes par rapport aux mouvements d'ensemble qui se représentent ou se détournent en quelques figures éponymes. Cela est vrai du moins pour les hommes politiques. Quand il s'agit des hommes de science, nous en sommes toujours à admirer le génie et la vertu d'un homme sans même soupçonner l'importance des forces qui l'ont fait grand.
Tout au plus admet-on dans les domaines techniques ou scientifiques que les multitudes soient nécessaires pour diffuser les découvertes et les machines. Pour les créer, non. Le grand homme est seul dans son laboratoire, seul avec ses concepts, et il révolutionne la société à bout de bras, par la seule puissance de son esprit. Ce qui est admis comme une évidence pour les grands hommes politiques, pourquoi est-il si difficile de l'admettre pour les grands hommes de science ?
Si Tolstoï s'indigne de l'hagiographie napoléonienne, que dire alors de ce qu'on attribue, depuis le début, en France, à Louis Pasteur ? Il a tout fait, il a régénéré, révolutionné, créé la nouvelle médecine, la nouvelle biologie, la nouvelle hygiène. Peu avant sa mort, Landouzy s'écrie : " Jamais siècle n'aura travaillé pour le siècle dont vous saluerez bientôt l'aurore, comme le siècle de Pasteur" (1885, 25.7.p.l07°°). Devenir un siècle n'est pas donné à tout le monde, pas plus qu'avoir son nom sur la rue principale de toutes les villes et villages de France, pas plus que d'empêcher les gens de cracher, de les pousser au creusement du tout-à-l'égout, de les vacciner, de créer la sérothérapie, etc. Il a tout fait, lui, Pasteur, par ses seules forces, ou du moins, par la force de ses idées. Cela n'est pas vraisemblable, pas plus que n'est vraisemblable l'affirmation selon laquelle Koutousov a vaincu Napoléon. C'est de tous les grands hommes qu'il faut dire :
"La seule notion qui puisse expliquer la marche de la locomotive est celle d'une force égale au mouvement visible. La seule notion susceptible d Ôexpliquer les mouvements des peuples est celle d'une force égale au mouvement total des peuples." (T.II, p. 710.)
Si toute l'Europe transforme ses conditions d'existence à la fin du siècle dernier, on ne peut attribuer l'efficace de ce formidable soulèvement au génie d'un homme, on peut en revanche comprendre comment il l'a suivi, accompagné, parfois précédé, puis comment on lui en a offert l'unique responsabilité (de ce côté-ci de la Manche du moins).
Les contemporains de Pasteur, les pastoriens et les historiens n'ignorent pas ce problème. Ils admettent tous que Pasteur n'a pas tout fait " seul ", mais ils reviennent rapidement sur cette admission en supposant que Pasteur a tout fait " potentiellement ", ou qu'il y avait " en puissance" dans les idées de Pasteur tout le reste.
" Un homme s'est rencontré, dit le thuriféraire Bouley, et pour raconter les grandes choses que je vais dire, j'emprunte volontiers à Bossuet l'une de ses fameuses périodes, un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable." (1881, 20.9., p.546.)
Il y a en effet de quoi tomber à genoux d'admiration puisqu'on attribue à la " pensée" d'un homme la transformation rapide et complète d'une société. " N'êtes-vous pas confondus, s'exclame Trélat, par la force du génie qui a pu gagner de telles batailles ?" (1895,10.8.°° p.170). Si, bien sûr, nous sommes confondus, si nous confondons la force d'un homme avec celle qu'on lui prête (1.5.1.). Si nous confondons Pasteur avec " Pasteur " que je mets entre guillemets pour ne pas le confondre avec son homonyme. Ce qu'on ne fait plus pour le génie de Napoléon ou pour celui de Rothschild, pourquoi le faire encore pour celui de Pasteur ? Si l'on fait aisément la sociologie ou l'économie de la campagne de Russie, pourquoi renacle-t-on à faire la sociologie de la bactériologie pastorienne ?
La raison de cette hésitation est simple. Les analystes n'hésitent même pas. Pour eux il n'y a rien à analyser. Ils supposent presque toujours en effet qu'en matière de science, la diffusion d'une idée, d'un geste, d'un procédé, ne pose pas de problème particulier; seule la constitution de l'idée ou du geste est problématique. Ils ont de la société une idée de mécanique (classique), par laquelle les procédés, doués d'une force d'inertie, gardent toujours la force qu'on leur a une fois donnée, et ne peuvent que la perdre au cours de chocs successifs. Avec un tel modèle on est obligé d'attribuer au laboratoire de Monsieur Pasteur, la totalité de la force et de considérer comme masses inertes tous les groupes sociaux qui ne peuvent que transmettre la force ou en absorber une partie (on dit d'eux qu'ils " s'adaptent au progrès " ou " qu'ils résistent "). Mais il faut bien comprendre qu'en physique sociale il n'y a pas de loi d'inertie. Pour convaincre quelqu'un qu'une expérience est réussie, qu'un procédé est efficace, qu'une preuve est vraiment décisive, il faut être au moins deux. Une idée ou une pratique ne se déplace pas de A en B par la seule force que A lui donne, il faut que B s'en empare et la déplace. Si l'on avait, pour expliquer la " diffusion " des idées pastoriennes, la seule force de Pasteur et de ses collaborateurs, celles-ci ne seraient jamais sorties des murs du laboratoire de l'Ecole Normale et même, comme je le montrerai, n'y seraient jamais entrées. Une idée, même géniale, même salvatrice, ne se déplace jamais seule. Il faut une force qui vienne la chercher, s'en empare pour ses propres motifs, la déplace et, peut-être, la trahisse.
Cette vision des choses ne pose pas de problème particulier, sinon qu'il faut alors faire de tous les lieux où l'on voit se diffuser une pratique, des acteurs autonomes et non des masses inertes transmettant passivement une force. Tolstoï doit restituer la société russe et l'autonomie de tous ses personnages pour enlever à César ce qui n'appartient pas à César. Il faut de même rendre leur liberté d'agir à tous les acteurs de la société française pour décomposer l'efficacité de Pasteur. Le problème est là, il faut pour faire la sociologie de la bactériologie, une société.
Si notre lecteur idéal commence à lire la Revue Scientifique après la défaite de 1870, il a la surprise de constater que l'on y parle peu de Pasteur et que l'on y discute peu ses idées. On ne passe pas encore par lui. Son nom ne traduit rien encore qui soit lié de près à la maladie. On discute d'autres choses et les évidences que l'on présente ne sont pas de son laboratoire.
2. L'indiscutable conflit de la Santé et de la Richesse
Si les auteurs de la Revue ne parlent pas de Pasteur et ne passent pas par ses discussions, une chose les intéresse qu'ils ont rendue si indiscutable qu'elle sert de prémisse à tous les raisonnements depuis le premier numéro de la nouvelle série commencée au lendemain du siège de Paris jusqu'au dernier numéro étudié (Décembre 1919), c'est une évidence massive et universelle : " l'urgente nécessité de régénérer ".
"C'est aux médecins que revient une large part dans l'Ïuvre de la régénération, si cette Ïuvre peut jamais s'accomplir, car la première condition de force c'est le nombre et la vigueur des citoyens."
écrit Algave, directeur de la Revue (1872, 3.2, p102). Dès le mois de juillet 1871, Pasteur, on le sait, mobilise la science pour la guérison " du chancre prussien" (1871, 22.7., pp 73-77). Ce n'est pas seulement la France, humiliée et vaincue, qu'il faut régénérer, c'est plus généralement l'espèce humaine, et plus particulièrement les masses urbaines. Dans un long article de 1872, Sir W. Stokes, résume l'état de la nouvelle médecine anglaise, déjà très développée. Dans une note, les rédacteurs de la Revue définissent la nouvelle donne du travail politique pendant ces années :
"Au lieu de discuter sur les principes et de chercher l'absolu, ce peuple (anglais) doué d'un grand sens pratique, élève avec persévérance les étais qui soutiennent le vieil édifice social et le rendent habitable pour les populations nouvelles" (1872, 6.7., p.l4°°.)
On ne saurait mieux définir le programme de réformes -" sociales" et non " politiques " l'auteur y insiste- dans lequel vont s'insérer d'abord la médecine publique, puis la science biologique qui va lui permettre d'avancer :
"Quel moment opportun, écrit Stokes, pour appliquer toutes ces forces scientifiques à la médecine préventive et par suite au progrès dans l'ordre social ! Il y a des centaines de millions de sujets de la Couronne d'Angleterre, dont les habitudes domestiques semblent être à peine au-dessus de celles des animaux inférieurs, et un immense champ de misère, de dégradation physique et morale, et une source constante de destruction qui peut s'étendre jusqu'aux confins de la terre et se retourner contre l'Occident, où est la plus noble race d'hommes" (id.p.20.)
De nombreux historiens ont insisté sur cette obsession de l'époque pour la régénération de l'homme. Elle sert de prémisse à tous les articles de la Revue, non seulement sur la médecine, mais aussi au cours des années, sur la gymnastique, la colonisation, le commerce international, l'éducation, l'économie, la guerre, et surtout, la dépopulation de la France : " le plus grand péril, dit Richet, que la nation française ait encouru, à une époque quelconque de son histoire ". Tous les articles le répètent sur tous les tons : il nous faut des hommes forts.
"La première préoccupation qui s'impose à l'heure qu'il est aux hommes d'Etat, c'est la reconstitution, la réorganisation de la vie humaine. Il y va de l'indépendance, de l'existence elle-même du pays dans un avenir prochain" (1875, 3.4., p.933.)
Faut-il le souligner, toutes ces citations sont choisies chez des auteurs qui doutent énormément des théories contagionistes, ont peu entendu parler de l'asepsie, et écrivent une quinzaine d'années avant que la bactériologie ait eu la moindre application en médecine humaine.
Mais ce mouvement lui-même, à quoi tient-il ? J'ai le droit, sans contredire mon propos, de ne pas perdre du temps à répondre à cette question, puisque cette évidence s'est formée avant la période que j'étudie et n'a pas le microbe pour enjeu. Mais en même temps, il est si facile d'en indiquer la solution générale que je donnerai l'origine de cette évidence, pour ceux au moins qui ne prennent goût à aucune musique si l'on ne fait pas donner les " infrastructures ". Quelques articles de la Revue permettent de confirmer l'intuition de plusieurs ouvrages d'histoire sur l'origine de cette puissance que l'époque a déchaînée. Frazer résume en toute simplicité ce moteur de l'époque, ce primum movens qui ébranle toutes les énergies et n'est lui-même ébranlé par rien et discuté par personne : le conflit entre Health et Wealth, entre la Santé et la Richesse, arrive au milieu du XIX° siècle à un point de rupture tel que la richesse se trouve menacée par la mauvaise santé. " La consomption de la vie humaine comme un combustible pour la production de la richesse", est parvenue dans les grandes villes anglaises, puis continentales, à une véritable " crise de l'énergie ". Les hommes, tout le monde le dit et le répète, sont de mauvaise qualité. Cela ne peut plus durer. Les villes ne peuvent continuer à être des mouroirs et des cloaques; les pauvres d'être à la fois misérables, ignorants, couverts de parasites, vagabonds et contagieux. La reprise et l'extension de l'exploitation (ou de la prospérité comme on voudra) exige qu'on assainisse, qu'on éduque, qu'on aère, qu'on lave, qu'on reconstruise les villes, qu'on creuse des égouts, qu'on installe des fontaines, des écoles, des parcs, des salles de gymnastique, des dispensaires, des crèches. A l'époque qui nous intéresse, tout cela n'est plus discuté ni discutable. C'est de là qu'ils partent pour trouver de la force et monter des stratégies particulières.
L'immensité des énergies que mobilise cet ajustement, partout en Europe, de la richesse et de la santé ne peut guère être surestimée. Ce n'est pas une révolution, c'est une mise en accord, comme le dit Stokes, " de la santé nationale " avec la " prospérité et la moralité nationales " (1872, 6.7., p.20). Cette différence de potentiel, pour reprendre une métaphore chère à l'époque, est la source d'énergie à laquelle tous les acteurs vont puiser pour faire avancer leurs affaires pendant cinquante ans, une force, comme le demande Tolstoï, qui est en effet égale au corps social lui-même. Les pastoriens, comme les autres, vont puiser à cette source, même si, pour des raisons que nous verrons, le mot de " Pasteur " va servir à désigner l'ensemble de ce mouvement universel de régénération.
3. Les hygiénistes : interprètes discutés de la régénération
Nous ne reparlerons plus de cette " infrastructure " puisqu'elle inspire les articles sans être jamais discutée. En revanche il nous faut parler des premiers traducteurs de ce grand conflit entre Santé et Richesse, les hygiénistes. A vrai dire, la Revue ne définit pas qui ils sont. Elle parle de l'Hygiène, " destinateur ", comme disent les sémioticiens, de toutes les actions sur la santé. Les limites de l'hygiène sont floues et nous verrons que ce flou est justement ce qui leur permet de traduire les intérêts d'un peu tout le monde et, très tôt, des pastoriens. Là encore, nous n'avons pas, dans le cadre d'une étude des textes, à être plus précis que la Revue. Sont hygiénistes pour nous tous ceux qui se disent tels. On verra dans le chapitre III, 9 que d'autres limites se préciseront plus tard.
Pour suivre l'hygiène dans la Revue Scientifique, il est commode de la définir comme un style. Un article, surtout s'il est scientifique, est une petite machine à déplacer les intérêts, les croyances et à les aligner de telle sorte que le lecteur soit détourné, comme inévitablement, dans une direction. Souvent la rhétorique scientifique canalise l'attention vers une seule direction centrale comme le long d'une vallée creusée dans la montagne. Or, la rhétorique des hygiénistes, au contraire, n'est marquée par aucun grand fleuve, aucun argument central. Elle est faite d'une accumulation de conseils, de précautions, de recettes, d'avis, de statistiques, de remèdes, de règlements, d'anecdotes, d'études de cas. Justement c'est une accumulation. Un hygiéniste comme Bouchardat ajoute sans jamais retrancher quoi que ce soit. La raison de ce style, qu'on appellerait dans l'ancienne critique " embrouillé" ou " précautionneux", est simple. La maladie, telle que la définissent les hygiénistes, peut être causée par un peu tout. Le typhus est peut-être dû à un contage, mais il peut être aussi dû au sol, à l'air, à l'encombrement. Il ne faut rien négliger, rien mettre de côté. Trop de causes se mêlent pour qu'on puisse prendre aucune position tranchée. Il faut tout considérer. " Le rôle et la variété des causes de typhoïdes imposent la nécessité de les combattre par des moyens également variés et nombreux" (Colin, 1882,1.4., p.397). Ce n'est pas par ignorance, c'est au contraire par excès de connaissances, que les hygiénistes accumulent les opinions. Aucune n'est vraiment sûre, ils l'admettent, mais aucune ne peut vraiment être abandonnée. Bouchardat l'avoue ingénument : " je ne passerai pas les heures du sommeil dans les foyers cholériques intenses" (1883,11.8., p.178). Il conseille l'usage des désinfectants, mais il ajoute :
" Ils ne doivent pas nous faire négliger les indications qui ne sont pas comprises mais qui reposent sur de sévères et répétées observations. " (id.)
Se moquer de ce style, c'est ne pas comprendre la nature d'un combat tous azimuts. Si tout peut causer la maladie, rien ne peut être négligé; il faut pouvoir agir sur tout et partout à la fois. Le style a la forme de l'action à laquelle se préparent les hygiénistes. Beaucoup des caractéristiques de l'hygiène dites " d'avant Pasteur", s'expliquent par cette situation. Les Congrès d'Hygiène sont, comme le style de Bouchardat, un grenier où l'on garde tout parce que ça peut toujours servir. En 1876 par exemple, on y parle de l'eau, des sauveteurs, de la gymnastique, du travail des femmes, des " moyens de développer parmi les classes laborieuses l'esprit de prévoyance et l'habitude de l'épargne" de l'alcoolisme et des habitations ouvrières (1876, 22.6., p.400). Ces congrès ne sont un fourre-tout que parce que la maladie peut être causée par tout et qu'il faut être prêt à diriger les bonnes volontés dans toutes les directions.
La conséquence est prévisible. Les articles d'hygiène de la Revue sont pris, au début, par un mélange étonnant d'ubris et de découragement. Or ce balancement a toujours la même et unique raison. Puisque tout cause la maladie, il faut agir sur tout à la fois, mais agir partout c'est n'agir nulle part. Tantôt l'hygiéniste donne de sa science une définition qui est coextensive à la réalité. Il prétend agir sur la nourriture, l'urbanisme, la sexualité, l'éducation, l'armée. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. L'humain même est trop étroit pour lui, il lui faut s'occuper aussi de l'Air, de la Lumière, de la Chaleur, de l'Eau, et du Sol (Trélat, 1890, 7.6., pp 705-711).
Mais tout comprendre c'est ne rien comprendre. Agir partout à la fois, c'est rester impuissant. D'où parfois dans les mêmes articles un sentiment de dérision et " d'abaissement " (Landouzy,1885, 25.7., p.l00°°). Le drame des hygiénistes, c'est en effet que cette multiplicité avaricieuse de recettes et de détails ne les protégeait pas contre l'échec. On avait beau se garder de tout et veiller partout, la maladie revenait, comme si on ne pouvait lui attribuer de causes fixes. A chacun de ses retours, il fallait lui ajouter encore une autre cause :
" Ainsi donc, écrit le chirurgien Kirmisson (après être sorti de cette période), on avait beau accumuler toutes les précautions de l'hygiène générale, on n'arrivait pas à déraciner des salles l'infection purulente... L'expérience, en démontrant l'inanité de toutes les discussions sur l'hygiène hospitalière comme moyen préventif des infections hospitalières, jetait nécessairement sur les vÏux des chirurgiens un profond discrédit." (1888, 10.3., p. 296°°.)
Pour toutes ces raisons, il était nécessaire de parler de " spontanéité morbide ". Cette doctrine qu'on ridiculise aujourd'hui correspondait au contraire à merveille au style, au mode d'action, et aux faits, puisque la maladie apparaissait parfois ici et parfois là, tantôt une saison, tantôt une autre, cédait parfois la place à un remède, et parfois s'amplifiait pour disparaître d'un coup. Ce comportement bizarre et erratique était bien appréhendé par la statistique, science majeure du milieu du 19°, qui correspondait parfaitement à l'analyse de phénomènes aussi insaisissables.
Par comparaison avec ces problèmes, il était logique également que tout argument sur la contagion, sur le microbe " cause externe " de la maladie, sur la loi " un microbe égale une maladie ", apparaisse assez dérisoire. A tout argument sur la contagion même un hygiéniste débutant pouvait opposer cent contre-exemples. Il est important de mesurer cette disproportion entre les problèmes des hygiénistes et le simplisme des doctrines de la contagion pour comprendre combien les pastoriens ont dû transformer le microbe afin de convaincre les hygiénistes. Ceux-ci forment le front d'un mouvement social immense, vieux d'un siècle, qui a déjà transformé le système de santé anglais, et qui prétend s'insinuer partout pour agir sur toutes les causes de la mauvaise santé. Mais ce mouvement par son ampleur et son ambition même reste faible, comme une armée qui voudrait défendre une très longue frontière en se dispersant.
Il lui manque un moyen de concentrer ses forces en quelques points seulement. Il lui manque de pouvoir négliger les détails qu'elle accumule depuis des centaines d'années sans parvenir à les hiérarchiser par ordre d'importance. Dès que l'hygiène va devenir moderne, c'est à dire transformer l'hygiène qui la précède en hygiène " ancienne ", c'est à son allègement qu'on va la reconnaître :
"Si, au commencement de ce siècle, on s'efforçait de tout comprendre dans l'hygiène, aujourd'hui il faut laisser dans l'ombre une foule de détails ou oiseux, ou qui ne peuvent se prouver." (Bouchardat, cité par Landouzy, 1885, 25.7., p.100°°.)
Est-il possible de définir d'avance et en creux ce surcroît de force dont l'hygiène semble rétrospectivement manquer ? Il faut une source de forces qui permette d'expliquer la variabilité stupéfiante de la morbidité, sa spontanéité et son caractère local. Il faut, pour intéresser ce mouvement social dont les hygiénistes sont le porte-parole, une doctrine qui explique la variation de la virulence dans des termes compatibles avec les problèmes de transformation des villes et du cadre de vie auxquels les hygiénistes sont confrontés. Il ne s'agit pas là d'une exigence seulement " intellectuelle ". Faute de trouver un tel point d'appui, c'est toute l'énergie du mouvement social traduit par les hygiénistes qui se diluerait à travers de minces réseaux tous à peu près de même taille, et donc s'exténuerait avant de pouvoir atteindre aucun des grands buts qu'il s'était donné. A l'époque, c'est-à-dire avant que Pasteur ne se soit rendu nécessaire aux hygiénistes, une chose est sûre : la doctrine de la contagiosité ne fait pas le poids.
4. Le mouvement de l'hygiène laissée à elle-même.
Parler de l'hygiène, c'est déjà prendre position. C'est revenir en arrière. C'est essayer de distinguer ce qui a été volontairement confondu (voir I,13). Essayer de voir ce que les hygiénistes auraient été avant qu'on ne les mêle et qu'ils ne se mêlent intimement au pasteurisme, c'est comme renverser une pyramide posée sur sa pointe. Tolstoï là encore a raison. Une foule peut déplacer une montagne, un homme seul ne le peut pas. Si l'on dit donc d'un homme qu'il a déplacé une montagne, c'est qu'on lui a attribué (ou qu'il s'est approprié) le travail de la foule qu'il disait commander mais qu'il suivait aussi bien. Il en est de même du rapport entre les hygiénistes et les pastoriens. Un immense mouvement social parcourt le corps social afin de reconstruire le Léviathan de sorte qu'il puisse abriter les nouvelles masses urbaines. Les hygiénistes utilisent ce mouvement pour attaquer la maladie de tous les côtés, ou dans leur langage, agir " sur le terrain pathogène ". Les pastoriens, quelques dizaines d'hommes au début, ne l'oublions pas, vont à leur tour chevaucher et traduire le mouvement hygiéniste. En France, le résultat de cette traduction fut telle qu'on a assimilé le mouvement hygiéniste aux pastoriens. On a en plus assimilé les pastoriens à l'homme Pasteur, et finalement, selon une habitude bien française, on a réduit l'homme Pasteur aux idées de Pasteur, et enfin ses idées à leurs " fondements théoriques ". On a donc bien obtenu, en fin de compte, ce monde renversé stigmatisé par Tolstoï. Un homme soulève une montagne par son seul génie.
Les premiers à subir ce renversement sont les lecteurs de la Revue Scientifique. Il est en effet presque impossible de discerner un mouvement hygiéniste " pur" complètement séparé de la traduction donnée par les pastoriens. Pourtant, même au prix d'une fiction, il est indispensable de retrouver, au moins par l'imagination, les foules soulevant la montagne, de façon à comprendre ensuite comment les pastoriens sont devenus leur porte-parole, et la " cause" de ce soulèvement. Où allait le mouvement hygiéniste sans Pasteur et les siens ? Dans sa propre direction. Sans microbe, sans vaccin, sans même de doctrine de la contagion ou de la variation de virulence, il était possible de faire tout ce qui fut fait : assainir les villes, creuser les égouts, exiger de l'eau, la lumière, l'air et le feu. Pettenkoffer, qui avalait des bacilles cholériques sans devenir malade mais assainissait Munich à force de grands travaux, est pour tous l'éponyme de cette attitude dans l'histoire. Les 100 millions de la Bégum de Jules Verne où l'on voit Hygié, la ville française salubre, s'opposer à Noson, la ville boche insalubre, sans qu'on y parle du plus petit début d'un microbe, est le pendant littéraire de Pettenkoffer. Le point d'appui fourni par la bactériologie ne doit pas faire oublier que l'immense mouvement social était en marche pour ce mélange d'urbanisme, de défense du consommateur, d'écologie dirait-on aujourd'hui, de défense du cadre de vie et de moralisation que résume le mot hygiène. Si l'on ne restitue pas le rapport des forces entre le mouvement social ouvrant des chantiers dans toute l'Europe et les quelques laboratoires de bactériologie, on s'interdit de comprendre l'apport tout à fait réel de ces laboratoires, de même qu'on ne comprend pas ce qu'a fait Koutouzov si on lui attribue le mouvement total de son armée.
On ne voit nulle part plus clairement que dans un article de 1884 la disproportion entre le mouvement hygiéniste et le " petit" pastorisme. Cet article raconte l'exposition d'hygiène de Londres. Ces expositions, fréquentes à l'époque, " rassemblent, dit le journaliste, plusieurs ordres de connaissance assez complexes, comprenant en résumé tout ce qui peut rendre la vie saine et même confortable" (p.386). On y goûte des potages Liebig -chimie allemande-, des viandes frigorifiées -thermodynamique anglaise-, du lait pasteurisé -microbiologie française. On y admire des vêtements hygiéniques, des chaussures orthopédiques, des meubles clairs qu'on peut aisément épousseter, des filtres pour purifier l'eau, des bidets pour se laver le postérieur, des chasses d'eau pour évacuer les excréments. On y discute des plans d'égout, des ventilateurs, des fenêtres, des appareils de chauffage, tout ce qui permet aux quatre éléments de circuler aisément. On y voit aussi des modèles grandeur nature de maisons hygiéniques -i.e. aérées et propres- , d'hôpitaux hygiéniques, d'ambulances, de brancards, de crématoires, de salles de classe, et même de pupitres.
Or la bactériologie est présente dans l'Exposition, et d'une façon bien intéressante. Elle est d'abord dispersée dans plusieurs sections : le filtre Chamberland, sorti du laboratoire de Pasteur, est placé dans la série des filtres proposés par les industriels ; le lait pasteurisé est intégré dans l'ensemble du nouveau circuit du lait ; l'étuve sortie " des expériences de Koch, de Wolflugel, de Pettenkoffer en Allemagne et de Vallin en France" (p.394) est développée par des industriels et intégrée dans les services légaux de désinfection dont chacun possède son stand. Les désinfectants aussi ont leur place :
"L'épidémie actuelle de choléra a donné un nouvel essor à l'étude des désinfectants, étude qui est loin d'avoir jusqu'ici donné des résultats satisfaisants, et pour laquelle il faudra dorénavant compter davantage avec les propriétés physiologiques et morbides des organismes spécifiques des affections contagieuses." (1884, p.394, 27.9°°.)
Compter davantage. Tout est là. Les produits de la bactériologie sont comme " persillés " dans l'hygiène dont ils accentuent localement l'efficacité.
Mais la science y est présente encore d'une autre façon :
"On trouve groupés au milieu de la pièce principale les objets envoyés par M. Pasteur, par le laboratoire de Montsouris (de Miquel, microbiologiste) et par le laboratoire municipal de chimie de la ville de Paris." (p.397.)
L'auteur cherche bien sûr à réduire l'ensemble du parc à cette section puisqu'il est scientiste et nationaliste en diable. Ce laboratoire, écrit-il :
"A fait dire à plus d'un ce que nous avons entendu exprimer tout haut par un américain : Ôqu'il y avait plus d'hygiène dans la section française que dans tout le reste de l'exposition'." (id.)
Ce patriotisme et ce bactériocentrisme sont honorables, mais contredisent tout l'article. Le laboratoire de Pasteur est un labo parmi d'autres et tous se trouvent au beau milieu d'une foule d'industriels, de réformateurs, de ligues, de professions et de savoir-faire. On ne saurait le réduire à cette foule, mais elle ne peut se réduire à ce laboratoire.
Pour recomposer le pastorisme, il faut dire, même avec un peu d'arbitraire, que le mouvement hygiéniste aurait fait de toute façon ce qu'il a fait. Il aurait assaini. Le mot vague de " contage", de " miasme" et même de " saleté" était suffisant pour mettre l'Europe en état de siège et la défendre par des cordons sanitaires contre les maladies infectieuses. Certes, des maladies terribles passaient à travers les cordons, mais on était parfois victorieux et cela était déjà beaucoup. Cette façon d'isoler l'hygiène et de chercher à savoir où elle allait par elle-même n'est pas si arbitraire puisque, après tout, aujourd'hui encore, la polémique dure sur les causes de l'amélioration remarquable de la santé des Européens entre 1871 et 1940. On n'a pas fini d'attribuer de nouvelles causes et de désigner de nouveaux responsables chaque fois qu'un groupe nouveau veut affaiblir la médecine, ou amenuiser le rôle de la science dans la médecine, ou redistribuer différemment les rôles respectifs de la thérapeutique et de la prévention. L'élévation générale de l'alimentation et du niveau de vie ainsi que l'hygiène " élémentaire " suffiraient pour certains à expliquer la plupart des effets thérapeutiques foudroyants que les pastoriens ont fait attribuer à la science fondée par Pasteur.
Même si ce conflit ne nous intéresse pas ici, une chose pourtant est claire. C'est le mouvement hygiéniste qui définit les enjeux et les buts. C'est lui qui pose les problèmes, exige des autres qu'ils les résolvent, distribue les récompenses et les blâmes, et définit les priorités; c'est lui enfin qui agrégeait les énergies, trouvait des fonds et était capable d'offrir à ceux qui le servaient des troupes, des intérêts, des problèmes et des buts. Ce point est capital car il permet déjà d'extraire du cercle enchanté de " la science " une grande partie de ce que nous appelons un peu vite ses contenus. Ce qu'elle étudie et les problèmes qui ont la priorité, composent la plus grande partie d'une discipline. C'est en ce sens qu'on peut parler malgré tout d'une " infrastructure ". Les pastoriens vont arriver sur un terrain comme des joueurs sur un Scrabble. Les " mots comptent triple " et les " mots comptent double " sont déjà marqués et délimités. Nous verrons comment ils vont retraduire dans leurs propres termes ces balisages et ces règles, mais il est clair que nous aurions peu entendu parler d'eux sans les hygiénistes. Ils auraient fait autre chose.
Si cette avant-dernière phrase paraît douteuse il suffit de lire les histoires anglaises ou américaines de cette même période. La bactériologie, loin d'être la source et la cause de l'hygiène, n'est, dans ces ouvrages, qu'un pli du terrain, un aspect, un soutien certes crucial mais un simple soutien de l'hygiène sociale. Faut-il ajouter que Pasteur lui-même, dans ces histoires, n'est qu'un bactériologue parmi d'autres, et que ce ne sont pas les idées de Pasteur sur lesquels ils insistent mais sur quelques pratiques matérielles jugés par les auteurs autrement décisives (procédé de culture, de coloration, d'inoculation, etc...).
5. Les hygiénistes croient Pasteur sans discuter
La Revue scientifique nous révèle donc tout d'abord la taille du mouvement social pour la régénération, nous désigne le traducteur de ce mouvement, I'Hygiène, et nous montre comment ils sont incertains et discutés. Elle nous montre aussi, mais de façon moins nette, la disproportion entre les hygiénistes et les pastoriens. Le deuxième résultat de notre étude va expliquer pourquoi il est si difficile de partager ce qui revient aux uns comme aux autres, ou même d'éviter l'impression d'une révolution.
Si l'on enregistre la façon dont les différents auteurs situent Pasteur quand ils commencent à en parler vers le début des années 1880, on est frappé par une évidence massive : ils ne le discutent pas, ils lui font une confiance totale. On peut bien sûr attribuer cette confiance à la qualité des preuves que celui-ci fournissait, à l'efficacité des traitements proposés, bref à la vérité de la science pastorienne. Cela est bien sûr impossible. D'abord parce que d'autres devant les mêmes preuves les trouvent discutables (voir chapitre III), ensuite parce que l'ampleur de la confiance accordée à Pasteur est telle qu'elle doit reposer sur d'autres bases. Je l'ai dit, si l'on convainc quelqu'un de quelque chose, il faut partager l'efficace de cette conviction entre soi et celui qu'on a convaincu. Mais si quelqu'un vous comprend à demi-mot, s'empare de ce que vous dites pour le généraliser aussitôt, le déforme immédiatement pour lui trouver d'autres applications auxquelles vous n'aviez pas songé, alors il faut attribuer une efficace plus grande à celui qui a compris qu'à celui qui est compris. Or, les arguments de Pasteur dans la Revue scientifique ne sont pas en butte aux sarcasmes ou aux doutes, ils sont saisis avec avidité et prolongés très au-delà des quelques résultats qu'il est lui-même en train de défendre. L'avidité de ceux qui se saisissent de ce qu'il propose nous donne une bonne mesure de l'immensité du mouvement social dont j'ai tracé à grands traits l'esquisse. Qu'on en juge.
Des 1871, Chauveau écrit dans la Revue à propos des maladies virulentes : " On se pousse déjà, on se presse à l'envie dans cette voie qui mène aux plus utiles conquêtes de la science moderne" (1871, 14.10.°°, p.362). Tyndall en 1876, bien avant les premières études sur la rage, considère que la révolution accomplie par Pasteur est déjà faite. " Ce n'est plus qu'une question de temps", écrit-il. Sa confiance est telle qu'il regarde l'avenir :
"Avec l'intérêt d'un homme qui voit croître et s'affirmer un principe destiné à délivrer la médecine du reproche d'empirisme, pour l'élever au rang de science véritable, et pour livrer aux médecins ces ennemis invisibles, comme les appelle le célèbre Cohn, qui se cachent dans l'air que nous respirons et dans l'eau que nous buvons." (1876, 10.6.°°, p.560.)
et il ajoute :
"Je doute que dans dix ans d'ici il reste en Angleterre un seul médecin pour soutenir les idées qu'ils ont cru devoir avancer contre Pasteur (en niant la contagion)." (id.)
1886 n'est pas une mauvaise prévision. Mais Tyndall n'a pas à être prophète pour avancer une telle date. C'est de la prévision technologique élémentaire à partir d'un programme de recherche déjà établi et dont il n'y a plus qu'à recueillir les fruits.
Certes, les Anglais sont plus avancés que la France, mais les compatriotes de Pasteur ne sont pas en reste. Même le prudent Bouchardat, parlant de la peste, n'hésite pas à écrire qu'il faudrait en " isoler et cultiver le microorganisme comme Pasteur l'aurait fait" (1879, 29.3., p.918). Richet, directeur de la Revue et pastorien convaincu, soutient en 1880 le projet d'une récompense nationale à Pasteur :
"Afin de permettre à M. Pasteur de donner toute l'extension qu'elle comporte à ses recherches sur les maladies contagieuses des animaux." (1880, 10. 7., éditorial, p 35.)
Or, nous sommes en 1880. Comment M. Richet peut-il savoir l'extension que comportent les quelques cas de laboratoire ? Si quelqu'un mise un jeton et que son interlocuteur en mise aussitôt cent, comment comprendre la confiance du second ? L'extension prodigieuse accordée par Richet et ses pairs à ce que propose Pasteur, c'est à eux qu'il faut l'attribuer. Ils savent qu'ils vont composer avec leurs propres forces ces propositions. Après Pouilly le Fort (voir chapitre II,9), Richet prolonge sans l'ombre d'un doute l'efficacité du vaccin : " Le charbon ne sera bientôt plus qu'un souvenir. " (1881, 5.2., p 161). Après la guérison du seul Joseph Meister, il s'exclame : " Et maintenant qu'on sait guérir la rage, il n'y a plus qu'à en répandre et à en faciliter le traitement." (1886, 6.2.3., p289) L'année d'avant, Landouzy s'exclame :
" Oui messieurs, un jour viendra où, grâce à l'hygiène militante et scientifique, des maladies disparaîtront comme ont disparu certaines espèces animales antédiluviennes." (1885, 25.7., p.107°°.)
Pourtant, aucune maladie n'a encore disparu. La confiance dans la " voie tracée " par Pasteur doit donc venir d'autre chose que des faits, des durs faits. Ce n'est pas une confiance qui vient de Pasteur, mais qui de toutes parts afflue sur Pasteur et dont celui-ci se saisit. Le Pasteur de la revue scientifique, n'est pas un héros obscur se battant seul contre tous et qui doit convaincre pas à pas des adversaires irrémédiablement sceptiques (Vallery-Radot :1911). Non, il suffit qu'il ouvre la bouche et d'autres généralisent ses résultats à toutes les maladies. Voilà une révolution bien étrange ! Bien sûr la Revue une fois dirigée par Richet, est partiale en faveur de Pasteur qu'elle défend " au mépris de toute prudence scientifique ", pourrait-on dire. Quand une timide contestation s'élève, Richet, le flanc-garde, écrit avec condescendance :
" Il n'est pas mauvais qu'à un concert d'éloges se mêlent quelque voix discordante. Peut-être incitera-elle M. Pasteur à nous faire quelques nouvelles découvertes aussi fécondes que les précédentes. " (1882, 15.4., p 449.)
Que la Revue et tous ses auteurs puissent être aussi partiaux, aussi chauvins, aussi imprudents, montre bien l'ampleur du déplacement de confiance - comme on dit un déplacement de fonds - que suscite M. Pasteur. Le lecteur doit comprendre maintenant que si je n'avais pas présenté d'abord le mouvement hygiéniste, nous serions obligés d'attribuer aux expériences de Pasteur lui-même une " prodigieuse efficacité ". En effet " la science " ne s'explique jamais elle-même. C'est une entité mal composée qui exclut la plupart des éléments qui la font exister (4.3.1.).Le mouvement social dans lequel Pasteur se situe et se place (je montrerai plus loin par quelle stratégie) compose à part entière l'efficacité qu'on prête aux démonstrations de Pasteur.
Même les pastoriens les plus acharnés à mettre en scène le mythe d'un Pasteur luttant seul contre les ténèbres de l'obscurantisme sont bien obligés de reconnaître l'unanimité que suscitent ses expériences. Par exemple Bouley :
" Devant de tels résultats (à Pouilly le Fort), il n'y avait plus de place pour le doute, pas même pour les oppositions systématiques qui se turent forcément, et les convictions acquises se traduisirent immédiatement par une sorte d'avidité pour ce nouveau vaccin sous la protection duquel les cultivateurs des pays charbonneux étaient impatients de placer leurs troupeaux. " (1881, 29.10°°, p.549.)
Et il ajoute :
" La justice est souvent tardive pour les inventeurs, souvent même sa marche est si boiteuse que leur vie n'est pas assez longue pour qu'ils aient le temps de la voir arriver. M. Pasteur, je le nomme enfin, a eu ce privilège que pour lui elle a accéléré son allure. > (1881, 29.10. °°, p.549.)
Il faudrait dire que la justice s'est emballée puisqu'elle va lui accorder bientôt même ce qu'il n'a pas fait et lui faire l'hommage du mouvement hygiéniste tout entier.
" Il est souvent difficile aux contemporains de juger d'un grand progrès accompli écrit Richet, et d'avoir d'une découverte récente une opinion que la postérité confirmera. Nous avons cependant, il y a quelques mois à peine, assisté à l'éclosion d'une grande découverte, jugée comme telle et sur l'importance de laquelle il y a eu unanimité. " (1881, 30. 7., p 129)
6. De quelques contradicteurs : Koch et Peter
Rien ne démontre mieux l'unanimité des foules qui accompagnent Pasteur et s'emparent de ses résultats que les quelques contradicteurs qui ont eu ce qu'il faut bien appeler le courage de s'y opposer. Bien qu'ils soient nombreux à l'Académie où Pasteur va les chercher avec une rhétorique d'une grande violence, dans la Revue on peut dire qu'il n'y en a que deux : Peter, le médecin français à l'ancienne et Koch le médecin allemand à la moderne. Or, bien qu'ils soient exactement opposés dans leurs croyances, ces deux contradicteurs reprochent à Pasteur la même chose : pour eux celui-ci généralise hâtivement à partir de quelques cas mal clarifiés.
On a fait de Peter un bouffon obscurantiste, mais il est le seul à livrer ce qui apparaît maintenant comme une sorte de " baroud d'honneur " contre le coup d'Etat de Pasteur s'emparant de la médecine sans coup férir. Il se bat contre la " furia microbienne", contre ce qui lui paraît un " torrent " et même " un choléra intellectuel contre lequel il faut aussi savoir prendre des mesures sanitaires ". " Et voilà pourquoi, ajoute-t-il je suis pour la résistance"> (1883, 5.5., p.558°°). C'est lui qui résiste à une invasion, et non les pastoriens aux forces des ténèbres. Or, contrairement à ce qu'on dit, l'argument de Peter est très sensé. Il conteste qu'on puisse dire en 1882 au seul vu des moutons vaccinés de Pouilly le Fort, qu'il y a là une méthode générale, applicable à toutes les maladies infectieuses. Il appelle cela une " généralisation hâtive" (id). Il ne veut pas non plus qu'on interdise le débat en héroïcisant Pasteur :
"Quant à l'expression de Ômerveilleuse' que vous employez pour qualifier l'expérience de Pouilly le Fort, s'écrie-t-il à l'Académie, ce n'est plus de l'apologie, c'est de l'auto-apothéose et alors je n'ai plus rien à y voir. " (id. p. 560.)
Comment nier que là encore il ait raison ? Peter ne veut pas qu'on se saisisse d'une expérience scientifique pour la rendre miraculeuse et divine et pour l'étendre sans preuve à toutes les maladies. N'a-t-il pas la méthode scientifique dans son camp ? Et pourtant il se trompe, mais pas pour la raison que l'on croit. Il s'imagine qu'il se bat contre un chercheur alors qu'il se bat contre quelqu'un qui est déjà le porte-parole, le prête-nom et l'amplificateur d'un mouvement social immense qui souhaite passionnément qu'il ait raison et procure donc à tous ses travaux de laboratoire une " hâte" et une " extension" vraiment " prodigieuse ". Peter prétend que le roi est nu, mais d'autres se précipitent pour le vêtir. Il s'est bien battu, ce Peter, mais il a mal évalué le rapport des forces et sombrera donc dans le ridicule.
Koch lui n'a pas les mêmes faiblesses et attaque Pasteur loin de Paris et sur le terrain de la nouvelle médecine scientifique. Or ces critiques recoupent celles de " l'archaïque" Peter. Pasteur, prétend Koch, généralise beaucoup trop vite :
"Déjà, M Pasteur s'était abandonné aux plus vastes espérances. Avec une entière confiance il annonça le triomphe prochain dans la lutte contre les maladies infectieuses."(1883, 20.1., p65)
Or Koch trouve tout cela prématuré. Les objections techniques qu'il formule révèlent toutes en creux l'avidité avec laquelle on prête raison à Pasteur : on ne peut, prétend-il, généraliser d'un animal à l'autre; ni non plus de l'animal à l'homme; ni non plus d'une maladie à l'autre; ni enfin de la vaccination de quelques individus à celle de tous les individus. Koch demande à Pasteur de montrer le stock réel sur lequel il a crédité la méthode générale qui va supprimer toutes les maladies et refaire la médecine. Or ce crédit, en 1881, personne ne peut le nier, est extrêmement limité. L'immense confiance vient d'une part des travaux de Pasteur avant 1871 (voir chapitre II) mais qui ne portaient pas sur les maladies infectieuses, et d'autre part du mouvement social qui a besoin de ces découvertes mais les déborde sans attendre qu'elles soient faites. Pour créer de longs réseaux d'assainissement et étendre la circulation des biens et des personnes, il faut des lois générales autant que des chemins sûrs. Les précautions de Koch hachent et interrompent les réseaux que les hygiénistes veulent au contraire allonger et renforcer. Ils n'ont que faire de ces précautions. Toute leur confiance va au contraire à celui qui énonce une loi générale et un principe d'extension indéfinie des réseaux qu'ils vont commander.
L'intérêt des critiques de Peter et de Koch est de nous forcer à voir la disproportion entre les forces qui adhèrent aux généralisations du pastorisme et les preuves rares que celui-ci peut alors leur fournir. Si j'insiste sur ce point c'est que l'histoire des sciences est rarement juste avec les vaincus et même avec les vainqueurs. Elle accorde trop à ceux-ci et pas assez à ceux-là. Il faut être plus juste et traiter symétriquement les vainqueurs et les vaincus (Bloor :1975/1982). Quand Richet écrit dans la Revue, en 1886, à propos de la suggestion faite à l'Académie de créer l'Institut Pasteur : " nous sommes assurés qu'avoir proposé un établissement vaccinal, c'est déjà en annoncer la création " (1886, 6.3., p 63), il faut comprendre cela en anthropologue. Il faut bien appeler cette invocation de la magie. Il donne à Pasteur les clefs de l'Institut rien qu'en en suggérant la possibilité. Canguilhem, un siècle après, prolonge les mêmes incantations lorsqu'il écrit du mémoire sur la théorie des germes :
"Cette théorie qui porte déjà en elle, par les travaux de Koch et de Pasteur, la promesse qui sera tenue, de guérison et de survie pour des millions à venir d'hommes et d'animaux, porte également l'annonce de la mort, précisément, de toutes les théories médicales du 19° siècle." (1977 p. 63).
Il faut analyser ces croyances dans la puissance de ce qui est " en germe " dans les mêmes termes que lorsque Koch, proposant un vaccin contre la tuberculose, voit affluer de toute l'Europe des malades fous de l'espoir d'être guéris. L'assurance de Richet est faite de la même " crédibilité " que la " crédulité " des malades. Que Pasteur ait en effet inauguré son Institut alors que Koch a dû retirer son vaccin dans la confusion, ne doit pas faire vaciller l'analyste. Dans les deux cas, Koch comme Pasteur sont soulevés par une vague de confiance qu'ils utilisent autant que ceux-ci les utilise.
7. Il y avait un traître parmi nous.
Les hygiénistes traduisent donc ce grand conflit de la Richesse et de la Santé sans lequel leur parole n'intéresserait personne. Mais, agissant dans toutes les directions, ils restent discutés et peu obéis. Leurs volontés d'assainissement sont constamment interrompues par ce qui leur apparaît comme la mauvaise volonté d'autres acteurs. Ils attribuent toutes ces déviations et ces ralentissements à trois sortes de mauvaises volontés. D'abord à l'inertie des pouvoirs publics qui ne font pas ce qu'ils devraient faire. Ensuite à ce qu'on appellerait aujourd'hui les " pesanteurs sociologiques" de masses ignorantes de leurs propres intérêts. Enfin à ces maladies qui apparaissent et disparaissent et dont le comportement indigne est appelé " spontanéité morbide ". En fait, ces résistances sont liées. Leur incapacité à empêcher les déviations des maladies justifie d'avance l'inertie des autres. Il faudrait, pour pousser à l'action les pouvoirs publics et par ricochet les masses inertes, qu'on puisse faire un chemin à travers les villes assainies qu'aucun acteur ne vienne interrompre ou infléchir. Or ce n'est jamais le cas.
On expédie une bière parfaitement claire chez un client, elle arrive corrompue. On fait accoucher une femme d'un beau bébé de huit livres, elle meurt en couches. On donne du lait tout à fait propre à un nourrisson, il meurt à son tour de la fièvre typhoïde. On règle le passage des pèlerins marocains à la Mecque, le choléra revient avec les pèlerins sanctifiés et se déclare à Tanger, puis à Marseille. On embauche une petite bretonne pour soulager la cuisinière, celle-ci se trouve au bout de quelques mois soulagée de la vie par une phtisie galopante. On croit toujours bien faire, mais l'acte n'arrive pas au but et se trouve légèrement décalé par rapport à ce but. On punit un prisonnier d'un an de prison, mais il paye de sa vie ce passage en cellule. Quand on suit la grisette dans son garni, on pense payer la passe d'une pièce de cent sous et l'on finit ses jours à l'asile. Cette déviation et ce détournement des actes les mieux intentionnés, voilà qui est vraiment décourageant.
Mais il faut comprendre que la situation est d'autant plus décourageante que ce détournement n'a pas toujours lieu. Beaucoup de bières arrivent intactes chez les débitants de boissons, beaucoup d'habitués des maisons ne deviennent pas syphilitiques, beaucoup de sages-femmes ne tuent pas leurs parturientes. C'est justement cette variation qui inquiète. C'est l'impossibilité de prévoir l'intervention, le parasitage d'autres forces qui rendent les remèdes et les statistiques des hygiénistes à la fois si minutieuses et si décourageantes. Parfois le choléra passe, parfois non; parfois le typhus survient, parfois non. Oui, la doctrine de la " spontanéité morbide " était la seule vraiment crédible. Entre l'acte et l'intention, un tertium quid qui les dévie et le corrompt, mais il n'est pas toujours présent et on ne peut le capturer sans tenir compte de tout à la fois : les cieux, les temps, les mÏurs, les climats, les appétits, les humeurs, les degrés de richesse et la fortune.
Cette corruption des meilleures volontés, corruption d'autant plus inquiétante qu'elle n'avait pas toujours lieu, avait un grave inconvénient. Elle inclinait au scepticisme. On pouvait bien sûr prendre des mesures, mais contre quoi ? Contre tout à la fois, mais sans certitude. Il était difficile d'engendrer l'enthousiasme et une confiance continue dans des programmes de réforme et d'assainissement qui reposaient tous sur cette inconstante constante :
" Devant cette fatalité aux recours périodiques, nous demeurions impuissants, désarmés, et dirais-je volontiers avec le poète : Ôlassés de tout, même de l'espérance. " (Bouley, 1881, 29.10°°, p.549.)
Ce scepticisme menait tout droit au fatalisme. Cette corruption des volontés avait en effet trop le caractère de la " corruption de ce bas monde " pour qu'on ne la trouve pas inévitable. La vie et la bonne santé sont des miracles et ni les hygiénistes ni les médecins n'y pouvaient grand-chose. On avait beau vouloir assainir et réformer, il était difficile de convaincre le public et les pouvoirs publics d'investir pendant des décennies des sommes énormes si les programmes les plus simples pouvaient être trahis par une sorte de cinquième colonne qui faisait ses coups par en dessous. On voit bien le paradoxe du mouvement hygiéniste : d'un côté un mouvement social aux dimensions gigantesques qui se dit prêt à tout prendre en charge, et de l'autre une suite de mesures que dévient, en douce, des acteurs inconnus et erratiques. On imagine alors l'intérêt que représente pour l'époque l'identification de ces forces corruptrices, de ces agents doubles, de ces miasmes et contages, et la confiance immédiate que l'on accorderait à ceux qui pourraient, en les identifiant, prendre contre eux des mesures.
C'est en ce point précis que font irruption à la fois le microbe et le montreur de microbes.
Entre la bière et le brasseur, il y a quelque chose qui parfois agit et parfois n'agit pas. Un tertium quid : " une levure", dit le montreur de microbes. Quand vous expédiez la bière, vous expédiez le tonneau, le liquide, la feuille de régie et la levure (Tyndall, 1877, 17.2.°°, pp 789-800). Quand vous accouchez une femme, vous croyez en la présence de trois acteurs, la sage-femme, le bébé et la mère; mais un quatrième en profite pour passer de vos mains aux plaies de la femme. Votre intérêt est la vie de la femme; mais le sien est différent. Il profite du vôtre pour accomplir le sien. Il prolifère, la femme meurt, vous perdez une cliente (Duclaux, 1879,4.1.°°, pp629-635). Vous organisez au Muséum une monstration d'Esquimaux. Ils vont à la rencontre du public; mais ils rencontrent en plus le choléra et meurent. Vous êtes bien ennuyé car vous ne vouliez que les montrer et non qu'ils meurent (1881, 21.3., pp372-377, anonyme). Avec le lait de vache, voyage un autre animal qui lui n'est pas domestique, le bacille tuberculeux, et qui s'insinue dans votre désir de bien nourrir votre enfant. Ses buts sont si différents du vôtre que votre enfant meurt.
Pour comprendre ce qui va composer le pastorisme jusqu'à la fin du siècle, il faut comprendre ce que les pastoriens, peu nombreux, vont chercher à offrir aux hygiénistes. Travaillant dans quelques laboratoires, ils prononcent des paroles qui sont aussitôt considérées comme véridiques et intégrées sans coup férir dans les évidences qui permettent au mouvement hygiéniste d'avancer enfin ses affaires. Les hygiénistes ne sont pas " crédules ". Ils attendent du pastorisme quelque chose d'important, d'autant plus important qu'ils ont été plus déçus et qu'ils sont poussés par un mouvement social plus vaste. Le petit groupe des chercheurs pastoriens ne crée ni la médecine, ni l'immense corps de doctrines sur les causes des épidémies, ni la volonté du corps social de s'assainir et de se remodeler, ni même, il faut y insister, la compréhension rapide par d'autres de ce qu'ils disent. Pourtant, ils ajoutent un petit quelque chose, qui paraît essentiel à ceux qui s'en emparent pour poursuivre leurs propres buts d'assainissement.
En acceptant de revenir à cet état fictif, avant que l'on attribue à Pasteur l'ensemble du mouvement, on pourrait désigner son apport du nom de point d'appui. Les pastoriens ne fournissent ni le levier, ni la charge, ni l'ouvrier qui fait le travail, mais ils offrent un point d'appui aux hygiénistes. Ils sont un peu, autre métaphore, comme les premiers ballons d'observation au cours des batailles. Ils rendent l'ennemi visible. Sans remplacer ni les armées, ni la bataille, ni même le commandement, ils indiquent où diriger les coups. Ce n'est rien et c'est tout. Duclaux, parlant des chirurgiens qui sont les premiers à se saisir du pastorisme, nous le dit bien :
" Les chirurgiens prouvent depuis longtemps qu'ils ont la noble ambition de bien faire, quelque peine que cela leur coûte, et il suffira de leur avoir montré où est l'ennemi pour qu'il apprennent à courir SUS à ces infiniment petits qui leur ont si souvent masqué à eux mêmes leurs succès et leurs gloires, et que ce sera l'honneur de notre siècle d'avoir appris à connaître et à braver. " (1879, 4.1. °, p. 635.)
Les pastoriens vont déplacer (ou traduire) la volonté des hygiénistes en se coulant dans leurs projets mais en lui ajoutant un élément qui va rendre et les hygiénistes et les pastoriens plus forts.
8. Nous ne sommes pas le nombre que nous croyions être
Je l'ai dit au début, nous ne savons pas qui sont les acteurs qui composent notre monde. C'est de cette incertitude qu'il faut partir pour comprendre comment, de proche en proche, les acteurs s'entre-définissent, en convoquant d'autres acteurs et en leur attribuant des volontés et des stratégies. Cette règle de méthode est particulièrement importante lorsqu'il s'agit d'étudier une époque où le nombre d'acteurs se trouve tout soudain multiplié par millions. Ce qui frappe tous les auteurs de la Revue peut se résumer en une phrase : " nous ne sommes pas le nombre que nous croyions être ". On a beau parler d'hommes, de sociétés, de culture et d'objets, il y a partout des foules d'autres acteurs qui agissent, poursuivent des buts qui nous sont inconnus et se servent de nous pour prospérer. Nous avons beau inspecter l'eau pure, le lait, les mains, les tentures, les crachats, l'air que nous respirons, et ne rien voir de suspect, des milliards d'autres personnages passent et repassent en plus que nous ne voyons pas.
" Ignorant le danger du microbe qui nous guette, nous avons jusqu'ici arrangé notre train de vie sans tenir aucun compte de cet ennemi inconnu. " (1892, 20.2. °°, p.234, anonyme.)
Tout est dans cette phrase. Il n'y a pas que des rapports " sociaux ", des rapports d'homme à homme. Les hommes ne sont pas " entre eux " dans la société, car partout des microbes interviennent et agissent. Il n'y a pas un Esquimau et un anthropologue; un père et son enfant ; un accoucheur et sa cliente; une prostituée et son client ; un pèlerin et son Dieu, sans oublier Mahomet son prophète. Pendant que tous ces rapports, ces " colloques singuliers ", ces duels, ces contrats se passent, d'autres acteurs agissent, passent leurs contrats, imposent leurs buts et redéfinissent autrement le lien social. Le choléra se moque de la Mecque, mais il y va dans l'intestin du hadji; le vibrion septique n'a rien contre la parturiente, mais il a besoin qu'elle meurt. Ils composent tous deux, au milieu des liens dits " sociaux ", des alliances qui compliquent terriblement ceux-ci.
Je n'emploie nullement le mot d'acteur d'une façon métaphorique ou ironique mais au sens sémiotique du terme (1.1.7.). Le lien social est en effet composé, disent les pastoriens, de ceux que tissent les hommes entre eux et de ceux que tissent les microbes entre eux. On ne peut pas composer la société avec le social seulement. Il faut y ajouter l'action des microbes. On ne comprend rien au pastorisme si l'on ne comprend pas qu'il recompose la société différemment. Il n'y a pas d'un côté une science faite au laboratoire, et de l'autre une société faite de groupes, de classes, d'intérêts, de lois, etc. C'est à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile. A composer la société avec seulement des liens sociaux en omettant les invisibles, on aboutit à une corruption générale, à une déviation perverse des bonnes volontés humaines. Pour agir efficacement d'homme à homme, c'est-à-dire, aller à la Mecque, survivre au Congo, accoucher de beaux enfants, obtenir des régiments virils, il faut " faire place " aux microbes.
" La science, écrit Leduc, a commencé l'asservissement des forces de la nature et mis au service des sociétés modernes des travailleurs de fer et de feu plus puissants que tous les esclaves de l'ancien monde. Mais aucune science n'impose comme l'hygiène la solidarité aux sociétés humaines; nous savons aujourd'hui qu'il est à peu près impossible de profiter de ses bienfaits si on ne les étend pas à tous ses voisins; en d'autres termes, l'hygiène individuelle est une dépendance étroite de l'hygiène publique; une seule maison insalubre dans une ville est une menace perpétuelle pour tous ses habitants; pour dispenser ses bienfaits à l'un, I'hygiène exige qu'ils s'étendent à tous. " (1892, 20.2. °°, p.233.)
Avec quoi fait-il son monde notre Leduc ? Avec " la science ", avec des machines de fer et de feu, avec des forces asservies, mais aussi avec des maladies contagieuses. Le lien " social " juridique est faible, mais celui qui attache tous les hommes par une maladie est beaucoup plus fort. Que dire alors du lien juridique redéfini par l'hygiéniste et qui doit agir partout pour rendre solidaire tout le corps social ?
Les acteurs redéfinissent combien ils sont, et se fichent pas mal de savoir si les uns font partie de " la nature " et les autres de " la culture ", comme on disait naguère. Ce qui les intéresse, c'est de savoir si on peut les asservir et ce qu'on va pouvoir créer comme nouvelles forces avec ces étranges alliés. Armangaud par exemple s'allie bien bizarrement aux microbes :
" Dans notre lutte contre la phtisie (...) nous disposons d'un élément de succès qui manque en grande partie dans la lutte contre la scrofule et les tuberculoses locales : c'est le mobile tiré de l'intérêt personnel, c'est la contagion qui nous rend tous solidaires les uns des autres, les riches comme les pauvres, les forts comme les faibles. " (1893, 17.1. °°, p.37.)
Armangaud, réformiste un peu paternaliste, se sert du microbe pour redéfinir ce fameux " intérêt bien compris " et lier tout le monde grâce à la peur de la maladie.
Ce renforcement inattendu n'est d'ailleurs pas lui-même " réactionnaire ", comme le suggèrent certains auteurs habitués à ne jamais parler que du pouvoir et qui voient dans l'hygiène un " moyen de contrôle social ". Les alliés du microbe sont aussi bien à droite qu'à gauche :
" On verra par la suite, écrit un certain Gibier au moment de l'inauguration d'un Institut Pasteur à New York, que l'étude des organismes contagieux qui doit être la base scientifique de l'hygiène peut et doit apporter un important appoint à ceux qui, trouvant que tout n Ôest pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, cherchent à améliorer la condition misérable des déshérités. " (1893, 2.12, p. 722.)
C'est lui qui parle d'"appoint ". C'est lui qui, comme un marxiste vulgaire, attache la bactériologie à la lutte des classes :
" La misère du pauvre distille un fiel amer et virulent qui filtre jusqu'à la coupe du riche et contamine les veines de ses enfants. " (id.)
Le pauvre est peut-être sans droit, mais le pauvre contagieux peut faire sauter la baraque. Ce qu'on refuse à l'un on ne peut le refuser à l'autre. La lutte des classes bloquée en un point, peut reprendre si on lui ajoute le contage. Rosenkranz a montré pour d'autres réformes aux Etats-Unis qu'il était impossible de savoir si elles servaient à la droite ou à la gauche parce que le microbe permettait justement de déceler des desseins sans lui trop reconnaissables.
Personne, à la fin du siècle, ne peut se passer de la contagion pour attacher ensemble les hommes, les plantes et les bêtes. Dans un article ayant pour titre " le rôle des microbes dans la société ", un certain Capitan résume ainsi sa pensée :
" Nous venons d'esquisser à grands traits la façon dont les microbes pathogènes évoluent dans la société (...) La société ne peut exister, elle ne peut vivre et subsister que grâce à l'intervention constante des microbes, grands pourvoyeurs de mort mais aussi dispensateur de matière. " (1896, 10.3., p 292)
C'est toujours en anthropologue qu'il nous faut suivre ces traductions nouvelles de ce qui compte dans le monde. Notre auteur répartit autrement ce qui est bienfaisant et ce qui est malfaisant, ce qui est utile et inutile, ce qui agit et ce qui n'agit pas. Il n'assied pas la société sur la biologie, comme un vulgaire contemporain, non, il redéfinit la société elle-même dans laquelle interviennent maintenant en tous points, en tous lieux, les nouveaux acteurs. " Nous avons besoin du secours des infiniment petits", écrit Loye (1885, 14.2., p.214). Ce sont les microbes qui nous lient par les maladies, mais ce sont eux aussi qui nous attachent, par notre flore intestinale, aux choses mêmes que nous mangeons :
"Nous pouvons à peine douter de l'importance du rôle que jouent dans l'économie de l'individu ces commensaux qui l'aident à désintégrer les substances organiques." (Sternberg, 1889, 16.3. °° p.328.)
"Solidarité", " appoint", " puissance", " secours", " commensal", ce n'est pas moi qui impose des termes empruntés à des rapports de force. Ce sont les acteurs (qui redéfinissent ainsi leurs mondes et ceux avec qui il va falloir dorénavant compter.
9. De la science de la société à celle des associations
Il faut admettre, à ce point, que les acteurs que nous étudions ont déjà plusieurs leçons à nous donner. En particulier, ils n'attendent pas que le sociologue leur définisse la société dans laquelle ils vivent. Ils la refont avec des acteurs nouveaux qui ne sont pas sociaux. Les sociologues des sciences, prétendent souvent donner une explication politique ou sociale du contenu d'une science, par exemple la physique, la mathématique ou la biologie. Mais la sociologie des sciences est frappée d'impuissance. Elle croit savoir de quoi se compose la société. Fidèle à sa tradition, elle la compose habituellement de groupes, d'intérêts, de volontés et de conflits d'intérêts. On voit donc bien la raison qui la rend si faiblarde quand elle s'approche des sciences exactes. Elle croit expliquer en termes sociaux une science pure, alors que cette science est presque toujours plus originale et plus subtile même dans sa définition du corps social que ladite sociologie. On se croit très malin parce qu'on a expliqué l'hygiène en termes de lutte des classes, d'infrastructure et de pouvoir, alors que les acteurs nous dament le pion. Ils vont chercher des alliés nouveaux pour faire avancer leurs affaires et font peur aux riches (ou aux pauvres) en brandissant des maladies. Qu'est-ce qui explique l'autre ? Qui est le plus inventif ?
Les sciences exactes n'échappent pas à l'analyse sociale parce qu' elles sont distantes ou séparées de la société, mais parce qu'elles révolutionnent la conception même de la société et de ce qui la compose. L'exemple du pastorisme est admirable. Les explications sociologiques, d'ailleurs rares, sont faibles à côté du coup de génie proprement sociologique des pastoriens et de leurs alliés hygiénistes, qui refondent carrément le lien social pour y inclure l'action des microbes. On ne peut réduire l'action du microbe à l'explication sociologique, puisque l'action du microbe redéfinit la société et aussi la nature et tout le saint-frusquin.
Regardons les choses de plus près. Les microbes sont partout en tiers dans toutes les relations, disent les pastoriens. Mais comment le savons-nous ? Par les pastoriens eux-mêmes, par les cours, les démonstrations, les manuels, les avis, les articles qu'ils lancent à partir de cette date. Qui donc est en tiers dans toutes les relations sociales de l'époque ? Mais le pastorien bien sûr, le montreur de microbes. Pour qui faut-il " faire place " ? Pour des milliards de microbes, omniprésents, terriblement efficaces, souvent dangereux et tout à fait invisibles. Mais comme ils sont invisibles, c'est aussi aux montreurs de microbes qu'il faut faire place. En redéfinissant le lien social comme étant composé partout de microbes, les pastoriens et les hygiénistes regagnent le pouvoir d'être partout présent. On ne peut pas " expliquer " leurs actions et leurs décisions par de " simples " motivations politiques ou de simples intérêts, (ce qui serait d'ailleurs bien difficile à faire). Ils font beaucoup plus. Dans le grand chamboulement de l'Europe à la fin du siècle, ils redéfinissent de quoi se compose la société, qui agit et comment, et se font les porte-parole de ces nouveaux acteurs innombrables, invisibles et dangereux (3.1.12.).
La leçon de sociologie qu'ils donnent à leur époque (comme aux sociologues dits des sciences) est la suivante : si l'on veut obtenir des rapports économiques et sociaux proprement dits, il faut d'abord extirper le microbe. Mais pour extirper le microbe il faut placer partout le représentant des hygiénistes ou des pastoriens. Si l'on veut réaliser le rêve des sociologues, des économistes, des psychologues, etc., c'est-à-dire obtenir des relations que rien ne vient dévier, il faut dévier les microbes pour qu'ils ne viennent plus interrompre partout les relations. C'est eux et leurs cheminements qu'il faut interrompre. Après que les pastoriens auront envahi la chirurgie, alors oui, on aura en effet le chirurgien seul avec son opéré. Après qu'on aura trouvé l'appareil à pasteuriser la bière, alors oui, le brasseur pourra n'avoir avec son client que des relations économiques. Après qu'on aura stérilisé le lait, en généralisant partout dans les fermes les procédés pastoriens, alors oui on pourra s'occuper avec amour de nourrir son enfant. Serres a décrit cette élimination d'un parasite par un autre plus puissant . C'est seulement après l'installation du second qu'on peut se dire sauf du premier. Au prix de l'implantation en tous points de nouvelles professions, institutions, laboratoires et savoir-faire, on obtiendra des flots bien canalisés de microbes et des flux bien canalisés de pèlerins, de bière, de lait, de vins, de petits écoliers et de petits soldats.
Expliquer la bactériologie, ce n'est donc pas ramener Pasteur à la position d'un groupe social. C'est au contraire suivre la leçon que la bactériologie et l'hygiène donnent à toutes les sociologies de l'époque. " Vous avez cru compter sans le microbe. Or il est un acteur essentiel. Mais qui le connaît ? Nous, et nous seuls dans nos laboratoires. Il va donc falloir compter avec nous et passer par nos laboratoires pour résoudre les problèmes de la société. " Pour comprendre ce point de vue, il suffit de voir que l'époque est pleine de gens qui se font les porte-parole de forces dangereuses et obscures et avec lesquelles il faut maintenant compter. Les hygiénistes ne sont pas seuls à inventer de nouvelles forces. Il y a ceux qui font agir partout la fée électricité, ceux qui lancent les ligues pour la colonisation, ou pour le développement des sociétés de gymnastique, pour la promotion du téléphone, de la radio ou des rayons X. Le parti radical, par exemple, gagne partout du terrain en obligeant les acteurs traditionnels du jeu social à compter avec " les classes laborieuses classes dangereuses " dont les actions et les volontés sont mal connues. Mais c'est avec Freud que la ressemblance est la plus grande. Pasteur, comme Freud, trouve des trésors, non dans les lapsus et les broutilles de la vie quotidienne, mais dans les pourritures et les déchets. Tous deux annoncent qu'ils parlent au nom de forces invisibles, rejetées, terriblement dangereuses, et à l'écoute desquelles il faut se mettre si l'on ne veut pas que la civilisation s'effondre. Les pastoriens, comme les psychanalystes, se posent en interprètes exclusifs de populations auxquelles personne d'autre n'a accès.
Peu importe que Pasteur développe une science exacte, que le parti radical occupe une place grandissante à la Chambre, et que Freud développe une science toujours discutée. Peu importe que les uns définissent des acteurs humains et d'autres des acteurs non-humains ou moraux (4.5.4.). Ces distinctions-là comptent moins que l'attribution de sens et la construction des porte-parole traduisant, au profit des autres, ce que dit l'inconscient, le virus de la rage ou l'ouvrier typographe. Les distinctions comptent moins que le fait qu'ils renégocient tous de quoi est composé le monde, qui agit en lui, qui importe et qui veut. Ils créent tous, et c'est là l'essentiel, de nouvelles sources de pouvoir et de nouvelles sources de légitimité, irréductibles à celles qui codaient jusqu'ici l'espace dit politique. On ne peut les réduire à une " explication sociale ou politique " puisqu'ils renouvellent de fond en comble le jeu politique avec des forces fraîches. Si la sociologie veut être la science des " faits sociaux", alors elle ne peut pas comprendre cette époque. Elle se limite au social pur alors que tous les acteurs le salissent avec autre chose. Plus grave, la sociologie reste sourde aux leçons des acteurs eux-mêmes. Si l'on veut suivre cette leçon et s'appeler encore sociologue, il faut redéfinir cette science, non comme celle du social, mais comme celle des associations. De celles-ci on ne peut dire si elles sont humaines ou naturelles, faites de microbes ou de plus-value, mais seulement qu'elles sont fortes ou faibles..
10. Comment se rendre indiscutable
Nous commençons à saisir la traduction généralisée dont témoigne la Revue Scientifique.
-" Nous voulons assainir ", disent les hygiénistes, traduisant à leur manière les forces de l'époque et le conflit de la Richesse avec la Santé.
-" Toutes vos bonnes volontés sont déviées, brouillées, parasitées ", disent leurs ennemis.
-" Ce parasite qui dévie et brouille vos désirs, nous le voyons et le faisons voir, nous le faisons parler et le domptons ", disent les pastoriens.
-" Si nous saisissons ce que disent les pastoriens saisissant le parasite la main dans le sac, nous pouvons alors aller jusqu'au bout de ce que nous voulions ", disent les hygiénistes. " Plus rien ne viendra dévier nos projets et affaiblir nos programmes d'assainissement. "
En répandant les pastoriens révélateurs des microbes, les hygiénistes peuvent se répandre, eux qui sont les législateurs de la Santé. En fin de traductions, cela revient à dire qu'en généralisant partout à la fois le pastorien et l'hygiéniste, la volonté d'enrichissement ne se trouve nulle part contrecarrée. Le conflit entre Health et Wealth se trouve résolu au profit de celle-ci.
Comme le propose McNeill dans son livre sur la lutte millénaire entre les micro parasites et les macro parasites, lutte qui lui paraît être le moteur de l'Histoire, la balance penche enfin en faveur des macro parasites. Les riches et les empires vont enfin pouvoir s'étendre. Jusque-là, surtout sous les tropiques, ils n'allaient jamais bien loin. Leurs plus fidèles factotums mouraient vite. Désormais, partout où les pastoriens et les hygiénistes gagnent du terrain, les micro parasites perdent le leur. On comprend bien pourquoi personne, même aujourd'hui, ne peut sérieusement discuter la bactériologie et son apport. En effet toutes les traductions s'alignent dans la même direction, tout le monde se renforce à attaquer les micro parasites : les exploiteurs, les exploités, les bienfaiteurs de l'humanité, les commerçants, les religieux et surtout les médecins, les hygiénistes, les médecins militaires et, en fin de chaîne parasitaire, les pastoriens. Les seuls perdants ce sont les microbes. Comme nul humain ne peut vouloir les défendre, la transformation générale des villes au 19° siècle par l'élimination des microbes est en effet indiscutable.
Avant de continuer mon récit, il me faut introduire une distinction sans laquelle nous allons confondre le montage des forces que j'essaye de recomposer avec l'impression finale que donne ce montage. On aurait pu découvrir les microbes, mais n'attribuer aucune responsabilité dans cette découverte à Pasteur. Après tout, l'ingratitude en politique est plus commune que la reconnaissance. Il faut donc bien distinguer deux dispositifs. Le premier ensemble monte les forces les unes sur les autres et va nous permettre d'expliquer comment une époque entière s'intéresse (se trouve intéressée) à ce qui se passe au laboratoire de M. Pasteur; le second ensemble attribue la responsabilité des traductions à un élément du dispositif. Quand Tolstoï explique la campagne de Russie, il décrit le premier ensemble, mais il sait bien que le second est bâti différemment puisque c'est le " génie de Napoléon " et le " génie de Koutouzov " qui sont tenus pour responsables des manÏuvres. Il en est de même avec la bactériologie. Ce que j'appellerai le dispositif primaire montre comment celle-ci s'insinue en fin de chaîne parasitaire et se trouve à même de traduire toute une époque. Mais le dispositif secondaire attribue au génie de Pasteur l'ensemble de la révolution sanitaire de l'époque. Le dispositif primaire décrit les alliances et la composition des forces alors que le dispositif secondaire explique pourquoi l'on mêle les forces par un nom qui les représente. Le premier définit les " rapports de force "; le second permet d'expliquer la constitution de la " puissance " (4. 1 .6.).
Ce point n'est pas mineur, car il nous aidera à expliquer deux choses très différentes : comment les hygiénistes ou les pastoriens se placent pour traduire les forces qui ont besoin d'eux; puis, comment ils intentent un procès en responsabilité pour définir qui est responsable du mouvement total. J'ai dit qu'un déplacement n'avait lieu que par traduction. Mais cette traduction est toujours un malentendu où l'un et l'autre misent différemment (1.3.5.). Une fois le déplacement achevé, il est crucial de décider qui a finalement été la cause de cette traduction (1.3.7.). Par exemple, il est à peu près certain que les bactériologistes anglais ont placé leurs laboratoires comme les biologistes français. Donc le dispositif primaire est le même. Mais c'est en France seulement que la responsabilité fut attribuée toute entière à la bactériologie, laquelle fut réputée l'Ïuvre d'un homme, Pasteur. Cette distinction entre les deux dispositifs est essentielle parce que les stratégies qu'elle met en Ïuvre sont tout à fait différentes et peuvent varier dans le même article. Richet par exemple, parlant du sérum anti-diphtérique, finit par cette phrase :
" On s'étonnera peut-être de ne pas me voir mentionner le grand nom de Pasteur ? Mais à quoi bon ? Ne sait-on pas que toute découverte dans le domaine de la bactériologie émane directement de M. Pasteur, comme toute découverte dans la chimie émane de Lavoisier ? " (1895, 20. 7. °°, p.69.)
Plotin lui-même n'aurait pas doté son Dieu d'une puissance suffisante pour en faire émaner " directement " le sérum anti-diphtérique (auquel Pasteur homme n'a guère contribué). Mais le même Richet, dans le même article utilise un tout autre modèle pour établir les priorités des découvertes sur la diphtérie :
" En présence de ce magnifique résultat, de cette conquête sur la mort par la science, il est d'un intérêt relativement secondaire de savoir à qui elle est due; car on exagère toujours ce qui revient à tel ou tel savant dans une découverte quelconque. Elle est, bien plus que son orgueil le suppose, due à une collaboration anonyme, perpétuelle et à l'échange des idées ambiantes qui toutes apportent chacune leur contribution aussi utile qu'obscure. " (id. p.68.)
Comment ? Il y aurait des chercheurs " anonymes " ? D'autres chercheurs que Pasteur ? Des " collaborations ", des " idées ambiantes " ? L'émanation plotinienne est devenue de la plate sociologie des sciences : une foule d'anonymes besogneux. On aura deviné la cause de ce changement de métaphysique. Le premier collaborateur obscur et anonyme n'est autre que Richet lui-même ! : " Le 6 décembre 1890, nous faisions la première injection sérothérapique à l'homme " (id.). Ce double jeu d'explications, l'un qui fait la puissance, l'autre qui étage des rapports de forces, ne pourrait paraître qu'un travers amusant. Il va nous servir beaucoup pour expliquer comment une manipulation aussi patente de tous les rapports de force d'une société peut finir par donner l'impression qu'il y a eu une société révolutionnée par les idées purement scientifiques de quelques hommes et nous permettra même d'expliquer comment, par réduction au dispositif secondaire, on finit par obtenir l'impression d'une science et d'une société.
11. L'hygiène et les Points de Passage Obligés
Voyons d'abord du côté des hygiénistes pourquoi ils s'emparent aussitôt de tout argument sur les microbes venus des laboratoires de microbiologie. J'ai dit qu'ils étaient en guerre et qu'ils se battaient partout. Je les ai comparés à une armée peu nombreuse, chargée de défendre une immense frontière et donc obligée de se disperser le long d'un fin cordon sanitaire. Ils étaient partout mais partout faibles, et l'on sait combien d'épidémies, de typhus, de choléra, de fièvre jaune, passaient à travers ces frontières trop lâches. Que leur apporte la définition du microbe et les descriptions de ses mÏurs et habitudes ? Très exactement ce que l'on appelle à l'armée des P.P.O., des points de passage obligés. L'ennemi, selon son équipement, ne peut passer partout mais seulement en quelques endroits. Il suffit alors de concentrer les forces en ce point pour qu'aussitôt la faiblesse se change en force. L'ennemi peut se trouver alors écrasé.
Soit une maladie infantile comme l'ophtalmie des nouveaux nés, cause, disait la statistique, de 30% des aveugles de naissance. Fuchs, l'auteur de cet article, croyait comme les autres à la spontanéité morbide. Tout causait cette ophtalmie : la lumière trop vive, le froid, la jaunisse. Puis il ajoute (sans d'ailleurs citer Pasteur) :
" Du jour où nous avons appris que la cause de plusieurs maladies infectieuses réside dans les champignons microscopiques, nous fûmes tous portés à croire qu'ici également il fallait accuser les microorganismes. " (Fuchs, 1884, 19.4.°°, p.494.)
La simple définition d'un acteur suffit à " porter à croire " -expression capitale- en un programme de recherche nouveau. Grâce aux prouesses de cet acteur, il se met à lier deux agrégats statistiques jusqu'ici disjoints, la présence de la maladie et la gonorrhée de la mère. Il trouve alors le même gonocoque dans les plaies de la mère et dans le pus des yeux du nourrisson. Quand le microorganisme peut-il passer du vagin de la mère à l'Ïil bien fermé du nouveau-né ? Une seule réponse : par les cils auquel il adhère. Voilà le point de passage obligé : les cils. Où frapper ? Dans les yeux mêmes. Avec quoi ? Avec un désinfectant puissant, le nitrate d'argent. Il était impuissant à prévenir toutes les causes d'une maladie qui en avait plusieurs. Fuchs se retrouve en position de force écrasant le gonocoque à coup de nitrate d'argent, au seul lieu où il est obligé de passer. Les résultats de ce nouveau rapport de force sont spectaculaires, " indiscutables ". Dans un hôpital allemand, dit l'auteur, on est passé de 12,3% des enfants malades à 0%. Qui en effet, peut encore discuter cela ? En déployant les mêmes forces, Fuchs obtient des résultats sans comparaison avec ceux d'avant. Ce renforcement, on le comprendra volontiers, suffit à montrer pourquoi tant de gens sont " portés à croire " à la présence des microbes.
Il y a plus. Le microbe permet de mettre de l'ordre dans les problèmes épidémiologiques où il semblait que le nombre de causes défiait à tout jamais l'analyse. Prenons l'exemple d'une enquête sur un cas de choléra à Yport. L'enquêteur, un certain Gibert, se trouve devant un puzzle digne de Sherlock Holmes : un Terre-Neuvien aborde avec du poisson à Cette; un marin meurt à Toulon; dans le train un sac appartenant au mort voyage en bagage non accompagné, à Yport, une brave dame lave le linge de son frère malade; elle habite une rue en pente; il y a une fontaine. Du point de vue que seul connaît la statistique, ce salmigondis de faits épars ne peut qu'être le suivant : il y a eu en 1884 un foyer cholérique à Toulon, et un autre à Yport en Seine Inférieure. " La doctrine de la spontanéité morbide a été invoquée de nouveau", avoue l'auteur.
Pour remédier à l'incertitude, voilà notre enquêteur qui déroule son fil d'Ariane. Comme Rouletabille il impose à l'enquête sa certitude préconçue. Le microbe n'est pas une idée qui flotte dans la tête des savants, c'est un moyen de locomotion pour se déplacer à travers les réseaux qu'ils veulent creuser. Le microbe est un moyen d'action, profilé pour un certain usage et un certain type de liaison et de déplacement : il y a un microorganisme spécifique, celui-ci pas plus que la nature ne fait de saut, tout doit pouvoir se relier à ce fil. Avec ces certitudes, un parcours nouveau est à la fois décrit et creusé. Et en effet, le voilà qui raconte comment le marin malade, ami du marin mort à Toulon, fait laver son linge par sa sÏur :
"Le lendemain de son arrivée, il fit tremper dans un baquet en deux lots tous ses effets et les fit ensuite égoutter sur les cordes (...) l'eau du baquet fut jetée dans la rue, à forte pente, et parcourut un espace de 50 mètres." (1884, p.724°°.)
Sept morts le long de la rue à forte pente !
"Chaque cas nouveau, écrit le détective, a pu être relié aux cas antérieurs, et il n'y en a pas un seul que la contagion n'ait expliqué." (id. p. 725.)
De points de passages obligés en points de passages obligés, le chemin se dessine qui explique la variation d'éléments que la doctrine de la spontanéité morbide paraissait seule capable de prendre en compte. Le contagionnisme comme doctrine générale était impuissant, mais le fil d'Ariane permettant de lier un bateau, un train, une topographie, un système d'adduction d'eau et ainsi de suite, réconcilie à la fois l'enquête traditionnelle et le nouvel acteur. Avant, il fallait tout prendre en compte, mais dans le désordre, maintenant on peut aussi tout prendre en compte mais dans l'ordre de ce que le microbe peut faire. On imagine facilement l'enthousiasme extraordinaire de tous les hygiénistes appelés à découvrir les traces d'un ennemi qui paraissait si erratique qu'on allait reparler à son propos de spontanéité morbide. Sans rien abandonner du passé, on devenait plus fort.
" (...) si l'on pouvait connaître le microbe de chaque maladie, écrit Trélat, les localités de ses prédilections, ses habitudes, sa manière de progresser, on pourrait, avec une bonne police médicale, le saisir à point, l'arrêter dans sa progression et l'interdire dans son intervention homicide. " (Trélat, 1895, 10.8. °°, p. 169.)
J'ai fait exprès de citer trois auteurs qui ne sont pas pastoriens, qui ne citent pas Pasteur ou qui travaillent sur des maladies que les pastoriens n'ont pas encore touchées. En effet, la transformation formidable de l'hygiène se fait d'abord seulement avec le programme de recherche suivant : il y a des points de passages obligés; le microbe est le fil d'Ariane qui relie tous les points. Certes, on peut admettre que Pasteur est responsable de la certitude qu'on a qu'il existe des microbes spécifiques (voir chapitre II), mais il n'est pas responsable de leur usage médical.
Le cas le plus clair est évidemment celui de la chirurgie. Dans la Revue, sa transformation est tenue pour acquise dès le début. Elle est d'ailleurs, du point de vue du dispositif secondaire, considérée comme l'Ïuvre de Lister et de Guérin. Pasteur n'est vu, du moins au début, que comme l'occasion d'un développement dû aux chirurgiens eux-mêmes. On comprend pourquoi. L'antisepsie et l'asepsie peuvent se développer sans la connaissance d'aucun microbe particulier, sans la culture, l'atténuation, bref sans rien de ce qui sera le programme médical des pastoriens. Il suffit, pour lancer Lister, qu'on ne discute plus l'existence des microbes et leur faculté de passer partout, mais qu'on sache en gros qu'ils meurent à la chaleur, à l'air -ou a l'absence d'air- sous l'action d'un désinfectant. Que Pasteur rende cela indiscutable et les chirurgiens feront eux-mêmes " l'application ", c'est-à-dire tout le reste.
L'enthousiasme des chirurgiens montre assez qu'on ne peut pas distinguer la " croyance" et le " savoir ". Les degrés qui mènent de la plus sceptique indifférence au plus passionné des fanatismes sont continus et mesurent l'angle des relations entre acteurs. On croit ce dont on attend quelque chose en retour; en ce sens la croyance est fondée, comme le savoir, sur l'attente d'un retour. La simple asepsie permet aux chirurgiens d'atteindre des lieux qu'ils ne pouvaient atteindre jusqu'ici que sur des cadavres :
"l'acte opératoire ne tue plus maintenant : nous sommes à peu près les maîtres de la plaie que nous avons faite, nous la dirigeons presque à notre gré vers une cicatrisation immédiate (...) Les graves interventions d'autrefois, les amputations de membres, les évidements osseux, les résections articulaires, les ablations de sein, sont d'abord entrés dans la pratique journalière; puis l'horizon s'est élargi : la chirurgie abdominale a été créée de toutes pièces; on incise, on résèque, on suture l'estomac, l'intestin, le foie et sa vésicule biliaire, la rate, le rein, le pancréas lui-même (...) L'antisepsie a fait ce miracle : les complications des plaies sont désormais l'exception, et, grâce aux découvertes de M. Pasteur, M. Lister a mérité la fameuse statue d'or promise par Nélaton à qui nous délivrerait de l'infection purulente." (Reclus, 1890, 25.1., 104°°.)
Il ne s'agit pas d'idées, de théories, d'opinions. Il s'agit de chemins et d'outils. On peut aller dans l'estomac, on peut mener le bistouri dans les ovaires, et garder l'espoir que le vivant sur lequel on opère ne mourra pas tout de suite. La certitude que l'on met dans la méthode antiseptique est à l'exacte mesure des territoires qu'elle ouvre aux chirurgiens. La traduction se voit clairement. Au prix d'un détour rapide et peu coûteux par les gestes de désinfection, on accède plus vite et plus loin, vers ce qu'on souhaitait atteindre depuis l'antiquité.
J'ai déjà cité le malheureux Kirmisson qui se lamentait sur l'impuissance des chirurgiens à contrôler tous les facteurs à la fois de l'infection purulente :
" Ainsi donc, on avait beau accumuler toutes les précautions de l'hygiène générale, on n'arrivait pas à déraciner des salles l'infection purulente et toutes les calamités de la chirurgie." (1888, 10.3. °°, p.296.)
Tel était le premier programme, la première hygiène. Et il ajoute :
"On faisait bien évidemment fausse route; on cherchait dans le milieu ambiant, dans les conditions hygiéniques au milieu desquelles on trouvait placé le malade la cause des accidents, tandis qu'il eut fallu les combattre et surtout les prévenir, par l'emploi de substances antiseptiques au sein même de la plaie. "
Le renversement est effectué. La plaie suffit, c'est là qu'il faut se garder. Le milieu importe bien sûr, mais on n'est jamais assez fort pour le contrôler en entier. Les faibles deviennent forts simplement en changeant le point d'application de leurs efforts. Gardez les plaies et non le milieu, cela suffit à rediriger les forces de toute la chirurgie qui devient presque aussitôt plus forte que les microbes qui pervertissaient leurs bonnes volontés.
Cette transformation peut s'énoncer de façon plus précise. Les chirurgiens passent d'une attaque totale à une attaque précise, ou autrement dit d'une totalité pleine à une totalité évidée. Avant, on discutait longuement dans la Revue de " désencombrer " les hôpitaux (1872, 4.10.). Cette solution est typique de l'hygiène accumulatrice et précautionneuse de " jadis ". Il y a trop d'hommes, trop de malades, surtout en ville. Il faut désencombrer. En revanche si l'on n'a plus à garder que les plaies :
"la question, écrit encore Kirmisson, est donc à l'heure actuelle singulièrement simplifiée.(...) Nous ne demandons plus comme autrefois qu'on jette à terre les vieux hôpitaux et qu'on en construise de nouveaux à grand renfort de millions. Ces grands hôpitaux, tout imparfaits qu'ils sont au point de vue de l'hygiène générale, nous nous en contentons à condition qu'on nous mette en mesure de pratiquer une stricte asepsie." (1888, 10.3.°°, p.297.)
Ce n'est pas seulement la chirurgie qui se simplifie et se renforce, c'est toute l'hygiène qui, de fil en aiguille, assure ses conseils en concentrant ses forces sur les points de passage obligés. Il est bien malcommode de suivre partout le prudent conseil de Bouchardat qui demande aux médecins accoucheurs d'attendre plusieurs jours avant de refaire un accouchement. Se laver les mains avec une eau phéniquée après chaque accouchement est plus simple (Bouchardat : 1873, 13.12, pp 552-564).Construire des maternités pavillonnaires est coûteux et peu efficace. Or, on peut très bien entasser les accouchées pourvu seulement qu'on les entoure d'un cordon sanitaire d'antiseptique (1875). Les quarantaines sont bien malcommodes. Pourquoi enfermer les gens dont on laisse passer le linge infecté ? s'indigne Jousset de Bellesme (1876, 22.4.°°, p.403). Il faut simplifier les précautions à prendre. Quand, dix ans plus tard, on saura que le choléra n'a que cinq jours d'incubation, on pourra sans danger ramener la quarantaine à six jours. On se dispute sur le danger des cimetières. Mais comme on ne trouve pas de passages pour les microbes des morts aux vivants, on peut donc déclarer les cimetières salubres (Robinet : 1881, 18.6., pp 779-782). Même chose pour les égouts. Leur odeur est pestilentielle, mais si les microbes ne passent pas avec l'odeur, il n'y a pas en s'en méfier.
Ainsi, de proche en proche tous les grands problèmes de l'hygiène -l'encombrement, la quarantaine, les odeurs, les déchets, la saleté- se trouvent retraduits et évidés. Ou bien le microbe passe et toutes les précautions sont inutiles; ou bien on peut l'empêcher de passer et alors toutes les autres précautions sont superflues. L'hygiène qui s'empare des montreurs de microbes devient plus forte et plus simple, plus architecturée. Elle peut être à la fois plus flexible -les quarantaines sont assouplies- et plus inflexible -désinfection totale à 120°. En un sens elle perd du terrain puisqu'elle ne vise plus à la totalité, mais en un autre sens elle gagne enfin du terrain en frappant à coup plus assuré un ennemi devenu visible. C'est pourquoi l'apport des hygiénistes est difficile à isoler du reste de leurs alliés. Ils changent ce qu'ils voulaient faire en même temps qu'ils le réalisent enfin en suivant le pastorisme. Ils sont comme des gens qui auraient commencé à créer un réseau routier fait de milliers de petits sentiers vicinaux afin d'aller facilement partout, et qui se mettent à ne construire que quelques grands axes. Le but est bien le même, aller partout, mais le programme de Travaux Publics est bien différent.
12. Les hygiénistes font leur temps
Ce déplacement des préceptes hygiéniques qui deviennent plus rares et plus fermes va transformer aussi le rapport de l'hygiène avec son propre passé. Je l'ai dit, son style était cumulatif et précautionneux puisqu'il cherchait à tout embrasser. On remontait à Lycurgue, à Hippocrate, pour un oui ou pour un non, obsédé par la crainte qu'en négligeant un détail on ne néglige une des causes de ces maladies qui en avaient tant. Dès qu'on répartit les forces, qu'on évide le savoir, qu'on architecture l'ensemble des avis et conseils autour des points de passage obligés, on peut négliger une bonne partie de l'opinion des anciens et laisser tomber des pans entiers de l'hygiène devenue alors " traditionnelle ". Après 1880, le style des hygiénistes se reconnaît au premier coup d'Ïil. Ils donnaient leur avis sur tout; maintenant ils tranchent de tout. Ils accumulaient tout; maintenant, ils ordonnent. Le temps ne tourne plus dans le même sens. Au lieu d'avancer sur place et de tout garder, on retranche, on évide, et de ce fait, on progresse enfin.
Souvent, en histoire, lorsqu'on voit de telles différences de style ou de pensée, on parle de révolution (en empruntant le langage des politiques), ou même de coupure épistémologique (en empruntant cette fois le langage de la boucherie). Mais expliquer une différence même radicale par une rupture " du temps ", c'est ne rien expliquer du tout. C'est supposer que le temps passe et que les dates existent (1.2.5.). On dit toujours, par exemple, que le temps est irréversible. C'est vite dit. 1875, dit-on, est après 1871. Ce n'est pas forcé. Les hygiénistes se plaignent toujours que les choses n'avancent pas, ou même qu'elles empirent. Pour eux, certaines choses n'ont pas changé depuis Galien. Irréversible le temps ? Plût au ciel qu'il en fût ainsi. Réversible au contraire. Tellement réversible qu'il est possible de ne pas avoir avancé depuis le temps des Romains. Or, si les choses stagnent, rien ne permet de distinguer 1871 de 1875, sauf le calendrier, ce qui est peu de chose.
Autrement dit, ce n'est que récemment qu'ils arrivent à voir la différence dans les années. Avant on ne pouvait décider. Tel conseil est archaïque peut-être, mais demain il pourrait servir. Tel remède est nouveau, mais peut-être n'est-ce qu'une mode qui sera passée demain. Rien n'est vraiment sans lendemain, mais rien n'a vraiment d'avenir. Dans un tel état, rien ne vient périodiser le temps de l'hygiène en périodes reconnaissables. Ou plutôt les acteurs essayent bien de périodiser, mais c'est par grandes masses :
"Théocratique avec Moïse, patriotique avec Lycurgue, naturaliste avec Hippocrate, métaphysique avec les alchimistes; ce n'est qu'à la fin du 18° siècle, sous l'impulsion de la Société Royale de Médecine, qu'elle est devenue expérimentale, c'est-à-dire vraiment scientifique, reposant sur les sciences biologiques et sociologiques." (Corlieu, 1881, 22.10., p.533.)
Pas de quoi distinguer 1871 de 1875 ! De toutes façons, les acteurs ne sont pas d'accord sur le moment où les choses commencent à changer. Pour Martin, en 1880, " l'ère nouvelle " commence en 1876 au Congrès de Bruxelles (1880, 8.5., p.1071). Pour Bouley, en 1881, la fondation de l'hygiène date, c'est facile à deviner, de Pouilly le Fort. Comment distinguer les années, et comment faire qu'une périodisation prenne le pas sur les autres ? C'est le même problème, problème auquel tout acteur doit se confronter.
13. Il faut savoir terminer une science
Le seul moyen pour les hygiénistes de rendre leurs acquis irréversibles est de lier le sort de ce qu'ils font à quelque chose d'autre qui soit moins discutable. J'ai montré plus haut comment les hygiénistes précédaient les pastoriens en leur faisant confiance et en généralisant ce qu'ils disaient. Ils font plus, ils considèrent très tôt que la microbiologie est une science complète, achevée, définitive, qu' " il n'y a plus qu'à " appliquer. Le premier marqueur de cette opération de clôture se trouve dans la Revue en 1883 :
Dorénavant, la certitude de la théorie parasitaire est prise comme prémisse soit des programmes de recherche qu'il n'y a plus qu'à faire, soit des mesures pratiques qu'il n'y a plus qu'à appliquer ou à généraliser.
On ne peut pas expliquer cette opération de clôture en disant que la microbiologie est, à l'époque, une science exacte. En effet, l'exactitude d'une science ne lui vient pas de l'intérieur. Elle vient, elle aussi, de la solidité des acteurs au sort duquel elle parvient à se lier. Aussi impressionnants que puissent être, à l'époque, les résultats déjà accumulés de Pasteur, ils ne peuvent expliquer par eux-mêmes la confiance des autres acteurs, pour l'excellente raison que les acteurs en question sont seuls à voir ce qu'on pourrait en faire. Le scientisme de l'époque ne peut pas non plus expliquer à lui seul cette confiance immédiate, car les controverses y sont aussi passionnées en ce siècle qu'en tout autre. Les raisons pour lesquelles il n'y a pas de controverses sont les mêmes que celles qui les ouvrent. Il faut dire, pour respecter la symétrie, que s'ils avaient voulu ouvrir une dispute, ils l'auraient pu. L'absence ou la présence d'une controverse ne mesure que l'angle de déplacement des acteurs. La preuve en est que Koch (voir I,6) ou les médecins du Concours Médical (voir chapitre III) ouvrent des controverses sur les mêmes sujets qui paraissent aux hygiénistes irréversiblement clos.
Même si nous admettions que le contenu de la microbiologie était responsable de cette confiance mise en elle, nous ne pourrions expliquer en tous cas cette opération de mise en boîte noire par l'efficacité " réelle " de la microbiologie ou de l'hygiène puisque cette opération précède et rend possible la généralisation de ces deux sciences. La meilleure preuve de ce décalage est fournie par un éditorial de 1889. Les derniers chiffres de mortalité par maladies infectieuses, constate l'éditorialiste, " sont en voie de progression constante depuis 25 ans " (1889, 26.11., p.636, Richet). Ces chiffres devraient aussitôt, si la science et les sociétés étaient popperiennes, mettre en question tous les efforts des hygiénistes et plus encore, celui de leurs alliés pastoriens. Pas du tout :
" Il ne faudrait pas conclure de ces chiffres, continue l'auteur, à l'inutilité des efforts des hygiénistes ou à la stérilité des acquisitions de la science. "
Comme nous avons lu les bons auteurs, nous savons que, dans un procès de sorcellerie, il y a toujours des acteurs qu'on ne peut pas rendre coupables et d'autres vers lesquels glisse invariablement l'accusation. C'est même ce qui permet à la sorcellerie de révéler si bien la fabrique de la société. Il en est de même ici. Ce n'est pas vers la science que remonte le doute, mais vers l'inertie des pouvoirs publics :
" En dépit des progrès de la science, en dépit des conseils des médecins et des ingénieurs, l'économie hygiénique d'une grande et vieille ville comme Paris reste peu maniable. "(id.)
Quand il s'agit de constituer des alliances assez durables pour renverser toute l'Europe urbaine, aucun contre-exemple ne pourra valoir contre ces certitudes, aucune accusation ne pourra remonter jusqu'à la science ou jusqu'aux pastoriens. On mesure dans de tels propos non pas la partialité, non pas la crédulité, mais le capital de confiance qui s'est investi dans les recherches concernant le microbe.
Nous pouvons mesurer que la " confiance " n'est pas un terme premier. Elle dépend de l'ampleur des opérations dans lesquelles se sont lancés les hygiénistes. En effet, il est dans la nature des transformations qu'ils assument de n'avoir aucun résultat avant que tout soit fini. Je l'ai montré plus haut. Un seul microbe peut tout mettre en péril. Les hygiénistes sont impuissants à juguler les maladies infectieuses. Si l'on n'investit pas continûment pendant plusieurs générations pour créer l'irréversibilité et se débarrasser définitivement du microbe il ne faut pas qu'on puisse abandonner la construction des égouts en cours de route, ni suspendre même pour un temps les vaccinations. Il faut n'interrompre en aucun cas la désinfection des mains des sages-femmes, ou la stérilisation du lait. Les réseaux de gestes et de savoir-faire que les hygiénistes veulent mettre en place doivent être aussi continus que les chaînes du froid ou qu'un oléoduc. C'est pour créer ce temps long que nos auteurs ne peuvent se payer le luxe de la moindre discussion concernant Pasteur. C'est le seul moyen de créer les conditions futures de la réalisation de l'efficacité pastorienne. C'est pourquoi il est vain de prétendre qu'on a cru aux découvertes de Pasteur parce qu'elles étaient probantes. Elles sont devenues probantes parce que les hygiénistes les ont crues et ont forcé tous les autres à les réaliser.
Pour rendre durable leur position, les hygiénistes doivent créer comme une " différence de potentiel " la plus grande possible entre les " conquêtes indiscutables " de la science et les tergiversations des pouvoirs publics ". C'était, pour les hygiénistes, le seul moyen de monter le " scandale " et de faire bouger l'administration. Ce montage est visible très tôt :
"Au point de vue théorique, en un mot, l'hygiène a fait son Ïuvre; mais elle n'a pas été au-delà, et en ce qui a trait à la pratique, nous sommes en retard sur la plupart des nations civilisées que nous avons cependant précédées sur le terrain scientifique. " " Tout est à faire, s'écrie Brochart, en matière d'application; mais les solutions sont prêtes et il n'y a plus qu'à se mettre au travail en allant au plus pressé. " (1887, 24.8. °°, p.389.)
Nous voyons bien dans quelle mesure la notion de " retard " comme la notion d'"application", utilisées si souvent en sociologie de l'innovation, sont le résultat de stratégie pour faire enfin bouger d'autres pouvoirs. Aucun chercheur, dans son bon sens, ne pourrait prétendre que la bactériologie est finie en 1887 ou qu'elle est même applicable médicalement !
Il ne s'agit aucunement d'une confiance " intellectuelle" dans les résultats de Pasteur, ou d'un amour de la science. Ce que permet le microbe et la transformation de la microbiologie en science achevée, c'est de rendre enfin indiscutable les plans d'assainissement à long terme. Il ne s'agit pas là seulement d'une métaphore, mais d'une garantie réelle aux investissements municipaux.
Comment convaincre les villes de se lancer par exemple dans le tout-à-l'égout si l'on continue à discuter " en haut lieu " de son innocuité ? Au contraire, dès qu'on ferme la discussion scientifique, on peut garantir aux municipalités le rendement de leurs investissements :
"L'hygiène des villes, écrit encore Rochard, a été l'objet de travaux sans nombre et tous les éléments qui s'y rattachent nous sont suffisamment connus pour qu'il soit possible de procéder à l'assainissement des localités insalubres sans craindre de s'égarer et de se lancer dans des dépenses improductives. " (id. p.389.)
Or, la garantie finale a été placée, en fin de chaîne, dans les laboratoires de micrographie et de microbiologie.
Nous comprenons maintenant pourquoi les hygiénistes font tellement confiance à Pasteur, refusent de le discuter et généralisent ses résultats. Cela n'était pas nécessaire. Il fallait monter le plus haut possible la science pour rendre scandaleux l'état présent et l'inertie du bon peuple. Mais nous comprenons aussi pourquoi ils ont rendu Pasteur " responsable total de tout ce mouvement " ce qui n'était pas non plus nécessaire. Ce n'est pas par politesse de même que ce n'était pas par amour de la science qu'ils s'occupaient de microbes. Si l'angle de leurs déplacements avait interrompu celui des pastoriens, nous attendrions peut-être encore la " révolution " pastorienne (comme je le montrerai avec les médecins).
Mais les hygiénistes pouvaient accroître encore davantage la différence de potentiel, monter encore plus le scandale de l'inertie des pouvoirs publics, en attribuant à " Pasteur " l'hygiène elle-même. Ce n'est pas Pasteur seul qui se serait emparé par malice ou arrogance de l'hygiène nouvelle. Ce sont les hygiénistes qui ont besoin de faire de " Pasteur " même le prescripteur de toutes leurs décisions. On peut discuter un hygiéniste, on ne peut discuter " Pasteur ". Si le dispositif secondaire accorde tant de place à " Pasteur ", c'est, là encore, que les hygiénistes le voulaient bien. Comme ils étaient beaucoup plus nombreux et plus influents, le procès en responsabilité intenté par Pasteur aurait été perdu.
14. Du nouvel acteur indiscutable au nouvel agent autorisé et autoritaire
L'hygiène renforcée, architecturée, s'est créé un avenir et, au lieu d'hésiter, parle maintenant avec autorité, une autorité nouvelle dans tous les sens du mot. On le voit bien dans un éditorial de Richet, en 1883 :
"Les ingénieurs connaissent l'art de l'ingénieur. Savent-ils ce que c'est qu'une fièvre typhoïde ? Connaissent-ils la valeur du mot contagion ? Lisent-ils la statistique de la mortalité de Paris ? Les administrateurs connaissent fort bien les règlements administratifs mais savent-ils ce qu'on entend par infection, désinfection contagion et épidémie ? Il importe que les pouvoirs publics ne restent pas plus longtemps sourds à l'appel chaque jour plus pressant et chaque jour mieux motivé des hygiénistes et qu'ils donnent enfin aux institutions sanitaires de la ville de Paris toute uniformité et la puissance d'action qu'elles devraient depuis longtemps posséder. " (1883 24.2. °°, p 225)
Voilà bien l'expression la plus pure de la traduction généralisée dont parle Serres dans son Parasite. En mettant la main sur le pastorisme qui met la main sur les micro parasites, les hygiénistes rendent leurs appels " plus pressants " et " mieux motivés ". Que font-ils alors ? Ils déplacent les ingénieurs. A nous les postes ! Les ingénieurs ont oublié les microbes dans leurs mondes et leurs plans, nous, hygiénistes, nous leur faisons place et, grâce à ce nouveau pouvoir, les pouvoirs publics doivent nous compter dans leurs rangs. Tout le monde est déplacé, translaté, traduit. Certains perdent leurs places (les ingénieurs, les microbes et les pouvoirs publics), d'autres gagnent (les pastoriens, les hygiénistes). Les pouvoirs publics s'intéressent à la politique, les ingénieurs aux corps inertes, mais un nouvel acteur vient brouiller toutes les cartes : des corps vivants mais invisibles qui pullulent partout; que les pastoriens voient agir dans leurs laboratoires; ce que les hygiénistes croient. Je l'ai déjà suggéré, on ne fait pas de politique avec de la politique, mais avec autre chose. Voilà une belle source de puissance toute fraîche afin de conquérir l'Etat. La suite de l'éditorial est d'ailleurs sans ambiguïté :
"Il faut qu'ils (les pouvoirs publics) assurent enfin autant qu'il est possible la prompte évacuation des immondices, la pureté de l'eau la salubrité des habitations et la défense de la santé publique contre les maladies contagieuses. Ce n'est pas seulement une question d'humanité ou de richesse publique. Dans un pays où la natalité est aussi faible qu'en France il faut être plus ménager des existences humaines; comme vient de le dire M. Rochard il s'agit du maintien de la nationalité française." (id.)
Toute la chaîne est maintenant décrite : à un bout, la France; à l'autre, ceux qui, dans leurs laboratoires rendent les microbes visibles : à mi-parcours, les hygiénistes, qui traduisent les données du laboratoire en préceptes d'hygiène; un peu plus loin, les pouvoirs publics, qui légifèrent en fonction des conseils de cette nouvelle profession, l'hygiénisme scientifique, avec laquelle il faut maintenant compter.
L'hybridation complète entre hygiénistes et pastoriens permet de multiplier la puissance des deux. Le moindre précepte d'hygiène peut être maintenant dicté par une science prestigieuse et indiscutable; quant aux plus obscurs travaux de laboratoires, ils se trouvent en prise avec le sort même de la France. L'archétype de cette alliance n'est pas Pasteur, mais Chamberland à la fois élève de Pasteur, chargé de l'hygiène à l'Institut Pasteur, député, hygiéniste et rapporteur du projet de loi sur l'hygiène publique de 1888. En présentant son fameux rapport, Héricourt nous montre bien le dispositif secondaire à l'Ïuvre. Pour lui en effet le rapport Chamberland montre l'hygiène publique " telle que l'ont faite les travaux de l'école de Pasteur ". Il exalte les progrès qu'on peut espérer :
"(É) de l'application de tout cet ensemble de travaux de microbiologie pour lesquels l'initiative et l'impulsion sont sortis du laboratoire de la rue d'Ulm." (1888, 25.2., p.245°°).
Mais ce n'est pas ce renversement de priorité qui m'intéresse ici. Non, le dispositif primaire est plus intéressant, car il crée à force de lois scientifiques et de lois juridiques un nouveau pouvoir politique, inconnu jusqu'ici. On a voulu achever la science très vite pour la rendre indiscutable, on veut maintenant achever la loi, pour en rendre les obligations irréversibles et précipiter l'évolution des mÏurs. Le cliquet de la loi scientifique, celui de la loi juridique, celui des mÏurs doivent tous se refermer, les uns derrière les autres, pour forcer la régénération des sociétés et faire place à la fois aux masses urbaines et aux microbes.
Tout l'intérêt du rapport de Chamberland est de définir explicitement ce nouveau pouvoir qui ne prend la place de personne, mais déplace tout le monde en inventant une nouvelle source de " puissance politique ". Comme l'écrit Rochard :
"Déjà l'influence croissante de l'hygiène porte ombrage à plus d'un fonctionnaire. Ces médecins sont bien envahissants disait il y a quelques années un ministre que gênait quelque peu le bruit fait par la fièvre typhoïde dans les sociélés savantes et les retentissements de leurs discussions dans la presse extra médicale. Il faut s'attendre à ce qu'on nous trouve encore bien plus encombrants le jour où nous ordonnerons au lieu de conseiller, où la direction compétente et autonome que nous réclamons, contraindra les municipalités à prendre les mesures nécessaires et fera inscrire d'office à leurs budgets les sommes que ces mesures réclameront." (1887, 24.9.°°, p.388.)
Lecteur de Serres avant l'heure, notre Rochard y va de sa parasitologie. La fièvre typhoïde fait du bruit; ce bruit gêne le ministre; mais le bruit devient une voix d'abord peu sûre d'elle-même; puis une voix qui conseille; enfin une voix qui ordonne. La raison de cette assurance nouvelle est facile à concevoir : ils savent au nom de quoi ils parlent; ils parlent au nom de la science bactériologique, qui, à son tour parle au nom de cette population invisible de microbes qu'elle seule peut contrôler. L'hygiène militante a commencé. Il faut, continue notre militant, " habituer les esprits à subir le joug tutélaire de cette autorité nouvelle "(id.).
Le rapport Chamberland donne corps à cette voix nouvelle qui vient se placer en tiers dans toutes les relations politiques économiques et sociales. Il propose en effet :
" d'établir dans chaque département, auprès des préfets, un agent autorisé de la santé publique, qui veillerait à l'exécution des lois, s'enquerrait de la salubrité des différentes communes et signalerait celles où les travaux seraient indispensables. " (1888, 25.2. ° °, p.248.)
Un agent nouveau pour chasser les nouveaux agents révélés par la microbiologie. O le beau montage ! A parasite, parasite et demi. Partout où le microbe peut se trouver, un agent autorisé doit se trouver pour l'en chasser. Si l'hygiène militante atteignait ce but, elle aurait conquis le pouvoir, un pouvoir imprévisible quelques décennies plus tôt et devenu rapidement irréversible.
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