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Guerre et paix des microbes
Chapitre 1 : De la faiblesse à la puissance
1.1.1. Aucune chose n'est par elle-même, réductible ou irréductible à aucune autre.
Scolie : j'appelle cette phrase " principe d'irréductibilité ", mais c'est un prince qui ne gouverne pas, sans quoi il se contredirait (2.6.1.).
1.1.2. (Il n'y a que) des épreuves (de forces ou de faiblesses). Ou plus simplement encore : des épreuves. Tel est le point de départ, un verbe, éprouver.
1.1.3. C'est parce qu'une chose n'est pas, par elle-même, réductible ou irréductible à aucune autre, qu'il n'y a que des épreuves (de forces). En effet, ce qui n'est jamais ni réductible, ni irréductible, il faut bien l'éprouver, le rapporter, le mesurer constamment.
1.1.4. Toute chose est la mesure de toutes les autres.
Scolie : quand je dis mesure, je veux dire celle qu'on donne, celles qu'on prend, celle qu'on a.
1.1.5. Est réel ce qui résiste dans l'épreuve.
Scolie : "Résister" n'est pas un mot privilégié; c'est son étymologie seule qui l'a fait désigner comme titre de l'ensemble des verbes et adjectifs, outils et instruments, qui seuls définissent à eux tous, les manières d'être réel. On pourrait dire aussi bien s'effriter, faire des grumeaux, plier, pâlir, aiguiser, lisser...
1.1.5.1. Le réel n'est pas une chose parmi d'autres mais des gradients de résistances.
1.1.5.2. Il n'y a donc pas la Différence qu'on croit entre le réel et l'irréel, le réel et le possible, mais seulement toutes les différences qu'on pourra éprouver entre ceux qui résistent longtemps ou non, courageusement ou non et qui savent, ou ne savent pas s'allier ou s'isoler à temps.
1.1.5.3. Nulle force ne peut " connaître la réalité ", comme on dit, au-delà des différences qu'elle crée en résistant à d'autres.
Scolie : naguère, on aurait dit que force et savoir sont coextensifs ou, plus simplement, qu'une raison n'est jamais la meilleure mais toujours la plus forte.
1.1.5.4. On ne sait rien mais on réalise.
1.1.6 . Toute forme est l'état d'une épreuve de forces que celles-ci déforment, transforment, informent ou performent. Stable, la forme n'apparaît plus comme une épreuve.
1.1.7. Qu'est-ce qu'une force ? Qui est-elle ? Que peut-elle ? Est-elle sujet, texte, objet, énergie ou chose ? Combien y a-t-il de forces ? Qui est fort et qui est faible ? Quel est l'enjeu de cette force et sa mesure ? Est-ce une bataille ? Est-ce un jeu ? Est-ce un marché ?... Toutes ces questions ne se définissent et ne se déforment que par d'autres épreuves.
Scolie : au lieu de force, nous pouvons parler d'entéléchies ou, plus simplement, d'actants.
1.1.8. Aucun actant n'est assez faible qu'il ne puisse en enrôler un autre. Les voilà deux qui ne font qu'un pour un troisième qu'ils déplacent déjà plus aisément. Un tourbillon se forme. Une forme s'identifie en grandissant.
Scolie : est-ce un être ou une relation ? On ne peut le savoir sauf à l'éprouver (1.1. 5. 2.) et alors tout être se trouve des relations pour le soutenir et toute relation se découvre des êtres chers auxquels elle s'accroche pour n'être pas emportée dans l'épreuve.
1.1.9. Un actant ne gagne de la force qu'en s'associant à d'autres. Il parle donc en leur nom. Pourquoi ne parlent-ils pas avec leurs propres voix ? Parce qu'ils sont muets; parce qu'on les a fait taire; parce que, trop bruyants, ils deviendraient inaudibles à parler tous ensemble. Quelqu'un les interprète donc et parle en leur lieu et place. Mais qui parle alors ? Eux ou lui ? Traduction trahison. Un est égal à plusieurs. C'est indécidable. Si l'on conteste la fidélité de l'actant, il démontre qu'il ne dit rien d'autre que ce que les autres voulaient dire. Exégèse des forces sans autre fin que celle, provisoire, qu'une alliance de faiblesses peut imposer.
1.1.10. Fais ce que veux, pourvu qu'on ne puisse revenir aisément dessus. Grâce au jeu des actants, certaines choses ne reviennent pas au même. Une forme est prise comme un pli. On peut appeler cela un piège, un cliquet, une irréversibilité, un démon de Maxwell, une réification, peu importe, pourvu qu'il y ait des asymétries et qu'on puisse gagner sans perdre, aller dans un sens et non dans l'autre. Alors tout n'est plus égal et incommensurable : il y a du sens et des forts.
1.1.11. Rien n'est joué. Pourtant les joueurs sont nombreux et misent gros, qui rendent le jeu irréversible et font tout leur possible pour que presque plus rien ne soit possible.
Scolie : hommage aux maîtres de GoÉ
1.1.12. Pour créer une asymétrie, il suffit qu'un actant s'adosse à une force plus durable que lui. Même minuscule, la différence de solidité suffit à créer ce gradient de résistance qui les rend tous les deux réels pour une autre entéléchie à laquelle il(s) se mesure(nt) (1.1.5.).
1.1.13. On ne peut dire qu'un actant suit des règles, des lois ou des structures. Mais on ne peut dire non plus qu'il agit sans elles. Il élabore au fur et à mesure et de proche en proche, à partir des autres actants, des règles, des lois et des structures. Puis, il cherche à faire jouer les autres selon ces règles qu'il prétend avoir apprises, observées ou reçues. S'il gagne, il les vérifie et les a donc, en effet, appliquées.
Scolie : un ordre quelconque est-il une convention, une construction, une loi de la nature, une structure de l'esprit humain ?... C'est indécidable. Mais, en amour comme à la guerre, tout est permis pour accrocher les règles à quelque chose de plus durable que la force qui l'inspire.
1.1.14. Rien n'est jamais de soi ordonné ou désordonné, unique ou multiple, homogène ou hétérogène, fluide ou inerte, humain ou inhumain, utile ou inutile... Jamais de soi mais toujours d'autres.
Scolie : Spinoza l'a dit depuis longtemps : en matière de formes, ne faisons pas de l'anthropomorphisme. Chaque faiblesse se donne toute une gamme d'alliances et de connexions. Elle répartit ce qui est stable, ce qui est ordonné, ce qui est agité, ce qui est informe, selon ce qu'elle attend des autres faiblesses. Mais comme celles-ci ne sont pas toujours d'accord, il s'ensuit un beau mélange de mélanges. Il est bien compréhensible, pourtant, qu'une entéléchie puisse prendre celles qu'elle démembre, séduit, détourne ou brise, pour de la matière informe.
1.1.14.1. On ne tire pas l'ordre du désordre, mais des ordres.
Scolie : on fait toujours la même erreur. On croit qu'il y a du barbare et du civilisé, du construit et du dissolu, de l'ordonné et du désordonné. On se lamente toujours sur la décadence et la dissolution des mÏurs. Manque de chance : Attila parle grec et latin, les punks s'habillent avec autant de soin que Coco Chanel, les bacilles pesteux ont des stratégies aussi subtiles que celles d'IBM; quant aux Baoulés, ils falsifient leurs croyances aussi joyeusement qu'un Popper. Toujours des formes aussi loin qu'on aille et des étangs pleins de poissons en chaque poisson. Certains se croient formes et croient que d'autres sont matières, mais c'est de l'élitisme. Pour s'allier une force, il faut toujours qu'elle conspire avec vous. On ne peut jamais l'emboutir comme une tôle ou s'y couler comme dans un moule.
1.1.15. Tout est nécessaire, tout est contingent, veulent dire la même chose, c'est-à-dire rien. Le sens ne vient aux mots nécessaire ou contingent que si nous nous en servons pour qualifier à vif, au cours de l'épreuve, le degré de résistance des forces, c'est-à-dire leur réalité.
Scolie : la longueur du nez de Cléopâtre n'est ni décisive, ni insignifiante. Ce sont les circonstances qui fixent pour un temps les dimensions relatives de ce qui les compose. C'est trop dire d'accorder par avance telle place au hasard ou à la nécessité. Rien n'est insignifiant, par rapport à quelque chose d'autre qui serait plus grand (1.1.4.).
1.1.16. Qui est le même et qui est différent ? Qui est avec qui ? Qui est opposé, ou allié, ou familier ? Qui continue, cède, s'arrête, abandonne, se précipite ou s'accroche ? Ce sont des questions communes, oui communes, à toutes les épreuves, que l'on caresse, que l'on épointe, que l'on pipette, que l'on désosse, que l'on tresse, que l'on soude, que l'on rature, que l'on harangue...
1.2.1. Aucune chose n'est par elle-même égale ou différente d'aucune autre chose.
Autrement dit, il n'y a pas d'équivalences, il n'y a que des traductions.
Autrement dit, tout n'arrive qu'une fois et qu'en un seul lieu.
S'il y a des identités, c'est qu'on les a construites à grands frais. S'il y a des équivalences, c'est qu'elles sont fabriquées de bric et de broc, à force de sueur et de grands travaux, et qu'on les maintient par violence. S'il y a des échanges, ils sont toujours inégaux et coûtent des fortunes à établir comme à entretenir.
Scolie : j'appelle ce principe, " principe de relativité ". D'un actant à l'autre, on ne peut faire mieux que de traduire l'un dans l'autre, de même que nous ne pouvons communiquer d'un observateur à l'autre plus vite qu'à la vitesse de la lumière. Entre les forces incommensurables et irréductibles, il n'y a rien; aucun éther, aucune immédiateté. Bien sûr, ce principe de relativité a pour but de rétablir l'inéquivalence des actants, alors que l'autre, au contraire, vise à rétablir l'équivalence de tous les observateurs. Dans les deux cas pourtant, il faut s'habituer à respirer sans éther. Le tissu dont je parle est rare, dispersé et vide pour la plus grande part. Les rassemblements, les saturations, les plénitudes elles-mêmes y sont rares et dispersées comme les grandes villes sur la carte d'un pays. La plupart du temps, on exagère. On fait du remplissage. Qu'on nous donne de la place, de l'air et du temps.
Intermède I : J'ai enseigné à Gray, en Haute Saône, pendant une année. Sur la route de Dijon à Gray, à la fin de l'hiver, en 1972, j'ai dû m'arrêter, dégrisé après une overdose de réductionnisme. Chrétien, on aime un Dieu capable de réduire le monde à lui-même au point de le créer; catholique, on ramène les mondes à l'histoire romaine du salut; astronome, on quête l'origine de l'univers au point de déduire son évolution du Big Bang; mathématicien, on cherche les axiomes qui contiendraient tout le reste comme corollaires et conséquences; philosophe, on espère trouver le fondement radical à partir duquel tout le reste nÔest que phénomènes; hégélien, on voudrait ne ramasser dans les événements que ce qu'ils contiennent déjà nécessairement en puissance; kantien, on met les choses en poussières et on les réenfante avec des jugements synthétiques a priori aussi féconds que des mulets; ingénieur, on n'en finit pas d'attribuer aux calculs l'efficacité qui vient pourtant des pratiques d'un Grand Corps; administrateur, on n'en finit pas de se chercher des exécutants, des fidèles et des administrés; intellectuel, on ramène à la vie de la pensée la simple pratique et les simples opinions du vulgaire; bourgeois, on la ramène et l'on ne voit dans les vignerons, les cavistes et les comptables, que des étapes dans le cycle abstrait de la bonne fortune; occidental, on n'est jamais lassé de rapporter l'évolution des espèces et des empires au nez de Cléopâtre, au talon d'Achille et aux choses d'Abélard; écrivain, on voudrait restituer la vie quotidienne, imiter la nature, projeter les sentiments dans des mots; peintre, on voudrait rendre les sentiments aussi bien que les couleurs; barthien, on voudrait de toutes ses forces ne vivre qu'avec des textes et les signifiants de ces textes; mâle, on serait bien content d'employer " homme " pour " humanité "; militant, on espère qu'une bonne révolution radicale viendra scier en deux moitiés le passé et l'avenir; bachelardien, on aiguise la coupure épistémologique pour guillotiner ceux qui n'ont pas encore " trouvé la Voie sûre d'une science "; alchimiste, on voudrait tenir dans sa main le génie séminal de tout le reste...
Mettre tout dans rien, déduire tout de presque rien, commander, obéir, hiérarchiser, être profond, être supérieur; ramasser les choses et les faire tenir dans un tout petit espace (sujet, signifiant, classe, pensée de Dieu, axiomes) n'avoir pour compagnons, comme ceux de ma caste, que les dragons du Rien et celui du Tout... J'ai ressenti comme une lassitude, surtout que ça ne rentrait jamais, que presque tout restait dehors, et que les arbres, le long de la route, s'en trouvaient tout chiffonnés. Chrétien, philosophe, intellectuel, bourgeois, mâle, provincial et français toujours, j'ai décidé de laisser la place et d'offrir aux choses dont je parlais autant d'espace qu'il est en elles pour " prendre leurs distances ", comme on disait au cours de gymnastique. Je ne savais encore rien de ce que j'écris ici, mais je me répétais seulement : " rien ne se réduit à rien, rien ne se déduit de rien d'autre, tout peut s'allier à tout ". C'était comme un signe de croix qui éloignait un à un les mauvais démons le Dieu de la métaphysique, depuis ce jour, n'est plus jamais revenu me faire du mauvais sang. Le ciel était d'hiver et très bleu. Il ne demandait plus que je le fonde sur une cosmologie, que je le rende dans un tableau, que je le capture dans un poème, que je le mesure dans un article de météorologie, que je l'établisse sur un Titan afin qu'il ne me tombe pas sur la tête. Il s'ajoutait aux autres cieux, n'en réduisant aucun autre et ne s'y réduisant pas. Il prenait ses distances, s'enfuyait et s'établissait quelque part où il définissait tout seul, comme un grand, sa place et ses buts, ni connaissable, ni inconnaissable. Moi et lui, eux et nous, nous nous entre définissions, et, pour la première fois de ma vie, j'ai vu les choses irréduites et fériées.
1.2.2. Les entéléchies ne sont d'accord sur rien, peuvent s'accorder sur tout, puisque rien n'est de soi commensurable ou incommensurable. Il y a toujours, quels que soient les accords, de quoi nourrir la discorde, et toujours, quelles que soient les distances, de quoi faire une entente. Autrement dit, tout se négocie.
Scolie : " négociation " n'est pas un mauvais mot si l'on comprend que tout se négocie et pas seulement la forme de la table ou le nom des plénipotentiaires, mais aussi de quoi il s'agit, quand nous dirons que nous avons commencé et que nous avons fini, quelle langue nous parlerons, et comment nous saurons si nous nous sommes compris ou non. Y a-t-il eu bataille, cérémonie, discussion ou jeu, cela aussi nous en disputons et ainsi de suite jusqu'à ce que toutes les entéléchies se soient définies elles-mêmes en définissant toutes les autres. C'est pour déployer ces tractations qu'il me faut un camp du Drap d'Or.
1.2.3. Combien y a-t-il d'actants ? On ne le sait pas avant de se mesurer à d'autres.
Scolie : je n'ai pas dit combien nous étions : 50 millions de Français, un seul écosystème, 20 milliards de neurones, trois ou quatre caractères, un seul " moi je, moi je "... On ne peut pas compter combien il y a de forces, s'il y a une Substance unique, deux classes sociales, trois grâces, quatre éléments, sept vertus, douze apôtres, etc. Ou, plus exactement, on ne peut achever un tel compte et soustraire d'aucun total les unités que les autres comptables font pulluler. Un cancer ne calcule pas comme un écologiste, et les calculs de celui-ci ne coïncident pas avec ceux de l'IFOP. Dans cet arithmétique-là, on ajoute, sans jamais retrancher, autant d'unités que de forces calculantes.
1.2.3.1. Il n'y a ni tout, ni parties; ni harmonie, ni composition, ni intégration, ni système ( 1.1.13 .). Cela se décide sur le champ de bataille, puisque personne n'est d'accord sur qui doit obéir et qui doit commander, qui doit être partie et qui doit être le tout.
Scolie : il n'est pas d'harmonie préétablie, mais postétablie, localement et par raccroc, Leibniz nonobstant.
1.2.4. Nul ne sait où se trouve une force. Définir sa place est un combat trop primordial au cours duquel beaucoup d'acteurs se perdent. On peut seulement dire que certains localisent et que d'autres sont localisés.
1.2.4.1. Les lieux sont distants, irréductibles eux aussi, innombrables et insommables et pourtant toujours rassemblés, réunis, sommés, alignés et soumis par des chemins. Si ce n'était pour les chemins, aucun lieu ne serait le chef d'aucun autre.
1.2.5. Durable se dit, en cours d'épreuve (1.1.12.), de forces qui s'allient pour résister. Chaque entéléchie fait donc le temps des autres en s'alliant à elles ou en les trahissant. " Le temps " advient à la fin de ce jeu où la plupart perdent leurs mises.
Scolie : est-ce avant ou est-ce après ? Est-ce dépassé, prophétique, obsolète, décadent, contemporain, provisoire, éternel ?... On ne peut en décider à l'avance, il faut le négocier.
1.2.5.1. Le temps est la résultante lointaine des acteurs qui cherchent, chacun pour son compte, à créer le fait accompli et qu'on ne puisse plus revenir dessus (1.1.10.). Alors, en effet, le temps passe.
1.2.5.2. Le temps ne passe pas, ils sont l'enjeu des forces. L'une d'elle peut bien " faire passer " les autres, c'est toujours local et, de toutes façons, ça ne dure jamais longtemps parce que ça coûte trop cher à faire durer.
1.2.5.3. Nous disons souvent qu'il y a des révolutions; ce ne sont que des entéléchies qui retirent à d'autres la possibilité de faire leur temps et les rendent ainsi dépassés. Mais les vaincus parfois se vengent, et voilà l'ordre des temps à nouveau bousculé.
Scolie : qui donc est le plus moderne du Shah in Shah, de ce Khomeyni, mahométan d'un autre âge, ou de ce Bani Sadr, président réfugié à Paris ? Nul ne le sait, et c'est bien pourquoi ils se battent pour faire leur temps.
1.2.5.4. Il y a parmi les instants la plus libertaire des démocraties. Aucun ne couronne, n'infirme, ne justifie, ne remplace ou ne borne aucun autreà moins qu'il n'ait perdu. Il n'y a pas de dernier instant qui commanderait par lui-même aux autres.
Scolie : les temps sont irréductibles et c'est pourquoi la mort est, depuis toujours, vaincue. Ni la fin ne justifie les moyens, ni la mort n'infirme la vie. Ce qui fut est hors d'atteinte. Sauf pour celui qui fait peser sur un seul instant l'écrasante responsabilité de représenter ou de sauver tous les autres, mais celui-là est un réducteur et meurt nostalgique, lapidé par les autres instants qui ne voulaient pas qu'un seul leur commande.
1.2.6. L'Espace et le Temps n'encadrent pas les entéléchies. Ils ne sont les cadres de la description que pour des actants soumis, provisoirement et localement, à l'hégémonie d'un autre.
Scolie : il y a donc un temps des temps et un espace des espaces, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on ait tout négocié. Cet éventail-là ne se déplie jamais, faute de place et de temps. Replié, il sert à battre la mesure ou à tirer des traits. Il ne se déplie que rarement : hommage à Clio de Péguy.
1.2.7. Chaque entéléchie définit : a) ce qui lui est extérieur et ce qui lui est intérieur; b) quels autres acteurs elle croira pour décider de ce qui lui appartient et de ce qui ne lui appartient pas; c) par quelle suite d'épreuves elle pourra décider si elle doit les croire.
Scolie : Leibniz a bien raison de dire que les monades n'ont ni porte ni fenêtre puisqu'elles ne sortent jamais d'elles-mêmes. Pourtant, ce sont des écumoires car elles ne cessent de négocier leurs frontières, qui seront les négociateurs et ce qu'ils devront faire, de sorte qu'elles finissent imbriquées l'une dans l'autre comme des chimères sans pouvoir s'entendre sur ce qui est porte et ce qui est fenêtre, sur ce qui est du côté cour et du côté jardin.
1.2.7.1. Il n'y a pas de référent externe. Les référents sont toujours internes aux forces qui les utilisent comme pierre de touche.
1.2.7.2. Le principe de réalité, c'est les autres.
Scolie : nul ne peut différencier l'interprétation du réel de ce réel lui-même, puisque " le " réel sont ces différences ou ces gradients de résistance (1.1.5.). Un actant ne cesse donc jamais de négocier le nombre, la pente et la nature de ces différences; le nombre, la qualification et le sérieux de ceux qui négocient; le nombre, la solidité et la fiabilité des pierres de touche dont ils se servent tous pour se convaincre.
1.2.8. De chaque entéléchie, on peut dire qu'elle se fait tout un monde. Elle se place, elle et toutes les autres; elle dit de quelles forces elle se croit composée; elle se donne du temps elle désigne qui siégera en principe de réalité. Elle traduit, pour son propre compte, toutes les autres forces et cherche à leur faire accepter la version par laquelle elle désire être traduite.
Scolie : Nietzsche l'appelle évaluation et Leibniz expression.
1.2.9. Est-ce une force dont on parle ? Est-ce une force qui parle ? Est-ce un acteur qu'un autre fait parler ? Est-ce une interprétation ou la chose même ? Est-ce un texte ou un monde ? Nous ne pouvons le savoir puisque c'est là-dessus que nous nous battons et que chacun s'en fait tout un monde.
Scolie : ce que les herméneutes, les exégètes ou les sémioticiens disent des textessoit dans la langue vénérable des anciens, soit dans le langage en polystyrène expansé des modernes on peut le dire de toutes les forces. Il est admis, depuis longtemps, que les rapports d'un texte à l'autre sont toujours d'interprétation. Pourquoi ne pas accepter quÔil en soit ainsi entre les dits textes et les dites choses et surtout, entre les dites choses elles-mêmes ?
1.2.10. Rien n'échappe aux épreuves primordiales : avant d'avoir négocié, on ne sait pas de quel genre d'épreuves il s'agitcombat, jeu, amour, histoire, économie ou vie. Nous ne savons pas non plus si elles sont primordiales ou finales, avant de nous être battus. Enfin, bien sûr, nous ignorons jusqu'au bout si nous les avons négociées ou reçues de naissance, scarifiées à même la peau.
1.2.11. Nul ne sait encore, nul ne doit s'imaginer par avance qu'il sait, s'il s'agit de sujets ou d'objets, d'hommes, de dieux, de bêtes, d'atomes ou de textes... je ne l'ai pas encore dit, car c'est l'enjeu des forces : qui parle et de quoi ?
Scolie : que le lecteur ne se dépêche pas de trancher de nature et de culture. Les moules trouvent, elles aussi, que la nature est marâtre, hostile, nourricière ou dénaturée. Forcément, puisque les poissons, les pêcheurs, les rochers auxquels elles s'agrippent poursuivent d'autres buts que les leurs.
1.2.12. Rien n'est de soi connaissable ou inconnaissable, dicible ou indicible, proche ou lointain. Tout est interprété. Quoi de plus simple ? Interprété d'une force à l'autre, et pour un temps plus ou moins long et moyennant finance.
1.2.13. Si tout ce que nous devons (d)écrire se débat et se traduit, il nous faut une morale provisoire. Pour parler des épreuves de force, il ne faut utiliser aucun des termes qui servent à fixer ces rapports au profit de l'une d'entre elles ou alors il convient de la nommer. Si c'est impossible, écrivons du moins un texte qui, ne débordant pas le papier qu'il noircit, ne prenne ni temps, ni place, mais en donne.
1.3.1. Toute entéléchie peut-être ou peut faire la mesure de toutes les autres (1.1.4.). Pourtant, certaines forces cherchent à mesurer toujours au lieu d'être mesurées, à traduire toujours sans jamais être traduites. Elles veulent agir et non pâtir. Elles veulent être plus fortes qu'une autre.
Scolie : je dis bien certaines et non toutes, comme dans les mythes guerriers de Nietzsche. La plupart des actants sont trop éloignés ou trop indifférents pour vouloir donner leurs mesures, trop indisciplinés ou trop roublards pour suivre longtemps celles qu'on prend en leur nom, trop allègres ou trop fiers pour vouloir commander à d'autres. Je ne parlerai dans ce traité que des faiblesses qui veulent être plus fortes. Les autres, irréduites, ont plus besoin de poètes que de philosophes.
1.3.2. Puisque les actants sont incommensurables et que chacun se fait tout un monde aussi vaste et complet que tous les autres, comment l'un d'eux pourrait-il devenir plus qu'un autre ? En se disant plusieurs; en s'associant.
1.3.3. Puisque rien n'est de soi égal ou différent (1.2.1.), deux faiblesses ne peuvent s'associer sans malentendu.
Scolie : entente, arrangement, compromis, négociation, combine, combinazione, cote mal taillée... tous ces termes sont bons. Ceux qui les trouvent péjoratifs et croient les opposer à des formes plus parfaites d'associations ne comprennent pas qu'on ne peut jamais faire mieux puisqu'il n'y a pas d'équivalent (2. 2.1.) et qu'aucune chose n'est de soi réductible ou irréductible à aucune autre (1.1.1.).
1.3.4. Bien que toutes les entéléchies soient " également " actives, pour l'une d'elles les autres peuvent exister selon deux états : dominant ou dominé, agissant ou agi. Pour qu'on la dise passive, il suffit qu'une force ne réplique pas.
Scolie : je ne dis pas qu'il y a des forces actives et d'autres qui seraient passives, mais seulement qu'une force peut faire comme si telle autre était passive et lui obéissait. Pour celle-ci bien sûr, il en est tout autrement. Il y a mille raisons pour feindre l'obéissance, dix mille pour vouloir être dominé, et cent mille pour se taire, raisons que ne peut soupçonner celui qui se croit servi.
1.3.5. Puisqu'un actant ne peut devenir plus qu'un autre que par association et que celle-ci est toujours un malentendu, l'action appartient donc à celui qui définit la nature de l'association et n'est pas contredit.
Scolie : si deux forces se disent unies, c'est une seule qui le dit, sans quoi elles ne seraient pas unies; si deux forces font un échange qu'elles estiment égal, l'une d'elle gagne toujours qui définit ce qui est échangé, comment sera mesurée l'égalité et quand l'échange a eu lieu.
1.3.6. Puisque rien n'est de soi équivalent, la force appartient à celui qui fait équivaloir ce qui ne l'était pas. Ainsi, plusieurs agissent comme un seul.
Scolie : tous les discours et toutes les associations ne se valent pas, puisqu'on enrôle alliés et arguments afin justement qu'une association soit plus forte qu'une autre et l'emporte. Si tous les discours se valent, si tout n'est que " discours " et " jeux de langage ", alors c'est raté. L'impuissance des relativistes vient toujours de ce qu'ils parlent de forces incapables de s'allier à d'autres pour convaincre, c'est-à-dire vaincre avec d'autres. En répétant " tout se vaut ", ils manquent le travail de I'équivalence et celui de l'asymétrie (1.1.11.).
1.3.7. Puisque rien n'est de soi commensurable ou incommensurable ( 1.1.4.), l'action appartient à qui définit les appareils de mesure permettant de fabriquer des équivalences et de faire en sorte qu'un actant soit le même qu'un autre.
Scolie : il n'y a pas des différences et des identités (1.1.16.), mais des actes de différenciation et d'identification. Le même et l'autre ne sont que les conséquences des épreuves de force, de leurs défaites, de leurs victoires ou de leurs crises de cafard. Jamais ils ne permettent de décrire ces rapports (1.2.13.).
Intermède II : Parfois, quand le soleil illumine à nouveau le béton coffré de l'Institut Salk, on s'arrête d'écraser le temps et de faire vite. On s'assied sur son propre seuil et on laisse chaque rameau de l'arbre des temps déployer autant de distance qu'il est en lui : " Aucune chose n'est par elle-même réductible ou irréductible à aucune autre ", se dit-on de toutes celles qui se réduisent, s'anéantissent, se remplacent, se déduisent, se permutent, s'expliquent, se causent, se rachètent, se ramènent, s'impliquent, se déterminent, s'échangent et s'achètent...
L'arbre des temps, les arbres des temps, la forêt des arbres des temps, les forêts des arbres des temps... Aucune chose n'est modifiée, et pourtant la position de chaque force, de chaque entéléchie, de chaque acteur, se modifie si complètement qu'on respire un air dont on ne savait pas jusqu'alors que l'on manquait.
Dans ces instants, ce n Ôest pas l'Etre qui montre sa lame hors du fourreau, l'Etre comme la cassure et le mordant d'un pain de phosphore. Qu'on le recueille, goutte à goutte dans les vases du sacrifice ou dans les vasques du poème ou dans les stations d'épuration des philosophes allemands, l'Etre a perdu sa prééminence. Cette affaire d'Etre et d'étant, comme on disait jadis, est devenue bien incongrue maintenant que chaque force a par elle-même autant de différences qu'il lui faut pour se faire tout un monde. La marée monte. Les choses de haute volée. Voilà ce qui a maintenant de la place. La rareté nous étouffait. Il ne nous restait plus que des choses réduites ou réductrices, avec un Etre résiduel qui gratouillait dans nos têtes comme les graines d'une maracasse. " Mer de Baal, Mer de Mammon, Mer de tout âge et de tout nom ".
Vous vous trompez, ce n'est pas le bonheur. Fusion ? Ataraxie ? Indifférenciation ? Vous n'y êtes pas. Au contraire, toutes les différences sont là. Il n'en manque pas une seule. Et toutes les épreuves pour les réduire, les produire, les simplifier, les hiérarchiser, les totaliser ou les anéantir, sont là, elles aussi, comme autant de différences qui s'ajoutent à celles qu'elles voulaient retrancher.
Rien ne se pardonne, rien ne se compense, rien ne se rachète, rien ne se balance, rien ne se succède, rien ne se subsume, rien ne se conclut, rien ne se résume, rien ne se soumet... Et pourtant, c'est bien d'un état de grâce qu'il faut parler. Tout est léger en effet puisque rien n'a le pouvoir de précipiter la chute vertigineuse d'aucune autre chose... Oui un laisser aller, laisser faire, laisser passer, laisser s'éloigner.
L'oiseau mouette hors de son nom, hors de son espèce, dans son propre monde d'air et de mer et de poissons convoités; le poisson hors de son banc, hors de la mouette et de son bec, innocent dans l'eau glacée; l'eau qui se rassemble et se pétrit, brassée par les vents, nouée par les courants, voici justement qu'elle se tresse et s'échevèle en vrac sur la grève; innocent, l'océanographe en combinaison d'homme-grenouille, dans la faille de La Jolla; innocent le PDG qui produit Les Dents de la Mer, et vend la frayeur des eaux profondes et des ombres de rascals... Innocent ? Ni coupable, ni innocent. Marqué, inscrit, impardonnable. Quand on dresse l'arbre des temps, le but et l'acte se détachent et deviennent, chacun pour l'autre, but et moyen (1.2.5.4). Impossible alors de racheter un moyen par une fin, une vie de forfaits par une prière, un homme par ses enfants ou un PDG par son compte en banque. Pas d'équivalences, pas de marché. On ne peut ni mourir, ni vaincre la mort. Il y a place pour celle qui a vécu, pour le jour de sa mort, pour la balle du tueur, pour l'enquête-qui-n'a-pas-abouti pour le souvenir de ceux qui parlent de l'amie morte. Ces places-là, rien ne les récapitule, ne les explique ou ne les justifie. Innocente ? Non, en deçà de la distinction qui fait le coupable et l'innocent en dressant les bois de justice. Incompréhensible ? Non, en deçà des opérations qui établissent, jour après jour, ce que l'on comprend et ce que l'on ignore. L'oiseau, hors de son nom, fuit le nom que je lui donne, mais l'oiseau vole toujours dans les traités de zoologie comme dans les poèmes de Saint-John Perse. La mouette est dans son ciel, irréductible aux nôtres, mais le langage du taxonomiste est dans les livres, irréductible lui aussi à toute mouette rêvée, vivante ou morte.
1.4.1. Certains actants se mesurent à d'autres, les déclarent passifs et font avec eux une alliance qu'ils définissent eux-mêmes. En imposant des équivalences dont ils forcent le cours, ils peuvent ainsi se répandre de proche en proche et d'acteur passif en acteur passif.
Scolie : nous partons toujours des échanges, des égalités et des transports d'équivalents, jamais nous ne parlons du travail préalable par lequel nous avons forgé ces équivalents. C'est comme si l'on parlait des réseaux routiers, mais jamais des Ponts et Chaussées. Pourtant, il y a autant de différence entre équivaloir et faire équivaloir qu'entre conduire une Renault 5 et construire une autoroute.
1.4.2. Quand une force se gagne ainsi le concours d'autres entéléchies, tout en se gardant le privilège de définir cette association, elle(s) forme(nt) comme un réseau.
Scolie : dans un réseau, certains points très éloignés peuvent se trouver connectés alors que d'autres, pourtant voisins, sont à des distances immenses. Bien que tout acteur soit local, il peut circuler d'un lieu à l'autre, aussi longtemps du moins qu Ôil est capable de négocier les équivalences par lesquelles un lieu est le même qu'un autre. Sans avoir jamais à passer par l'universel, il est ainsi possible pour un réseau d'engendrer des situations " assez générales ". Aussi long et replié qu'il soit, un réseau demeure pourtant local et circonstanciel, mince et fragile, maillé par le vide. Il faut s'imaginer les entéléchies filamenteuses, nattées ou filées l'une dans l'autre (1.2.7. Scolie), mais incapables d'être jamais harmonieuses puisque chacune définit la mesure, le tempo et l'orchestration de cette harmonie (1.2.3.1.).
1.4.3. D'un réseau à l'autre, comme d'une force à l'autre (1.2.7.), rien n'est de soi commensurable ou incommensurable, de sorte qu'on ne sort jamais de soi, aussi loin que l'on s'étende.
Scolie : c'est pour cette raison que l'on peut être directeur d'Auschwitz, olivier à Candie, plombier à Massy Palaiseau, mouette aux îles Silly, physicien à Orsay, gneiss au Minas Gerais, baleine en Terre Adélie, bacille de Koch à Damiette, etc. Chaque réseau se fait tout un monde dont l'intérieur n'est tapissé que des sécrétions internes de ceux qui l'élaborent. Rien ne pénètre un filament sans qu'il soit " intériorisé ". Chaque sortie elle-même est une absorption, un retournement, un collage et un colmatage, c'est-à-dire finalement l'extension d'un conduit. Si l'on croit les termites meilleures philosophes que Leibniz, on pourrait comparer un réseau à une termitière, à condition d'admettre qu'aucun soleil au dehors ne rend obscures les galeries que les termites creusent et édifient. Nous ne verrons jamais plus clair, nous n'irons jamais plus " dehors " qu'une termite, et l'équivalence la plus solide sera toujours composée d'argile et de déjections.
1.4.4. Une force établit, grâce à celles qu'elle rend passives, un chemin (logos) qui lui permet de circuler en d'autres lieux comme dans les siens propres.
Scolie : je veux bien parler de logique (2.0.0.), mais à condition d'en faire un département des Travaux Publics ou de la Voirie. Ce serait plus juste encore que de proposer, comme l'Ulrich de Musil, un Secrétariat d'Etat à l'Ame et à l'Exactitude.
1.4.5. D'une entéléchie qui veut être plus forte, on peut dire qu'elle crée des lignes de force pour que celles-ci ne buissonnent pas et deviennent ainsi prévisibles.
Scolie : le terme de ligne de force est plus vague encore que réseau, chemin, galerie, ou logique, et c'est très bien ainsi. A ce point de ce précis, le lecteur ne sait toujours pas si je parle de vivants, de circuits imprimés, de raisonnements, de machines, de théâtres ou d'habitudes. C'est exactement ce que je souhaite, car nous ne retrouverons peut-être jamais ces objets ainsi découpés et coloriés.
1.4.6. Dès qu'un actant obtient de plusieurs autres qu'ils s'alignent sur lui, il gagne, en effet, de la force et devient plus fort que ceux qu'il aligne et convainc, bien qu'il soit aussi faible qu'eux (1.5.1.).
Ce surcroît de forces, d'autres peuvent le mesurer de multiples façons :
de B on dira, par exemple, qu'il est relié à C, %, & ou E. Bien que toute liaison soit également possible, il devient maintenant plus facile de relier E à B, que E à % ou à &.
on peut dire aussi de B qu'il fait faire des choses à C, %, & ou E. Bien que ceux-ci prêtent leurs forces à B, ils se laissent agir par lui et ne lui font rien faire.
on peut prétendre que B traduit les volontés de C, %, & ou E. Bien qu'ils veuillent pourtant dire autre chose, ils acceptent de reconnaître en B ce qu'ils voulaient dire en effet sans parvenir à le formuler.
de B on dit aussi qu'il peut acheter C, %, & ou E. Bien qu'ils ne soient pas équivalents entre eux, et ne valent pas le jeton qui les mesure (1.2.1.), % ou C acceptent d'équivaloir à ce que B est prêt à payer.
on peut dire enfin que B explique C, %, &, ou E. Bien qu'ils ne peuvent se réduire à lui, E ou & acceptent d'être les conséquences, ou les prédicats, ou les applications de B (2.0.0.).
En fin de compte et de mesure, la construction des faire valoir et des faire équivaloir a pour effet que B est plus fort que E, C, & ou %, bien que ceux-ci lui soient incommensurables. Il les traduit, les explique, les comprend, les agit, les achète, les décide, les convainc et les fait travailler.
Scolie : on appelle parfois capital, l'accumulation des équivalents ou des jetons, mais celle-ci n'est jamais première. Il a fallu d'abord constituer des équivalences (1.3.7.) courber des forces, les maintenir assez longtemps pour étayer des mesures, et imposer celles-ci assez généralement pour qu'un profit soit calculable (1.3.5.). Le " jeu des échanges " n'est qu'une conséquence de l'établissement des réseaux; il n'explique pas leur formation.
1.4.6.1. La force absolue est celle qui serait capable de tout expliquer, de tout traduire, de tout produire, de tout acheter et racheter, et de tout faire agir. Equivalent universel capable de se substituer à tout, providence universelle capable de tout animer, elle serait le chef et le premier principe à partir duquel le reste pourrait être engendré.
Scolie : on appelle souvent " Dieu " cette force capable de racheter le monde par son fils, d'expliquer l'Origine et la Création, de traduire en son Verbe ce que veut, au fond de son cÏur, toute créature animée et inanimée, et de faire faire, par les détours de la Providence, ce qu'elle ne peut manquer de désirer. Puisque rien n'est de soi réductible ou irréductible (1.1.1.), cette force absolue est aussi l'expression absolument pure du néant. Par cette pureté même, elle n'a pas fini de fasciner les mystiques, les grands chefs de guerre, les grands barons de l'industrie et les savants en quête de premiers principes. " Ah, se disent-ils tous, tenir une force (une ville, un calice, un axiome, un code génétique, une banque), et quand on la tient, tenir tout le reste par surcroît ! ". Elle est ce néant dont la seule pensée transforme le tout en Reste; comme personne ne veut s'en tenir au reste, elle devient, par comparaison, le Tout. Panique de la réduction, contre laquelle il faut toujours dire " le reste est tout " (Intermède I; II) " le grand Pan est mort ".
1.4.6.2. Selon qu'un acteur peut persuader d'autres qu'il les inclut, les protège, les rachète ou les comprend, il s'étend plus ou moins loin. Il s'étend plus loin encore et plus vite, s'il peut s'emparer d'acteurs qui se sont déjà rendus équivalents à beaucoup d'autres.
Scolie : il a souvent été dit que le capitalisme était une nouveauté radicale, une coupure inouïe, une " déterritorialisation " poussée à bout. Comme toujours, la Différence est une déesse. Le capitalisme n'existe pas et pour la même raison que Dieu. Il n'y a pas d'équivalents (1.2.1.); il faut les faire et ça coûte cher, ne mène pas loin et ne dure jamais très longtemps. Il est seulement possible de faire de très longs réseaux (1.4.2.) (un commerce triangulaire, une multinationale). Aujourd'hui, encore le capitalisme est marginal. On s'apercevra bientôt qu'il n'est universel que dans l'imagination de ses ennemis et de ses promoteurs. De même que les catholiques croient leur religion universelle bien qu'elle ne coule que dans les canalisations romaines, les ennemis et promoteurs du capitalisme croient déjà achevé ce qui n'est peut-être que le plus pur des rêves mystiques : une équivalence absolue capable de nettoyer le monde de toute trace d'inéquivalence. Même les Etats-Unis, patrie du capitalisme réel, ne sont pas capables de vivre jusqu'au bout leur idéal. Hélas, pour la CGT comme pour le CNPF, les forces pullulent qu'on ne peut faire équivaloir sans travail (3.0.0.). Hommage à Braudel qui ne le cache pas et qui en montre les étroits réseaux.
1.5.1. Une force ne peut se faire donner les forces qu'elle aligne et convainc. Elle ne peut, par définition, que se faire prêter leur concours (1 3.4.).
Pourtant, elle va s'attribuer ce qui ne lui appartient pas et ajouter leurs forces à la sienne, mais sous une forme nouvelle : ainsi naît la puissance.
Scolie : quand une entéléchie en contient d'autres que pourtant elle ne contient pas, on dit qu'elle les contient mais " en puissance " Avec la puissance commence la confusion car nul ne parvient plus à distinguer un acteur des alliés qui le rendent fort. On va se mettre à dire qu'un axiome contient " en puissance " les démonstrations; on va dire d'un prince qu'il est puissant; que l'être-en-soi possède l'être-pour-soi, mais " en puissance " seulement. Avec la puissance commence aussi l'injustice puisque, en dehors de quelques élus princes, principes, origines, ADN, banquiers et directeurs, les autres entéléchies, c'est-à-dire tout le reste, vont devenir des détails, des conséquences, des applications, des suiveurs, des serviteurs, des exécutants, bref, de la piétaille. Les monades sont nées libres et complètes (1.2.8.) et partout elles sont dans les fers.
1.5.1.1. Il n'y a pas de possible. Le possible est l'illusion d'un acteur qui se déplace en oubliant le coût du transport.
Scolie : la fabrication des possibilités coûte aussi cher, est aussi localisée, aussi matérielle, aussi spécialisée que celle des aciers spéciaux ou des lasers. Un possible s'achète et se vend comme le reste et n'est pas d'une essence différente, par exemple irréel (1.1.5.2.). Surtout il n'est pas gratuit. Ce qui gît dans les cartons d'un bureau d'étude coûte très cher. Demandez à tous ceux qui ont fait faillite pour avoir produit trop de possibles et n'en avoir pas vendus assez.
1.5.2. Si un actant contient " en puissance " beaucoup d'autres forces, il est toujours impressionnant comme une foule ou une armée, même quand il est seul. Il va donc enrôler de plus en plus facilement d'autres actants et se faire prêter leur concours.
Scolie : ce qui commence toujours comme un coup de bluff, c'est-à-dire s'attribuer les forces qu'on vous prête, finit par devenir réel. Puisqu'est réel ce qui résiste (1.1.5.), qui peut résister à une entéléchie devenue foule ? Les puissances, les trônes et les dominations se répandent de proche en proche alors que, à la lettre, ils n'ont ni grandi, ni bougé et sont aussi impuissants que ceux qu'ils font agir (qui les font agir).
1.5.3. Nul ne possède jamais le pouvoir. Ou bien il l'a " en puissance " et il n'a rien; ou bien il l'exerce en acte, et ce sont ses alliés qui passent à l'action.
Scolie : les philosophies et les sociologies du pouvoir encensent le plus souvent les maîtres qu'elles prétendent critiquer. Elles expliquent par la puissance du pouvoir ce que font les maîtres, alors que ce pouvoir n'est efficace que par les complicités, les connivences, les compromis et les mélanges (3.4.0.) que la notion de pouvoir n'explique justement pas. Ce " pouvoir " est la vertu dormitive du pavot qui fait dormir les critiques juste au moment où les princes impuissants s'allient avec d'autres, aussi faibles qu'eux, afin de devenir forts.
1.5.4. Des forces de moins en moins nombreuses qui ne possèdent rien en propre vont se faire attribuer en puissance la totalité des forces qu'elles ne peuvent même pas dénombrer ou totaliser, mais qu'elles prétendent engendrer ou déduire. C'est la réduction par l'absurde de la totalité au néant : le prince qui n'est presque rien, fait que le reste c'est-à-dire tout n'est plus rien. Devant l'empire des puissants, toutes les forces qui restent, innombrables, irréductibles n'ont plus d'autres choix que de se taire ou de rêver. On n'a plus alors que des " choses-en-soi ", pour les actants réduits au silence, ou des " vies intérieures ", pour les acteurs qui parlent mais se croient impuissants.
Scolie : telle est la tripartition du monde ainsi réduit à l'absurde : des objets, des sujets et quelques puissants qui se croient universels et n'ont d'autre force que celles que nous conspirons à leur donner.
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